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Pétain était un salaud : une vérité qui peine à s'imposer

Pascal Riché
Redchef
Publié le 03/10/2010 à 17h50


Capture d’écran du statut des juifs annoté par Pétain (TF1)

Bizarre comme en France est prégnante l’idée que Pétain, finalement, n’était pas un vrai salopard. Qu’il n’était pas à 100% responsable des atrocités de Vichy. Qu’il cherchait sincèrement à être « le bouclier » qui protégeait les Français face aux nazis allemands (pendant que le « glaive » de Gaulle se préparait à Londres). Qu’il était le héros de Verdun ayant fait « don de sa personne » à la France, pour lui éviter « le pire ». Ou alors qu’il était un vieillard inerte manipulé par son entourage...

Prenons l’affaire du document exhumé dimanche par Serge Klarsfeld, une des premières versions du statut des juifs (octobre 1940), annotée de la main même du Maréchal. Elle a récemment été donnée par un citoyen anonyme au Mémorial de la Shoah à Paris. Ce que l’on apprend, comme le souligne Serge Klarsfeld, c’est que « Philippe Pétain avait annoté ce texte du 3 octobre 1940 et qu’il l’avait aggravé ».

Pour lancer son sujet, RTL choisit cette formule : « Pour ceux qui doutaient encore de l’antisémitisme du maréchal Pétain, un document devrait leur ôter toute illusion... »

Il y aurait donc des gens qui doutent encore ?

L’AFP de son côté précise qu’aux yeux de Serge Klarsfeld, « le principal argument des défenseurs de Pétain consistant à dire que le maréchal avait protégé les juifs
français tombe avec la découverte de ce document ». Il y aurait donc en France des défenseurs de Pétain qui pensent qu’il a « protégé les juifs » ?

« Allumer des contrefeux pour préserver la forêt de l’incendie »

On peut comprendre que tels débats aient pu avoir lieu dans les années 70. A l’époque, Maurice Druon accueillait Maurice Rheims à l’Académie française en déplorant « cette triste période où les lois de l’occupant furent relayées, hélas, par un Etat captif ». Le statut des juifs, pensait-on alors, « ne déshonorait que les Allemands ».

Le mois dernier, j’ai croisé chez des amis Robert Paxton, co-auteur de « Vichy et les juifs ». Le livre, qui a tordu le coup à ces calembredaines, n’est pas nouveau : il a été publié en France en 1981 ! Je me suis depuis replongé dedans. Impossible de croire une seconde, à la lecture de ce livre, que Pétain ait pu ne pas être responsable, directement, de l’infâme statut des juifs.


Ce fut un texte de portée constitutionnelle, l’un des premiers textes du gouvernement de Vichy. Le statut définissait le juif, énumérait les professions qui lui étaient interdites (officiers de l’armée, professeurs, journalistes, etc).

C’était aussi un texte de rupture par rapport aux principes juridiques français : depuis 1846, relèvent les auteurs, « aucune loi française n’avait distingué de groupe religieux ou ethnique dans la métropole pour le frapper d’incapacité légale ».

Dès la libération, ceux qui se sont plongés sur la question ont vite compris que les Allemands n’avaient pas ordonné la rédaction de ce statut. Celui qui était garde des Sceaux en 1940, Raphaël Alibert, a été jugé en 1947. On a alors cherché à démontrer qu’il avait agi, en préparant le statut des juifs, sur ordre des Allemands (et qu’il fallait donc le condamner aussi pour « intelligence avec l’ennemi »). Mais ses juges n’ont trouvé aucune preuve l’attestant.

De même, l’ancien chef du cabinet civil de Pétain, André Lavagne, toujours en 1947, expliqua benoîtement que le statut des juifs avait été rédigé pour prendre les devants, pour éviter d’avoir à importer une législation allemande plus dure encore. Il s’agissait, avait-il déclaré, « d’allumer des contrefeux pour préserver la forêt de l’incendie ».

Le statut des juifs de Vichy, plus loin que l’ordonnance allemande

Quel rôle a joué le maréchal lui-même ? Publiquement, c’est vrai, il ne parlait pas des juifs dans ses discours. Il affichait une indifférence à la question, laissant les furieux antisémites de son entourage discourir.

Mais si l’on en croit le témoignage, rédigé dès 1948, de Paul Baudouin, qui était en octobre 1940 Secrétaire général du conseil, Pétain fut « le plus sévère » de tous les participants au conseil des ministres qui discuta du statut des juifs le 1er octobre : « Il insiste pour que la Justice et l’Enseignement ne contiennent aucun juif », écrit-il dans ses mémoires !

Pas de doute, donc. Comme l’a montré magistralement dès 1981 Robert Paxton, Vichy cherchait alors à « installer un antisémitisme concurrent ou rival, plutôt qu’il se mettait à la remorque de l’antisémitisme allemand ». Et le statut des juifs de Vichy allait plus loin que l’ordonnance allemande sur les juifs. Par exemple, quand le second parlait de « religion juive », le premier désignait la « race » juive... Pour établir ces vérités, il a fallu attendre qu’un historien étranger s’en charge (Paxton a commencé ce travail en 1973, avec « La France de Vichy “).

Des vérités qui ont encore du mal à passer. Jacques Chirac -il faut lui reconnaître ce mérite- a tenté de restaurer une mémoire plus fidèle à la vérité historique, notamment dans son discours du Vel d’Hiv de 1995. Nicolas Sarkozy, lui, a pris le contrepied de cet effort, fustigeant toute idée de ‘repentance’ et considérant que si les Allemands devaient avoir honte de leur histoire, ce n’était pas le cas de la France.

