Mon œil !

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Quand François-Marie Banier séduisait le vieil Aragon

Pascal Riché
Redchef
Publié le 30/06/2010 à 12h40

Un ami et riverain, Stanislas, m'a conseillé la lecture du « Dernier Aragon », de Patrice Lestrohan. Une belle enquête journalistique, en effet, bien écrite, un chapelet d'anecdotes formidables sur la dernière partie de la vie du poète stalinien, celle qui commence après la mort en 1970 d'Elsa Triolet, sa muse.


Le dernier Aragon

Aragon se découvre alors une autre vie : il s'habille chez de bons couturiers, voire de façon excentrique (jabot, lavallière, bottines jaunes...) s'entoure de jeunes gens (mâles). Il affiche son homosexualité, ce qui fait jaser Paris et ce qui coince les apparatchiks du PCF (sauf Marchais qui le défend : « Ça suffit ! Aragon a bien le droit de finir sa vie comme il l'entend ! »).

Bref, il s'amuse.

Pour ce récit enlevé, Patrice Lestrohan, ancien journaliste au Canard enchaîné, a recueilli de nombreux témoignages. Si on cherche parfois un peu le fil directeur (que veut montrer l'auteur ? ), le livre est précieux pour l'éclairage qu'il porte sur l'une des plus mystérieuses parties de la riche vie d'Aragon.

Voitures de sport et bottines jaunes

Si je vous parle de ce livre, c'est parce que, au fil de la lecture, mon œil bute sur un nom : François-Marie Banier. Oui, le même Banier qui défraie actuellement la chronique, le photographe chouchou de Liliane Bettencourt, accusé de la détrousser. Que vient faire Banier, alors âgé d'une vingtaine d'années, dans cette histoire ?

Il apparaît page 60 :

« Et puis, il y a la bande, l'équipe, si l'on peut dire. Un sujet complexe. Et, pour le coup, délicat. “[A l'inverse de ce que l'on raconte] je n'ai jamais été l'amant d'Aragon” a tenu à préciser François-Maire Banier fin 2009, dans le cours d'une longue interview au Monde ». [...]

De Banier, alors employé par le couturier Cardin, Aragon apprécie la touche mondaine assortie d'une sérieuse dose d'irrespect. [...] François-Marie met toujours, si l'on ose dire, la barre très haut. Quand il rencontre pour la première fois rue de Varenne Lili Brick, sœur ainée d'Elsa, ex-compagne du grand poète russe Maïakovski, il lui lance : « Et Vladimir, il en avait une grosse ? ... »

Eh oui, Banier fait partie des jeunes gens qui volètent autour du poète. Il passe rue de Varenne « en voiture de sport ». Il écoute les lectures du grand homme. Il fait partie de cette belle bande de fêtards qui forment son « entourage ».

C'est généreusement que le poète arrose ceux-ci, raconte Lestrohan :

« Il règle tout et tient à tout régler, Louis, qui se trimballe avec d'impressionnantes liasses de billets en liquide qu'il égare d'ailleurs régulièrement dans son appartement, entre salle de bain et bureau. [...]

Il a le cadeau facile à ses amis, ses jeunes amis désargentés il est vrai, le cadeau de prix et pour le coup, sans même feindre d'être dupe. »

Un cousin d'Aragon se fâche

C'est ainsi qu'il offre un jour à l'un d'entre eux, le peintre Gianni Burattoni, une édition de ses « Sonnets de Pétraque » illustrés par Picasso, en lui glissant, avec lucidité : « Celui-là, vends le bien ! »

Les jeunes « aragonautes » usent et en abusent de la situation, comme le rapporte un proche :

« Louis, j'ai un problème de travaux ; Louis, j'ai un souci de voiture. Et Louis donnait donnait, toujours et en liquide, évidemment. »

Là où cette épisode a un point commun avec l'affaire Bettencourt, c'est qu'un possible héritier, le petit cousin Alain Toucas, finit par réagir. Il voit Aragon se faire petit à petit dépouiller de ses livres rares, de ses propres manuscrits, de lithographies « que des petits malins remplacent tout bêtement par des photocopies (la vue d'Aragon baisse) ». Et cela ne lui plaît pas.

