Mise en bouteille

Les dessous et les coulisses du monde de la vigne, blog de la vigneronne Catherine Bernard.

Pac n° 034018322 : Bienvenue dans le système agricole

Publié le 24/05/2008 à 12h21

-« Bonjour ! C'est pour un dossier d'aide à la reconversion en agriculture biologique.

-Votre numéro de pacage, s'il vous plaît.

- Mon numéro de quoi ? -Votre numéro de pacage. »

Maintenant je sais ce qu'est un numéro de pacage ; j'en ai un, le n° 034018322. Jeudi 15 mai était la date butoir pour remettre les dossiers d'aide de la Pac (Politique agricole commune), un jour important pour les agriculteurs. A chaque agriculteur aidé, son numéro de pacage.

Une certaine idée de l'Europe, à la fois généreuse et absurde

Pour moi, la Pac, c'était jusqu'alors exclusivement, une certaine idée de l'Europe, à la fois généreuse et absurde, disant en creux le poids de l'agriculture en France, quelque chose d'abstrait qui s'épelait en milliards d'euros, presque la moitié du budget, dont douze distribués en France.

Si je fais un effort de mémoire, la Pac, c'est aussi des souvenirs d'enfance, de ceux qui donnent un certain tour à la vie. J'ai grandi dans un village de l'ouest, converti à marche forcée par le découpage du plan Mansholt à la production de lait. Me reviennent, perçant la nuit, la lumière de phares et le bruit de tracteurs allant en cortège avant le lever du jour faire obstacle aux huissiers envoyés par le Crédit Agricole pour saisir les biens d'un agriculteur qui n'avait pas su bien prendre le virage du tout lait. Il y eut deux ou trois nuits de ce goût-là. Ce n'est pas beaucoup mais assez pour me méfier de la banque verte et par extension de tout ce qui enferme dans un système.


Avant : des vignes en gobelet. Ici des cinsault (C.B.).

En arrivant dans le Languedoc, sans doute par contraste avec ma région natale, j'ai encore vu la Pac sous un autre jour, celui d'architecte des paysages : tiens, un champ de colza, l'année dernière, il y avait une vigne ; là, une, deux, trois, de plus en plus de parcelles de blé, tendre ou dur ; ici des souches de carignan, de cinsault, d'aramon, arrachées, racines à l'air. Ce sont les friches industrielles du Nord ou de l'Est, la marque d'un passé qui n'est plus et d'un présent qui se cherche.


Après : des vignes en cordon de Royat sur fil (C.B.).

Dans ce vignoble -le plus grand du monde en surface-, surtout dans l'Hérault, il y a de plus en plus de vignes conduites en cordon de Royat, accrochées à des fils, de moins en moins de souches en gobelet, la taille traditionnelle du vignoble méditerranéen. Il y a de plus en plus de cépages dits qualitatifs, de moins en moins de cépages autochtones, témoins de la reconversion des vins languedociens, puisqu'on ne boit plus quotidiennement de litres de petits degrés.

Des primes aux effets pervers

On en revient à l'Europe. Ce lifting paysager, plus réel peut-être que l'économie, n'aurait pas été possible aussi vite et aussi massivement sans l'argent de Bruxelles. C'est, entre autres, avec la prime du programme RQD (reconversion qualitative différée), que les Languedociens ont arraché leurs cépages et planté de la syrah, du merlot, du cabernet et autres vedettes mondiales.

La Pac prend du relief dans les bureaux des DDAF (Direction départementale de l'agriculture et de la forêt). Ce jeudi matin 15 mai, mon dossier de MAE (Mesure agro-environnementale) sous le bras, je suis dans le long couloir de celle de l'Hérault. Il y a d'un côté les bureaux qui gèrent le « Pilier 1 » de la Pac, de l'autre, le « Pilier 2 », une ligne de partage de deux mondes.

