Mise en bouteille

Les dessous et les coulisses du monde de la vigne, blog de la vigneronne Catherine Bernard.

L'arrachage de la vigne, un plan social massif

Catherine Bernard
Vigneronne
Publié le 28/10/2008 à 19h36

Le carignan tapisse de rouge les paysages du Languedoc en automne (Catherine Bernard)

Le succès ne se dément pas : 22700 hectares en France, 25000 en Italie, 91000 en Espagne, 5700 au Portugal, 3000 en Hongrie. Au total, l’Europe arrachera 175000 hectares de vignes en trois ans. Il en coûtera 464 millions d’euros cette année, un peu moins les suivantes. Il y avait jusqu’au 30 septembre pour s’inscrire. La prime à l’arrachage reste un best-seller, nonobstant les dires et les désirs.

C’était en 2002. La crise du vin pointait son nez, et comme toujours, avant les autres vignobles, le Midi dit rouge voyait rouge. Le ministre de l’Agriculture de l’époque, en visite à Montpellier, avait suggéré à titre de remède de réduire le « potentiel de production », soit plus prosaïquement arracher des vignes.

Les Languedociens avaient crié à l’amputation. Ce qui n’est pas tout à fait faux. Déjà ils avaient sacrifié leur vignoble, toujours affiché le plus grand du monde par la taille mais tout de même ramené à 300000 ha contre 400000 au début des années 80. Cette fois-là donc, il n’en était pas question. D’autres remèdes furent prescrits, dont la cosmétique RQD (Reconversion qualitative différée), en Français : arracher aujourd’hui et replanter dans cinq ans, avec des primes il va de soi.

Depuis, la crise du vin s’est installée. Jusqu’à cet été, la France s’est dit-on « battue comme une lionne » contre cette abominable commissaire européenne libérale Mariann Fischer Boel. Cette dernière voulait, dans le cadre de la nouvelle organisation commune des marchés (OCM) -le package de règlements qui régit le marché européen du vin-, supprimer les primes à l’arrachage et instaurer, à l’autre bout de la vie de la vigne, la liberté de planter ainsi qu’il en va chez nos non moins abominables concurrents des pays dits du Nouveau monde (Chili, Australie, Argentine, Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande, la liste n’est pas exhaustive). Primes à l’arrachage et plantations soumises à autorisation furent donc sauvées. Il paraît qu’il faut s’en réjouir.

« Les vignes ont pourri ma vie. C’est à mon tour de les tuer »

La semaine dernière, le directeur de Viniflhor (l’organisme qui gère les primes) est descendu –c’est ainsi que l’on nomme les relations géographiques entre Paris et la province- à Montpellier expliquer qu’il n’y en aura pas pour tout le monde tant de part et d’autres de l’Europe, le succès est grand. Comme d’habitude, renouant avec ses démons, le Languedoc tient la corde : 14742 hectares à lui tout seul. Juste pour souligner le trait : huit en Bourgogne.

Au début de l’hiver 2004 -j’étais en formation au lycée agricole-, j’ai vu un viticulteur des Corbières faisant valoir ses droits à la retraite refuser les offres de reprise et arracher joyeusement une vigne de syrah. C’était une parcelle rare, plantée dans un canyon sauvage, dans un sol de schistes, taillée en gobelet comme l’est la syrah à Condrieu, sa terre d’origine.

Pourquoi ? « Les vignes ont pourri ma vie. Maintenant, c’est à mon tour de les tuer. » Depuis la révolte des gueux de 1907, il y a dans la transmission des vignes et du travail de la vigne des sauts de génération, les pères poussant les fils à tout faire plutôt que de « reprendre les vignes ». Cela explique en partie le fait que le Languedoc ne connaisse pas bien ses terroirs. Sans mémoire, il n’y a pas de terroir. Cela explique aussi que tout y soit possible, y compris que des néos de mon espèce s’installent.


