Mon œil !

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« Journaliste pédophile » : Sarkozy esquive (encore) Karachi

Pascal Riché
Redchef
Publié le 23/11/2010 à 13h13


Interrogé « off the record » sur les soupçons pesant sur lui dans le « karachigate », juste après le sommet de l’Otan de Lisbonne, Nicolas Sarkozy s’est drapé dans sa dignité présidentielle, et a retourné l’accusation contre le journaliste dans l’intention de lui démontrer l’absurdité de sa question :

« Mais écoutez, on est dans un monde de fous. Il n’y en a pas un seul parmi vous qui croit que je vais organiser des commissions et des rétrocommissions sur des sous-marins au Pakistan ? C’est incroyable et ça devient un sujet à la télévision.

Et vous, j’ai rien du tout contre vous. Il semblerait que vous soyez pédophile... Qui me l’a dit ? J’en ai l’intime conviction. Les services. De source orale. Pouvez-vous vous justifier ? Et ça devient “je ne suis pas pédophile”.

Mais attends. Faut être sérieux quand même. Soit vous avez quelque chose et dans ce cas-là j’y réponds bien volontiers. Soit vous avez rien et parlez-moi de choses intéressantes... »

Ce « off » ne valait pas tripette, juge l’envoyé spécial du Monde. Pour ma part, je trouve cette sortie très édifiante.

Ce qui est intéressant n’est pas la façon cavalière avec laquelle le Président parle aux journalistes (il l’a toujours fait, et les journalistes apprécient généralement son franc-parler), mais les obsessions que son étrange coup de colère trahit.

On n’attaque pas le pouvoir sans preuves

Que dit le Président ? Qu’on ne peut pas poser de question au pouvoir tant qu’on n’a pas de preuves de ce que l’on avance. Dans l’affaire des rétrocommissions, Sarkozy est soupçonné pour des raisons précises :

  • la société luxembourgeoise Heine ayant servi à acheminer les commissions de la DCN a été fondée en 1994 avec son aval, en tant que ministre du Budget ;
  • un rapport de la police luxembourgeoise évoque, en 1995, « une forme de rétrocommissions pour payer des campagnes politiques en France » ;
  • un ancien responsable financier de DCN, Gérard-Philippe Menayas, a évoqué devant le juge Van Ruymbeke des échanges en 2006 entre des messagers de Nicolas Sarkozy et le gérant de Heine, qui évoque même « le candidat » dans un de ses messages.

Les questions des journalistes sont donc a priori légitimes. Mais le Président se cabre, se bloque, ferme les écoutilles, refuse même d’entrer dans la discussion. Pas un mot, pas une explication, pas un début de réponse aux questions portant sur Karachi. Cela s’était déjà produit en juin 2009, lors d’une conférence de presse donnée à Bruxelles :

« Franchement, c’est ridicule... C’est grotesque... Respectons la douleur des victimes... Qui peut croire à une fable pareille ? »

Comme dans l’épisode du journaliste pédophile, il avait usé de la même corde rhétorique, en retournant l’accusation :

« Quatorze ans après, vous venez me poser la question : “Est-ce que vous êtes au courant de rétrocommissions qui n’auraient pas été versées à des Pakistanais dans le cadre de la campagne de monsieur Balladur ?” Et vous, vous étiez pas au courant non plus, non ? » (Voir la vidéo)

Heureusement pour Nicolas Sarkozy, aucune question ne lui a été posée sur le sujet lors de son intervention à la télévision, la semaine dernière.

Pas n’importe quel crime : la pédophilie

Pour les besoins de sa démonstration, Nicolas Sarkozy a choisi d’accuser -pour du beurre- le journaliste d’un crime. Lequel choisit-il ? La pédophilie. Pourquoi la pédophilie, qui est une pratique assez éloignée de la corruption de politiciens pakistanais ou du financement de campagnes électorales ?

Parce que le Président a voulu directement aller au crime le plus abominable dans l’imagerie populaire. A droite, c’est souvent la pédophilie qui justifie le durcissement des lois sécuritaires, notamment l’invention de la peine à perpétuité incompressible.

Ce n’est pas la première fois que Nicolas Sarkozy invoque la pédophilie. Pendant la campagne présidentielle, il avait soulevé une polémique en affirmant qu’on était pédophile de naissance. Suite au viol du petit Enis par un pédophile récidiviste, il avait annoncé des mesures contre les délinquants sexuels, et prôné des traitements hormonaux : « La castration chimique, le mot ne me fait pas peur. »

Millon, Villepin, Van Ruymbeke

La colère de Sarkozy est-elle seulement dirigée contre les journalistes ? Rien n’est moins sûr.