Maladie psychiatrique ou comportement poétique ?

Alain Toucas est convaincu que Louis Aragon est atteint d'une maladie psychiatrique. Pour les jeunes amis du poète, au contraire, il ne s'agit que d'un « comportement poétique ». Le cousin commence alors à parler de « mise sous tutelle », une idée à laquelle, selon Lestrohan, le Parti communiste aurait même donné son aval. « L'entourage » est consterné : on ne met pas Aragon sous tutelle ! Face aux pressions, le cousin renonce.

Banier (né en 1947) était « l'être le plus fou, le plus généreux, le plus drôle que l'on puisse rencontrer », a écrit le poète dans un article des Lettres françaises. Et Aragon (né en 1897) n'était pas le seul artiste tombé sous le charme du jeune homme. A l'époque, François Mauriac (né en 1885) l'encourageait à écrire ; la décoratrice Madeleine Castaing (née en 1894) était sa mécène, ayant pris la suite, dans ce rôle, de Marie-Laure de Noailles (née en 1902, morte en 1970).

A Madeleine Castaing, Banier vendait ainsi des photos. « A chaque photo, j'augmentais le prix. Au total, elle a dépensé 40 000 dollars ! » a raconté crânement Banier dans un portrait que lui a consacré Vanity Fair en 2005. Et là encore, cela ne plaisait pas aux héritiers.

De Banier, Aragon disait aussi, à cette époque glorieuse : « Son chef d'œuvre sera sa vie ». Sur ce point, le poète n'a pas encore été démenti.

► Bonus avec l'INA. Louis Aragon parle du Parti communiste avec son ami Jean Ristat en 1979 (Voir la vidéo)

En 1978, Louis Aragon évoque l'amour, avec Pierre Dumayet et Jean Bertho. (Voir la vidéo)

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  • flixp
    • Posté à 12h13 le 30/06/2010
    • Internaute
      Aboyeur

    « C'est un peu plus difficile de réduire Aragon à “poète stalinien”, non ? »

    C'est juste de plus en plus difficile d'être stalinien de nos jours même pour Aragon.

  • A.T.swey
    • Posté à 12h25 le 30/06/2010

    Ben moi j'dis qu'Aragon s'il a ramassé du fric honnêtement et que, n'ayant aucune descendance, il décide sur ses vieux jours de profiter du peu d'années qui lui restent en se faisant du bien et en étant généreux avec ceux qu'il aime, il a bien eu raison .

    Maintenant qu'un petit cousin éloigné qui, si ça se trouve, ne lui a même jamais rendu visite, cherchait à récuperer l'héritage, ça ne m'étonne pas !

    Comme me disait mon notaire : vous savez les vautours sentent la mort de loin ...

  • Lololerigolo
    • Posté à 13h06 le 30/06/2010

    Sa inspire ma femme, et à la lecture de l'article, vu qu'on est en vacances tous les deux pour deux semaines alors on en profite, les enfants sont chez les grands parents, alors on épluche la presse, et on commente. et donc, cet article, lui a donné envie de chanter, I Just gigolo, mais le problème c'est qu'elle ne s'arrête plus.

  • JM VI
    JM VI
    informartivore
    • Posté à 13h40 le 30/06/2010
    • Internaute
      informartivore

    Poète et Stalinien pourquoi accoler ces deux mots, Aragon était un poète qui était, a été plutot stalinien, un peu comme CELINE n'a pas été un écrivain fasciste.