Le « Pilier 1 », ce sont les aides à la surface, avec l'hectare comme unité de mesure, et les DPU (Droits à paiement unique) comme monnaie. Pour résumer et un peu caricaturer, le « Pilier 1 » aide ceux qui ont des terres à n'en savoir que faire à les garder, ou/et les « malins », je reprends les propos d'un technicien, « qui draguent les petits vieux qui ont des terres nues pour faire valoir leurs DPU ». Concrètement, cela donne, en Languedoc, moins de vignes et plus de colza, de blé et autres céréales.

Le long des bureaux du « Pilier 1 » -80% du budget de la Pac- il y a une rangée de sièges et d'hommes assis qui attendent leur tour. Les DPU –gérés et attribués par une bourse régionale- ouvrent droit à une prime d'environ 180€ l'hectare, ce qui vaut bien une reconversion de vignes en céréales au prix où se vend parfois le vin. Cela a quelque chose des bureaux des allocations familiales où les techniciens répètent plusieurs fois la même chose à des usagers autant incrédules qu'accrochés au centime.

Les MAE sont du ressort du « Pilier 2 », lequel finance ce qui est bon pour l'environnement. Là il n'y a pas de chaise, car pas d'attente. Les aides sont nettement plus modestes. Pour convertir mes vignes à l'agriculture biologique, je vais toucher environ 300 euros à l'hectare pendant cinq ans puis plus rien –les aides à surface liées au DPU, c'est ad vitam.

Pour remplir un dossier de la Pac, il faut au moins avoir fait polytechnique

Je me suis résolue à pointer à la Pac quand j'ai pris la décision d'être certifiée bio. Et à cela aussi je m'y suis résolue car j'ai vu le jour où mes clients -les cavistes, les importateurs, et les restaurateurs- me demanderaient de justifier de mes méthodes de travail affichées. Or l'organisme certificateur fait assez chèrement payer son cachet qui vaut logo AB, c'est-à-dire à peu près l'aide de l'Europe.

Contrairement à une légende qui dit les techniciens de la DDA –comme ceux des Urssaf et des impôts- impitoyables, la dame qui me reçoit est compréhensive, maternante même. Elle connaît son métier sur le bout des doigts et reconnaît que pour remplir un dossier de la Pac il faut au moins avoir fait polytechnique, ce qui est assez rare chez les exploitants agricoles -encore que, mais cela fera l'objet d'une autre chronique. Elle aimerait que le « Pilier 2 » pèse plus lourd dans la Pac, car ce serait ainsi redonner de la fierté à l'agriculture et mettre fin aux effets pervers générés par le « Pilier 1 ». Voilà, c'est ça aussi l'Europe.

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  • bloqué le 24.09.09
    • Posté à 12h36 le 24/05/2008

    Pour connaître un peu le secteur agricole je suis bien d'accord avec vous.

    Les grandes exploitations céréalières se débrouillent toujours pour être subventionnées, même si les exploitants qui les gèrent ont des revenus de cadres.

    La communication en faveur des biocarburants a aussi été développée dans ce but : justifier des subventions pour les cultures de très grands exploitants, qui sont déjà aisés.

  • dalun
    • Posté à 13h51 le 24/05/2008

    merci pour votre article !

  • Jaycib
    • Posté à 13h55 le 24/05/2008

    Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris, alors je me tais.

  • pablico
    pablico
    Sudoku et Nord de face
    • Posté à 13h59 le 24/05/2008
    • Internaute
      Sudoku et Nord de face

    mise en culture, mise en jachère,mise en ogm, mise en bouteille, mise en boite...
    quelle agriculture pour demain...
    et dire que l'on disait :
    Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France.
    quelles sont les deux mamelles de la France maintenant ?

  • Alexad
    • Posté à 14h43 le 24/05/2008
    • Internaute

    Courant mai, j'ai passé quelques jours dans le département de l'Yonne. Je n'y avais jamais vu autant d'immenses champs de colza... Pilier 1 ?

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 answers to Alexad
      Bonne
      • Posté à 17h04 le 24/05/2008
      • Internaute
        Bonne

      Et ce n'est qu'un début !
      REDEVENONS PETIT POUR ETRE SAUVE ! si,si
      Nous ne courons pas à la catastrophe,
      ,,nous sommes en plein dedans.