Le Président s’en prend ainsi à ceux qui l’interrogent sur la base de leur prétendue « intime conviction ». Ce n’est pas là un terme de journaliste. Les journalistes ont des soupçons s’interrogent, suivent des pistes, cherchent des recoupements, mais ne prétendent pas avoir une « intime conviction ».

C’est d’abord un terme renvoyant à la justice pénale : selon l’article 427 du Code de procédure pénale, « les infractions peuvent être établies par tout mode de preuve et le juge décide d’après son intime conviction ». Et justement, Nicolas Sarkozy, lors de son briefing, s’en prend directement au juge Renaud Van Ruymbeke :

« Vous voyez le ministre du Budget qui va signer un document pour donner son aval à une société luxembourgeoise ? Pendant deux ans, on m’a poursuivi pour l’affaire Clearstream au Luxembourg. Tiens, c’était Van Ruymbeke aussi ; tiens, c’était le même ; alors c’est curieux, tiens... »

Sarkozy n’aime pas les juges, on le savait. Mais sa détestation de Van Ruymbeke va bien au-delà.

Mais le propos vise aussi deux autres cibles : Charles Millon, l’ancien ministre de la Défense, qui vient de faire part de son « intime conviction » quant à l’existence de rétrocommissions finançant la politique française. Et surtout Dominique de Villepin, le cauchemar du Président, qui a donné de l’écho aux propos de Millon en déclarant que le Président Chirac avait eu, en arrivant à l’Elysée en 1995, de « très forts soupçons de rétrocommissions ».

Une déclaration fracassante, donnée sur TF1... une heure avant le briefing du Président.

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  • laurent_34
    laurent_34
    Humaniste
    • Posté à 13h29 le 23/11/2010
    • Internaute 4739
      Humaniste

    C’est quand même incroyable tout ce qui peut se dire en Off.
    Pourquoi en démocratie existe-t-il des conversations off entre le Président et les journalistes. Il y a omerta sur ce qui est dit en off. Donc Sarko dit en off ce qu’il ne veut pas voir dans la presse en menaçant les journalistes et en les obligeant à effacer les enregistrements.
    On est sous Brejnev ou Pinochet ?

  • Dani Wilde
    Dani Wilde
    Observateur
    • Posté à 13h30 le 23/11/2010
    • Internaute 87091
      Observateur

    Sarko n’aime pas les juges, ni les journalistes qui ne lui mangent pas dans la main, ni les rivaux,etc..

    Bref, ils n’aiment pas tous ceux qui ont une idée differente de la sienne.

    Apres le point godwin, il vient d’inventer le point ’’Pedo’’ ! !

  • sachristi
    sachristi
    expat
    • Posté à 13h33 le 23/11/2010
    • Internaute 93803
      expat

    J’aimerais voir un journaliste decortiquer ses propos comme vous le faite, en pointant une mauvaise foi certaine a ne pas repondre aux questions posees, j’aimerais le voir mais lors d’une interview ou conference de presse. Lui dire ce que tout le monde remarque mais qu’aucun journaliste ne lui dit en face, de facon pubique.
    Ca ne fermerait certainement pas sa grande bouche mais on lui ferais au moins remarquer que personne n’est dupe de son petit jeu.
    Pascal, prennez la place de Denisot ou Pujadas la prochaine fois.

  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 13h37 le 23/11/2010
    • Internaute 116615
      bc

    Il nous dit juste que ce n’est pas nos affaires avec son style inimitable. Il oublie seulement quelle fonction il occupe.
    Il est soit coupable de quelque chose, soit il protège son camp, soit il est dépassé par sa fonction, soit il est débordé par la situation présente, soit les quatre à la fois.

  • Wholovesduck
    Wholovesduck
    Théoricien de la vie des autres
    • Posté à 13h49 le 23/11/2010
    • Internaute 72570
      Théoricien de la vie des autres

    Monsieur Riché,

    C’est certainement ce genre de corporatisme qui me fait avoir du recul sur la manière dont les médias, dans leur globalité (TF1, Rue89, Bakchich), traitent l’information.

    Je n’ai jamais aimé les romans sur les auteurs qui parlent de leur vie d’auteur, de leur manque d’inspiration, de leur spleen à représenter le monde tel qu’il le voit. C’est d’un égocentrisme.

    Malheureusement, on ne peut s’empêcher de voir ces mêmes défauts dans la corporation journalistique. Dès que vous êtes attaqués, c’est obligatoirement un buzz. Que ce soit Mélenchon ou Sarkozy, c’est à la une de l’actualité.

    Cependant, ce genre d’information me semble bien loin des préoccupations des Français.

    Vous avez les armes de la communication entre vos mains et il me semble opportun de les diriger en direction d’une seule cible : La déontologie.