Bûcher symptome à Montaud (Catherine Bernard)

L’hiver dernier, je croyais tenir une proposition de vente d’une petite parcelle, à la taille de mes moyens et de mes ambitions, 30 ares de carignan. Son propriétaire, un jeune viticulteur, par ailleurs chef de culture dans un grand et célèbre domaine, en était très fier. Il la cultivait depuis trois ans en biodynamie. Elle donnait peu (moins de 20hl à l’hectare) mais bon.

Il l’aurait bien gardée, « mais, c’est la vie, vous savez ce que c’est ! ». La vie ! Cela lui arracherait le coeur, mais s’il ne trouvait pas preneur pour 6000 euros, il arracherait les vieilles souches.

La petite vigne de carignan fut arrachée, la terre gardée. On ne se sépare pas comme ça de la terre. Demain, on pourra y semer du blé dur subventionné, et après-demain, quand tout ira mieux, planter, pourquoi pas, à nouveau des vignes, avec des droits de plantation de reste dans le portefeuille de l’exploitation. Avec un peu de chance, la plantation sera elle aussi subventionnée comme c’était possible il y a encore deux ans et peut-être encore maintenant. On n’est pas à une absurdité près. Cela vaut grosso modo 6000€.

En théorie, le montant de la prime est lié au rendement de la parcelle. En théorie toujours, les agents de Viniflhor se déplacent sur place pour s’assurer de l’existence et du bon entretien de la parcelle -il y a beaucoup de vignes fiscales, c’est-à-dire des vignes à l’abandon mais toujours déclarées.

Très délicatement, le règlement européen accepte qu’au cas où le viticulteur ne connaîtrait pas le rendement de sa parcelle, il demande une prime alignée sur le rendement moyen de l’exploitation. Voilà qui est pratique. Le jeune viticulteur peut nourrir de l’espoir. Les merlots, cabernets et autres cépages qui font les vins de pays d’oc (sic) plantés il y a quinze ans, engraissés à la potasse, irrigués, donnent beaucoup, et font donc remonter la moyenne. Ainsi, continue-t-on avec moins de vignes à malgré tout produire beaucoup.

On arrache d’un côté, on plante de l’autre

On arrache d’un côté, on plante de l’autre, au compte-goutte certes, mais on plante quand même. J’ai, paraît-il miraculeusement, obtenu de l’Inao (le garant des appellations d’origine) le droit de planter. Pour l’exercer, j’ai acheté des droits. Me voici donc en possession de 37 ares de carignan arrachés payés 334€ au syndicat des vignerons du Roussillon (c’est là qu’il y en avait à vendre). Bien sûr, sur mes terres classées AOC Coteaux du Languedoc je n’ai pas le droit de planter du carignan, ce cépage symptôme qui tapisse à l’automne de rouge les paysages languedociens, des paysages beaux à mourir.

Ainsi la tragédie continue de se jouer. Je ne serais pas étonnée qu’à la mi-novembre, quand Viniflhor annoncera que tous les candidats à l’arrachage ne pourront être servis et que les comptes de la campagne 2008 seront faits, lesquels ne seront pas volumiquement astronomiques, le Languedoc s’enflamme. En vérité, l’arrachage est à la campagne viticole ce que la CGPS a été à la sidérurgie, un plan social massif.

Déjà Viniflhor a dressé une liste de critères de sélection : les plus de 55 ans, la cessation définitive d’activité, l’ordre d’arrivée des dossiers. Ces critères ont peu à voir avec le terroir et le vin.

Il y aura peut-être un jour où l’on appellera un chat, un chat.

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  • Maujean Jacques
    • Posté à 20h05 le 28/10/2008
    • Internaute 24030

    Votre article fait du bien, On le boit comme un petit vin de soif et nous dépayse.
    Seriez-vous pas une bonne lorraine,courageuse et un peu utopiste ?

    • Catherine Bernard
      Catherine Bernard répond à Maujean Jacques
      Vigneronne
      • Posté à 23h28 le 28/10/2008
      • Internaute 41733
        Vigneronne

      Mon ciel gris est à l’ouest, presque au bord de l’océan, mais le journalisme m’a conduite en Lorraine à l’époque de la distribution des primes aux Daewoo. Disons que cela forge.