  • philipp
    philipp
    « La voix de son maître »
    • Posté à 13h46 le 30/06/2010
    • Internaute
      « La voix de son maître »

    Aragon approuvant l'intervention soviétique en Hongrie en 1956 :

    « Barrant la route à ceux qui furent les alliés de Hitler, aux représentants de la réaction et du Vatican que le traître Nagy avait installés au gouvernement, la classe ouvrière hongroise, dans un sursaut énergique, a formé un gouvernement ouvrier et paysan qui a pris en main les affaires du pays. Ce gouvernement prolétarien (…) a demandé à l'armée soviétique de contribuer à la restauration de la paix intérieure. Le Parti Communiste Français approuve pleinement la conduite du gouvernement ouvrier de Hongrie (…). Face à l'offensive acharnée et bestiale des fascistes, des féodaux et de leurs alliés les princes de l'Église, pour restaurer en Hongrie le régime terroriste de Horthy, il eut été inconcevable que l'armée des ouvriers et des paysans de l'URSS ne répondit pas à l'appel qui lui était adressé alors que les meilleurs fils de la classe ouvrière hongroise étaient massacrés, pendus, ignoblement torturés. »

    Le poète n'a pas dit la vérité...

  • Georges P.-
    • Posté à 13h55 le 30/06/2010

    « C'est un peu plus difficile de réduire Aragon à “poète stalinien”, non ? »

    Ben c'est à dire, Aragon était effectivement un poète stalinien, non ? Envers et contre tous - car nombre de ses amis avaient compris bien avant lui et s'étaient tirés du PCF...

    Ahhh les bobos coincés aux entournures !

    A propos du portrait de Staline par Picasso :

    « on peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes - mais notre Staline, on ne peut pas l'inventer. Parce que, pour Staline, l'invention – même si Picasso est l'inventeur – est forcément inférieure à la réalité. Incomplète et par conséquent infidèle. »

    Ce n'est pas une jolie « Ode à Staline », ça ? Entre Eluard et lui, on se demande qui s'est le plus déshonoré.

    Ca gène ceux qui ont la mémoire qui flanche, mais Aragon s'est comporté comme une saloperie :

    Front rouge (1931) :

    « Feu sur Léon Blum
    Feu sur Boncour Frossard Déat
    Feu sur les ours savants de la social-démocratie
    Feu feu j'entends passer
    la mort qui se jette sur Garchery Feu vous dis-je
    Sous la conduite du parti communiste/ SFIC
    Vous attendez le feu sous la gâchette
    Que ce ne soit plus moi qui vous crie
    Feu
    Mais Lénine
    Le Lénine du juste moment »

    Eloge du goulag (1935) :

    « Je veux parler de la science prodigieuse de la rééducation de l'homme, qui fait du criminel un homme utile, de l'individu déformé par la société d'hier, par les forces des ténèbres, un homme du monde de demain, un homme selon l'Histoire. L'extraordinaire expérience du canal de la mer Blanche à la Baltique, où des milliers d'hommes et de femmes, les bas-fonds d'une société, ont compris, devant la tâche à accomplir, par l'effet de persuasion d'un petit nombre de tchékistes qui les dirigeaient, leur parlaient, les convainquaient que le temps est venu où un voleur, par exemple, doit se requalifier, dans une autre profession »..

    Il a donc largement mérité qu'on le présente comme un « poète stalinien », comme d'autres ont mérité qu'on les présent comme des poètes, écrivains ou philosphes nazis. Ils ont couvert et prôné le même type d'horreurs.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 14h46 le 30/06/2010
    • Internaute
      non connue

    « Poète stalinien » n'a de sens que si l'on trouve un domaine commun à ces deux étiquettes.
    A l'évidence, il ne peut y en avoir, sauf sur l'immense territoire du cliché, du lieu commun, et ici du raccourci journalistique.

    Un écrivain pense et écrit. Il pense et écrit beaucoup.
    Comme toute activité, la pensée et l'écriture ne sont pas toujours de qualité irréprochable. Il arrive donc que l'on se trompe, ou pire, que pour des raisons compliquées et demandant un minimum d'effort pour les découvrir, on se refuse à admettre son erreur.