    • Catherine Bernard
      • Posté à 18h58 le 26/05/2008

      Oui, agrocarburant.

  • vraphel
    vraphel
    infirmière
    • Posté à 18h12 le 24/05/2008
    • Internaute
      infirmière

    Normalement,la réforme qui va arriver de la PAC devrait nettement favoriser les petites exploitations.A moins que les lobbies......

  • jean Bidel
    jean Bidel
    jeune retraité
    • Posté à 21h14 le 24/05/2008
    • Internaute
      jeune retraité

    La PAC et toutes ses dérives !
    Il y a énormément de choses à dire à ce sujet et 90% de nos concitoyens ne connaisent rien à ce monde agricole dominant d'aujourd'hui . Le syndicat majoritaire (je cite : la FNSEA) fait de la désinformation depuis 40 ans uniquement pour poursuivre le cycle productiviste qui est le sien . Dire que l'on a demandé aux agriculteurs de produire plus pour nourrir les français à ce moment là c'est un peu vrai (quoique je ne me souvienne pas qu'il y ait eu une famine au début 20ème ? ) mais surtout faux ; tout cet effort n'a été tourné que vers l'exportation (+ de 50% de notre blé va à l'export par exemple) Vous vous souvenez sans doute dans les années 70 de « notre » pétrole vert ? Aujourd'hui il à un sérieux goût de merde ce pétrole vert et je veux parler de ce qui se passe encore en Bretagne . Du maïs en veux tu en voilà (culture reconnue hautement polluante) les semis en augmentation pour 2008 de 5,1% par rapport à 2007 , plus de 15 millions de cochons officiels (on ne compte pas les clandestins là non plus) et je ne parlerai pas des poulets des pondeuses des dindes ...etc .
    60% des rivières bretonnes charrient des pesticides , plus de 90%des eaux de surface sont « nitratées » , plus de 60% des nappes phréatiques dépassent le seuil de potabilité (50 mgr/l de nitrate) et à ce jour où pourtant la chaleur ne s'est pas encore manifestée nos plages se couvrent déjà d'algues vertes !
    Et tout ça nous le devons à la PAC et à cette agriculture irresponsable (ah les discours on sait en faire et édicter des règlements seulement derrière il n'y a personne pour les faire respecter) qui contribue à vider nos campagnes . Là où on comptait 30 exploitations familiales il y a 40 ans aujourd-hui elles ne sont plus que 3 ; pourquoi voudriez vous que les commerçants restent , et les services publics ?
    Merci l'Europe et la PAC .
    Savez vous que ce salon de l'agriculture où beaucoup de parisiens se précipitent à la porte de Versailles ne présente PAS UN SEUL animal issu de la reproduction naturelle ? Ces animaux y sont interdits , c'est un comble ; vive le progrès !
    Savez vous aussi que certaines de ces coopératives - groupements de producteurs (qui ont de l'argent à placer ce ne sont pas des philantropes) ont réussi à imposer leur mode de production outre-mer ? Je parle entre autre de : le Gouessant-cooperl-gamm'vert ... (le plus gros pollueur de l'Ouest) qui a pris en main les destinées de l'agriculture réunionnaise (avec la complicité du conseil général des côtes d'armor) ; vous trouvez depuis des élevages de porcs industriels à Dos-d'âne , la Possession , St Philippe ... ça pue le cochon ! C'est pas beau le progrès ?
    Je préfère m'arrêter il y a tellement à dire !

    • Catherine Bernard
      • Posté à 19h01 le 26/05/2008

      Si cela vous intéresse vous qui semblez très bien connaître le sujet, je vous suggère de lire, si vous ne l'avez déjà fait, La forteresse agricole de Gilles Luneau. C'est un livre sur l'histoire de la FNSEA et donc de notre agriculture moderne.
      Cordialement

      • jean Bidel
        jean Bidel answers to Catherine Bernard
        jeune retraité
        • Posté à 11h20 le 27/05/2008
        • Internaute
          jeune retraité