      • pablico
        pablico répond à Catherine Bernard
        À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
        • Posté à 10h32 le 29/10/2008
        • Internaute 14278
          À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

        depuis les années 60, on arrache et on arrache la vigne... rien ne change, et il semblerait qu’il y en ait encore... Il y a un truc non ?

      • Czar.
        Czar. répond à Catherine Bernard
        réac
        • Posté à 14h42 le 30/10/2008
        • Internaute 54172
          réac

        Catherine,

        en Roussillon, où vous avez acheté, il y avait au XIXème siècle des plaines à blé, remplacées après l’arrivée du chemin de fer par la vigne en monoculture.

        On y a longtempsn produit du vin dégueulasse servant à couper les petits Bordeaux.

        Aujourd’hui, avec la croissance démographique, une partie des vignes se trouve transformée en terre à bâtir.

        les vignerons qui vendent se font des couilles en or. faut-il pleurer sur leur sort ?

  • compte supprimé 13
    • Posté à 20h11 le 28/10/2008
    • Internaute 10266

    « à l’arrache » ? ?

    et si vous essayiez ceci : « Arrachage de vignes »

    • Arnaud Aubron
      Arnaud Aubron répond à compte supprimé 13
      Les Inrocks (et ex-Rue89)
      • Posté à 20h23 le 28/10/2008
      • Internaute 77
        Les Inrocks (et ex-Rue89)

      Oops désolé, c’est de ma faute. J’ai dû trop boire de vin de Catherine en mettant son post en ligne.

  • Desiderio
    • Posté à 21h37 le 28/10/2008
    • Internaute 24791

    Pendant ce temps-là, l’aire de production du champagne va gagner 5 000 hectares, un septième de sa surface actuelle. Mais elle fait la moitié de l’aire du début du XXe siècle et elle avait déjà regagné un quart depuis trente ans.

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 21h58 le 28/10/2008
    • Internaute 44521
      Déchoukeur

    Si ce n’était une histoire de pinard, qui peut prêter à sourire tant l’enjeu ne pas fondamental, on trouverait ici une bonne image de l’absurdité de ce système économique qui nous gouverne. Tantôt ce sont des litres de lait qui sont déversés dans des rivières, des tonnes de pêches jetées à la décharge et mazoutées, tantôt des hectares que l’on doit laisser en jachère. Avec des primes à la clé. Au profit de qui ? Pas celui des pauvres gosses dont les familles n’ont pas de quoi acheter des fruits.
    Cet été j’ai découvert un petit vin dans l’arrière pays des Pyrénées-Orientales...mmmm ! « Ils » n’ont pas intéret à m’arracher ces vignes-là ! Quant à ce vigneron catalan, c’est un bienfaiteur de l’humanité et il mérite l’édification d’un monument. Ben non évidemment, je ne dis pas où tout cela existe...

  • Catherine Bernard
    Catherine Bernard
    Vigneronne
    • Posté à 22h24 le 28/10/2008
    • Internaute 41733
      Vigneronne

    Votre observation sur l’AOC Champagne est juste et souligne (trois fois hélas) qu’à l’instar des campagnes d’arrachage, les critères d’extension des aires d’AOC n’ont pas seulement à voir avec le terroir. De ce côté-là aussi, il y a de quoi moudre.

    • TARPON
      • Posté à 12h22 le 29/10/2008
      • Internaute 27263

      Difficile de comparer avec les vins du midi qui pour la plupart sont d’affreux tord boyaux ; pour faire baigner un bourguignon,passe encore mais pour boire....

      • marabbeh
        marabbeh répond à TARPON
        au comptoir du café du commerce
        • Posté à 16h53 le 29/10/2008
        • Internaute 20412
          au comptoir du café du commerce

        Vous nous servez encore la vieille antienne sur les vins du Midi. Vous devriez y aller, vous serez surpris... Et je n’échangerais pas une infâme piquette pétillante (vendue très cher à cause de l’étiquette « Champagne ») pour certains AOC, voire vins de pays, de mon coin (le même que Mme Bernard d’ailleurs).