    Mais l'artiste, dans la mesure où son œuvre n'a d'effet irréversible qu'à travers le meilleur, est difficilement réductible à ses erreurs. Ou alors on parle de l'homme. Et encore, résumer toute une vie en deux mots...

    En l'occurrence, parler du poète demande un minimum de discernement, et si possible de sensibilité non feinte.

    « Procès stalinien », en revanche, est non seulement une expression pleine de sens, mais apparemment d'actualité...

  • bibimbap
    bibimbap answers to A déménagé le 02-02-2012-2
    en travaux
    • Posté à 15h09 le 30/06/2010
    • Internaute
      en travaux

    Je trouve franchement inexcusable de réduire à une « erreur » le soutien inconditionnel d'Aragon au pouvoir soviétique dans ce qu'il avait de plus totalitaire.
    C'est plus qu'une faute morale, c'est une complicité redoutable avec un pouvoir persécuteur, Aragon ayant entraîné dans son sillage bien des âmes bien intentionnées qui étaient fermement convaincues que le grand poète ne pouvait pas se tromper.

    Ca n'empêche pas d'apprécier les poèmes d'Aragon (que j'ai toujours trouvés surfaits, mais en revanche Aurélien c'est quelque chose), mais c'est quand même mieux de ne pas de boucher volontairement les yeux au goudron dès qu'il s'agit d'un artiste de gauche.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    A déménagé le 02-02-2012-2 answers to Yp2
    non connue
    • Posté à 17h09 le 30/06/2010
    • Internaute
      non connue

    Aragon était stalinien. Pas poète stalinien. Éventuellement, poète et stalinien.
    Céline était collabo et antisémite. Et journaliste antisémite. Mais pas romancier antisémite.

  • Georges P.-
    Georges P.- answers to Errance
    • Posté à 02h34 le 01/07/2010

    Erreur, votre honneur ! (Je m'adresse là au procureur stalien pendant ma purge). La poésie n'était pas un petit passe-temps qu'il exerçait à ses heures de temps libre, entre deux activités staliniennes : il écrivait aussi des poèmes staliniens, à la gloire de Staline. Il s'est SERVI de son statut de poète pour faire avancer la « cause » stalinienne. C'était un « poète stalinien » comme Drieu fut un « écrivain fasciste ».

    On n'a de ces pudeurs de vierge effarouchée qu'avec l'extrême gauche (dans ce cas il est de bon ton de « nuancer » - voir Liger, le mal qu'il se donne le pauvre pour essayer de nous convaince que oui mais non, pas du tout, c'est trop compliqué pour vous, tout ça est tout en « nuances » et nécessite un « discernement » qui n'est pas à votre portée bande de gueux... )

    On minaude beaucoup moins quand il s'agit d'une saloperie d'extrême droite : son compte est vite réglé, à celui-là, poète ou pas. En ce qui concerne l'extrême gauche, on a une étrange maladie en France (tout particulièrement, mais pas seulement) : on a les yeux de Chimène pour ceux qui ont applaudi les monstres - voire pour les monstres eux-mêmes. Un « grand » polémiste d'extrême gauche écrit tout le bien qu'il pense des Khmers Rouges : est-il définitivement disqualifié pour autant, comme s'il avait écrit tout le bien qu'il pensait de Pinochet (un enfant de choeur à côté de Pol Pot, soit dit en passant) ? Pas du tout. Il faut « nuancer », tout ça, gna gna.... 1) c'est faux il n'a jamais dit ça. 2) lui-même le dit très élégamment : « Je n'ai jamais dit ça » - alors là, s'il le dit, ce grand gourou, c'est que c'est vrai ! C'est de la propagande fasciste pour le stigmatiser ! 3) On retrouve sans problème sur internet des textes signés de sa main où il dédouanne les Khmers Rouge qui, selon lui, n'aurait rien fait de pire au Cambodge que ce qui s'est passé en France après la Libération. 4) Silence glacé dans un premier temps puis flot d'insultes. Hi hi...

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