Comment rendre plus juste la mémoire collective dans un tel contexte, dans un pays où l’on peut encore croiser le portrait du signataire du statut des juifs sur certains murs officiels ?


Capture d’écran du statut des juifs annoté par Pétain (TF1)

retrouver ce média sur www.ina.fr

Illustrations : captures d’écran du statut des juifs annoté par Pétain (TF1) ; vidéo : l’entrevue de Montoire du 24 octobre 1940 (INA).

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  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 18h13 le 03/10/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Oui, cet évènement n’est pas surprenant, mais permet de remettre les pendules à l’heure. J’imagine qu’il faudra le faire régulièrement.

    Reste une deuxième point, qui est à mon avis aussi important : devant les injonctions du gouvernement de Vichy, les comportements ont énormément différé.
    Il était possible de faire de la résistance passive, chacun à l’échelle de ses responsabilités.
    Et d’une certaine façon, si le gouvernement ne gouverne qu’à travers toute la chaine hiérarchique, chaque maillon porte bien une responsabilité individuelle.
    C’est la fameuse cohorte des lampistes, Lien.

    Dans les faits, honneur et déshonneur se sont mêles au sein de l’administration. Et quelques années après la libération, pour sauver la cohésion nationale, les différents pouvoirs successifs ont choisi de ne jamais démêler salauds et « justes » anonymes.

    Seulement, et ça me paraît particulièrement pertinent aujourd’hui, il faut rappeler que désobéissance et honneur font parfois route ensemble.

    Je ne pense pas, par exemple, que chaque gendarme de ce pays soit prêt à prendre les empreintes digitales d’un enfant de 12 ans, avec pour seul motif son appartenance à une population.
    Alors, merci par avance à ces justes.

  • We want a shrubbery
    We want a shrubbery répond à Yvon le Zébulon
    Fonctionnaire. A voté!
    • Posté à 18h20 le 03/10/2010
    • Internaute 100046
      Fonctionnaire. A voté!

    Réponse de la science : « ça va pas non ? c’est pas une poubelle ici ! » (merci Coluche).

    Concernant la carrière de Pétain en 14-18, on peut tout simplement en dire qu’il s’y est montré moins con que Nivelle, ce qui équivaut à avoir plus de pattes qu’un serpent. Il fit quand même fusiller 49 mutins du Chemin des Dames, dans des circonstances pas très éloignées de ce que décrivent Kubrick et Trumbo dans Les Sentiers de la gloire.

    N’oublions pas pas que Le Pen, il y a encore quelques mois, attribuait le sauvetage de 75% des Juifs de France, non au dévouement et au courage des habitants du Chambon-sur-Lignon, de l’évêque Saliège, d’Hélène Duc ou des autres « justes » connus ou inconnus, mais bien à la protection que leur aurait offerte le régime de Vichy.

    Donc on ne répètera jamais assez qu’avoir tapoté la joue des poilus fût-ce au risque d’attraper des poux n’est rien quand on a par la suite vendu la France et si ça se trouve envoyé les enfants de certains desdits poilus à Auschwitz.

  • A déménagé le 04-03-2012
    • Posté à 18h44 le 03/10/2010
    • Internaute 89071
      non connue

    J’ai surtout l’impression qu’en France on a tendance a se dissocier totalement de Pétain, en le faisant passer pour un salaud qui a abusé de son monde, qui était détesté par toute la population alors que De Gaulle, lui était dès le début adoré des français. Et on avance habituellement le petit rôle de la résistance pour expliquer ce point de vue.

    Le fait est que Pétain était très populaire à l’époque et adoré de la population. Le fait est que sa vision antisémite, toute la population la partageait, et pas seulement la population française mais bien européenne, occidentale même. Le fait est que le rôle de la résistance a été très marginal et non comme on l’entend aujourd’hui, largement répandu.

    Les allemands ont acceptés qu’ils étaient les héritiers du IIIème Reich, ce qui explique sans doute pourquoi ils s’efforcent tant a ne pas reproduire les mêmes schémas. En France par contre, on refuse totalement l’héritage de Pétain, faisant passer son règne sur la France comme une parenthèse indépendante de l’histoire de la France et de son peuple, faisant porter au Maréchal toute la responsabilité de ce qui s’est passé à l’époque. C’est peut-être la raison de pourquoi aujourd’hui, il est si facile de retomber dans une spirale antisémite, anti-tsiganes, anti-cequevousvoulez.

    Tant que ce travail ne sera pas fait, on trouvera toujours dès gens pour le considérer comme un homme bon, aujourd’hui, 50 ans plus tard.

  • thierry reboud
    • Posté à 18h50 le 03/10/2010
    • Internaute 20923

    Il n’y a guère que les enfants de Pétain qui croient encore à la fable du bouclier. Ceux-là illustrent à merveille le jugement de Bernanos selon qui Hitler a déshonoré l’antisémitisme. On voit maintenant que, sur le plan de l’antisémitisme, la convergence était plus-que-parfaite entre les instances dirigeantes françaises et les autorités occupantes allemandes. Les admirateurs du vainqueur de Verdun continueront peut-être à ignorer le petit télégraphiste de Vichy, mais la feinte sera trop grosse pour passer inaperçue. En ce sens, l’existence de ce document est une très bonne nouvelle.

    Au passage, il n’est sans doute pas inutile de rappeler à quel point la pensée de Maurras a influencé Pétain, entre autres. Maurras a été considéré comme l’un des penseurs les plus brillants de son temps. Or l’antisémitisme de Maurras n’est évidemment plus à démontrer, puisqu’il le revendiquait. C’est l’époque qui était maurrassienne, et avec elle des personnes aussi éminentes que De Gaulle ou Mitterrand (pour m’en tenir à deux futurs présidents de la Cinquième république).

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