        Bonjour . Et oui bien sûr je connais ce sujet , j'ai atteint l'âge de la retraite mais je sors de ce milieu agricole ; je veux dire que j'y suis né mais qu'à 16 ans j'ai décidé de faire autre chose . J'ai donc connu ce métier qu'exerçait mon père , métier qu'il avait appris de son propre père dans les années 20 où on faisait de l'agriculture biologique et durable sans le savoir . J'ai donc assité à la disparition « programmée » de ce monde là , à la casse systématique de nos campagnes et la disparition de nos paysages pour une production à l'américaine voulue par le marché commun naissant . L'Europe et sa PAC a engendré un monstre aujourd'hui incontrôlable , la FNSEA en est le cerveau ; même le ministre de tutelle n'a que peu de pouvoir il doit obligatoirement composer avec ce syndicat majoritaire .
        Rural sans être agriculteur j'ai toujours vécu dans ma campagne et j'ai assité à toutes les tricheries , les promesses faites pour continuer dans la même voie jamais tenues ... sur le terrain des individualistes pour qui les règlements : c'est fait pour les autres !
        La grosse majorité de ces tricheurs à ce jour qui ont mon âge sont ... à l'ISF . Mais ça ne se dit pas , c'est l'Omerta ; si ça se savait les subventions pourraient se tarir .
        Enfin j'ai assisté à l'émergence d'un nouveau monde d'affairistes et de tricheurs qui n'a plus rien à voir avec le monde agricole d'avant le « pétrole vert » . La solidarité dont certains se réclament encore : méfiance , c'est la sollicitude du congre pour le homard ! ! ! (quand le homard fait sa mue le congre l'avale ; ils vivent côte à côte).
        Je n'ai pas lu Luneau par contre il y a un livre qui est sorti il y a 10 ans (à compte d'auteur je crois) « les Saigneurs de la terre » par Mr Camille Guillou un agriculteur qui a refusé le dikdat FNSEA en centre Bretagne . (sans oublier le combat d'André Pochon pour une agriculture raisonnable avec Yann Arthus-Bertrand dans ses reportages)
        Le sujet est vaste excusez moi d'être aussi long .
        Cordialement .

         
        • jean Bidel
          jean Bidel answers to jean Bidel
          jeune retraité
          • Posté à 09h12 le 28/05/2008
          • Internaute
            jeune retraité

          Je reviens pour préciser un détail au sujet du livre de Camille Guillou : cet ouvrage n'a pas été publié à compte d'auteur mais chez Albin Michel en 1997 .
          J'ai lu plus haut : bio-carburants ; il faut arrêter avec cette appelation car ces carburants n'ont rien de biologiques bien au contraire . La somme d'intrants (engrais + pesticides) sans compter la débauche d'énergie pour le matériel dépasse de loin le gain obtenu . Alors ne faisons pas comme la plupart de ces journalistes moutonniers qui n'approfondissent pas leur sujet , disons plutôt : agro-carburants .

        1 other comments
  • oui ben non
    • Posté à 19h33 le 25/05/2008

    Un « petit paysan » a-t-il la possibilité d'élaborer des règlements, qu'ils soient français ou européens ?
    Les grands propriétaires terriens fréquentent-ils, de préférences, les gens du peuple (ce n'est pas péjoratif), ou les représentants des instances dirigeantes ?
    Dès lors, on sait pour qui et par qui les lois et règlements sont faits.
    Alors, pourquoi s'étonner ? Une chose est sure : la France est riche, mais la richesse est partagée d'une drôle de façon.
    Exemple de la stupidité des règlements : vous dépassez de 8 euros le plafond pour prétendre à être exonéré de la taxe foncière, ou d'habitation ; résultat vous payez 360 euros pour cette taxe. Vous vous dites qu'en donnant 9 euros à une association reconnue, vous tomberez au dessous du seuil fatidique. Erreur, car, comme vous êtes exonéré d'impôts (revenus trop faibles), vous ne pouvez pas le faire. Subtile non ?
    Eh ! oui, pas de niche fiscale pour les petits...
    Si quelqu'un a une info pour sortir de cette situation, je suis preuneur.

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