    • nemo3637
      nemo3637 répond à Catherine Bernard
      Déchoukeur
      • Posté à 22h44 le 29/10/2008
      • Internaute 44521
        Déchoukeur

      Oui, on m’a dit que le Champagne pouvait d’ailleurs être fait avec du raisin venant d’autres région. Du moment que l’on vinifie ensuite sur place, c’est du Champagne.
      Je reste sur la conviction que pour faire du bon vin, il faut au moins du raisin mûr, sucré. J’ai assisté aux vendanges chez un ami suisse. Son vin pourtant agréable à boire était en réalité chaptalisé au maximum.
      La Blanquette de Limoux - pas celle que l’on trouve dans le grand commerce ; il faut connaître certains petits propriétaires - peut être ainsi supérieure à bien des champagnes.
      Votre article, vos écrits, sont pleins d’intéret. Continuez.

  • Aviateur34
    Aviateur34
    Pilote viticole.....
    • Posté à 22h48 le 28/10/2008
    • Internaute 57252
      Pilote viticole.....

    Bravo Cat pour la clarté de ton article.
    Encore un plan social déguisé. Ce n’est pas nouveau, mais le danger est que le Languedoc va Parkeriser son vin et perdre son âme.

  • michelurbain
    michelurbain
    retraité
    • Posté à 22h53 le 28/10/2008
    • Internaute 55505
      retraité

    cé pareil pour les dentistes yzon unprimalarachage è apré fo replanter.ANTISIRA.

  • michelurbain
    michelurbain
    retraité
    • Posté à 22h58 le 28/10/2008
    • Internaute 55505
      retraité

    fofére atention ya dé fotes.

  • Phil2922
    Phil2922
    Retraite invalidité
    • Posté à 07h37 le 29/10/2008
    • Internaute 36639
      Retraite invalidité

    Du pinard contre le cafard vaut mieux qu’un placebo contre les bobos... !

    Lien

  • michel 13
    • Posté à 08h24 le 29/10/2008
    • Internaute 49378

    Très bon article qui nous montre encore une fois l’incohérence des politiques agricoles qui se traduisent souvent par un gachis.

  • KGabou
    • Posté à 09h17 le 29/10/2008
    • Internaute 41123

    Juste comme ça, quand je quitte Paris pour Lille, je monte, et quand j’en reviens, je descends. Merci de ne pas fantasmer sur la moindre expression...

  • jojo1er
    jojo1er
    27 mars 2010 - No Sarkozy Day
    • Posté à 10h47 le 29/10/2008
    • Internaute 10521
      27 mars 2010 - No Sarkozy Day

    Si vraiment vous voulez droguer les gens, faites pousser du cannabis c’est beaucoup moins dangereux pour la santé de vos concitoyens (et des autres).

    Si on défend l’activité viticole, il va falloir harmoniser...à quand une prime pour les dealers qui cessent leur activité...et des subventions pour l’aide à la reprise du trafic...je sais on subventionne bien les débits de tabac...

    Jojo1er, ...bienvenue en éthylocratie.

  • rougail
    rougail
    retraité sncf
    • Posté à 12h14 le 29/10/2008
    • Internaute 57291
      retraité sncf

    chatherine trés bon article pourait-on avoir tes coordonnées pour acheter ton vin pour le révéillon

  • compte supprimé16
    compte supprimé16
    révolté
    • Posté à 16h09 le 29/10/2008
    • Internaute 53568
      révolté

    Dans cet article, remplaçons vignes par cochons, blé ou lait et il ne perdra quasi rien de son intelligibilité (un peu plus difficile à prononcer après quelques canons). Quand un système vous commande de vous auto-détruire, c’est équivalent à un appel au suicide. Je crois même que c’est réprimé par la loi.

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