    Je profite de ce commentaire pour vous faire part de ma « surprise » de voir que Christophe Girard, maire adjoint à la culture à la mairie de Paris ne s’est pas privé pour traiter les provinciaux de « consanguins » lors d’une intervention sur France3.

    Bizarrement, cette personne est de gauche et l’on ne voit pas cette information faire le buzz...

    Je pense que vous respectez un code déontologique, cependant, des connards, il y’en a à droite comme à gauche. Et ce genre de propos de la part d’un élu est tout aussi insultant à l’égard de votre corporation qu’à l’égard des provinciaux.

    Cependant, où est l’info sur votre site ?

    Merci bien.

  • fgabriel
    • Posté à 13h53 le 23/11/2010
    • Internaute 40562

    NS n’est pas très fin. Il devrait changer de conseiller en communication. Au lieu de traiter les journalistes de « pédophiles » même si c’est pour faire une démonstration par l’absurde, il aurait pu utiliser des affaires où la profession journalistique s’est vautrée.

    Il aurait pu par exemple, citer l’affaire Baudis ou l’affaire Outreau, où des affirmations sans preuves sont devenues des vérités gravées dans le marbre.

  • Pictulo
    • Posté à 14h17 le 23/11/2010
    • Internaute 23785

    Le journaliste est pris dans un étau peu confortable : il doit recueillir les propos du président, c’est son job. Mais pour ça, il doit se cogner des tirades interminables, empreintes d’un populisme de caniveau peu ragoûtant. C’est son lot.
    Reste à décortiquer, derrière l’éructation nauséabonde, le fond du propos. J’aurais tendance à y voir une menace indirecte aux journalistes : « Faites gaffe, je vous surveille, j’ai un dossier sur chacun de vous, si vous m’emmerdez je le sors. Vrai ou faux, il en restera toujours quelque chose et vous passerez la fin de votre carrière à vous justifier sur des trucs que vous n’avez pas fait ». (sous-entendu en creux : « comme vous m’obligez à me justifier alors que je n’ai rien fait »). C’est assez habile mais ça ne sent pas la violette.
    Finalement je ne vous envie pas les gars...

  • Jana
    Jana
    bretonne en Normandie
    • Posté à 14h23 le 23/11/2010
    • Internaute 13372
      bretonne en Normandie

    Bonjour

    « les journalistes apprécient généralement son franc-parler »
    mais qu’est-ce au juste que son franc-parler de président ?
    Faire « peuple », mettre les rieurs de gouts douteux de son côté (Bruxelles, conférence avec L.Joffrin) ?
    Ou bien aussi jouer de la nuance accusatrice et vaguement menaçante : « tiens , c’était Van Ruymbeke aussi ; tiens, c’était le même ; alors c’est curieux, tiens… » voir aussi le numéro dans le studio de Fr 3...

    Y a t-il eu quelqu’un à la rescousse du « pédophile supposé » ? Quelqu’un qui l’interroge immédiatement sur le choix de l’exemple, qui vaut bien plus que tripette à mon avis.
    Est-ce qu’un jour, devant telle manipulation , d’un seul coup, d’un seul.. tous les journalistes quitteront la salle ?

  • tinou
    tinou
    Vagabond high-tech
    • Posté à 14h45 le 23/11/2010
    • Internaute 1058
      Vagabond high-tech

    Après le Lien, je propose de créer le point Sarkozy, qui serait attribué à la première personne qui utilise une référence à la pédophilie dans un débat qui ne s’y rapporte pas.

  • in girum
    • Posté à 14h52 le 23/11/2010
    • Internaute 8170

    merci pascal riché de nous donner cette excellente analyse et de regarder la lune. je commençais à désespérer... tous ces commentaires tombant dans le piège pourtant grossier que S nous tend. les media qui écrivent le mot dérapage dès qu’un des histrions de ce gouvernement fabrique à dessein du scandale -et ceux qui le reprennent -font le lit de leur succès, pas tripette compris. ces gens là ne dérapent pas, il vont là où ils veulent en vous faisant croire qu’ils n’y vont pas, pendant que nous poussons des haut cris outrés en regardant le doigt. ce président sait très bien ce qu’il fait, et apparemment il le fait bien, si ce n’était pascal riché et son disque dur interne...
    tant que nous serons faibles, ils penseront qu’ils sont forts. dès que nous serons forts ... ils n’auront plus qu’à prendre leurs jambes à leur cou, couverts de goudron et de plumes sous les insultes, ou creuser.
    petite question, pascal : pourquoi publier dans la rubrique mon oeil, alors qu’il s’agit d’une analyse super importante... ?

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