Chez Monsieur le prof

Pion l'an dernier, je découvre cette année le métier d'enseignant dans un collège de province, et vous fais part de ma candeur, de mes découvertes, de mes surprises et de mes désillusions.

Comment je suis devenu pion après des entretiens à la chaîne

Monsieur le Prof
Professeur dans un Collège
Publié le 26/10/2010 à 10h38


La cour d’un établissement scolaire (miggslives/Flickr).

Deux dates majeures pour postuler au poste d’« assistant d’éducation » (Asen) : la fin de l’année scolaire, et le début de la suivante. Pendant les vacances, les pions attendent les résultats de leurs concours, et démissionnent ou gardent leur poste en fonction de ces derniers. Fin août, c’est donc la panique dans l’administration des collèges qui se rend compte qu’il leur faut trois personnes de toute urgence.

Evidemment, la pile des CV et des candidatures spontanées est là toujours là, on se jette donc dessus, et quelques jours avant la rentrée, jusqu’à la veille, puis les jours suivant, les entretiens s’enchaînent.

J’avais envoyé sans grande conviction quelques CV dans les collèges et lycées de la région en août, et ai été surpris du grand nombre qui m’ont répondu ; un nombre suffisamment conséquent pour que je ne puisse pas me rendre à tous les entretiens !

Et pourtant, mon CV est loin d’être exceptionnel puisque je n’avais aucune réelle expérience avec des enfants, si ce n’est une colo de deux semaines l’été précédent.

Les entretiens se sont enchaînés et ne se sont pas ressemblés. Il s’agissait toujours d’un tête à tête avec le, la ou les CPE, voire le proviseur s’il était disponible, mais selon le caractère de l’interlocuteur, l’entrevue prenait une tournure totalement différente.

Le CPE cynique d’un Lycée Technologique

Pour mon premier entretien, dans un lycée technique, je n’étais évidemment pas très à l’aise, et je m’étais mis sur mon 31. Quand j’ai vu que mon « concurrent » était un jeune homme habillé en jogging, je me disais que c’était dans la poche, après tout, il ne faisait pas très sérieux.

Quand je suis entré dans le bureau du CPE, habillé d’un jean délavé, d’un t-shirt trop grand, que je l’ai vu affalé dans son fauteuil à fixer d’un air dédaigneux ma belle chemise blanche bien repassée, j’ai revu à la baisse mes chances.

A peine assis, il me dit :

« Vous n’étiez pas en lycée technique, vous, n’est-ce pas ? »

Bingo. A ce moment, je savais déjà que c’était perdu d’avance. Il me demande ensuite :

« Selon vous, pourquoi nos élèves viennent dans notre lycée ? »

Question piège. Deux choix : la fausse naïveté, ou le cynisme.

Pour mettre toutes les chances de mon côté (ce que je croyais), je me mets à faire un beau discours sur les lycées techniques, le fait que les parents les dénigrent à tort, que c’est une bonne méthode pour se former à un métier rapidement, que cela intéresse les jeunes qui veulent rentrer rapidement dans le monde du travail, etc. Le discours typique, en somme, et qui n’est pas tout à fait faux. Mauvaise réponse toutefois.

« Non, dans notre lycée, on a des élèves qui ne veulent pas être ici. On a des élèves qui ont été refusé partout ailleurs, et qui se retrouvent là, et ça, c’est à vous qu’ils vont le faire payer. »

Oh. Motivant.

« Il y a peut-être trois ou quatre élèves par classe qui veulent être là, mais ils ne peuvent pas bien travailler à cause des autres, et ce sera entre autres à vous de gérer ça. Ça vous dit toujours ? »

En soi, pourquoi pas, mais de devoir travailler sous les ordres de quelqu’un qui ne semble pas avoir foi dans ce qu’il fait, pas vraiment.

L’entretien se poursuit, je sais que c’est fichu, alors je tente de faire un peu d’humour. Lorsqu’il me demande :

« Je vous mets en situation : vous êtes en internat, et 40 élèves se rebellent contre vous, que faites-vous ? »

Je lui réponds que je cours très vite, ce qui ne semble pas le faire rire. Alors je remets mon masque, et lui dis que « bla bla bla il faut prévenir ce genre de situations et que bla bla bla il faut appeler le CPE ». Ça lui plait mieux.

Malgré tout, nous nous quittons sur un : « Si on vous appelle pas, vous vous doutez de notre réponse, hein. »

Oui.

Le collège de ZEP qui ne rappelle pas

Lors de mon entretien suivant, en ZEP, je m’attendais à nouveau à tomber sur un CPE désabusé qui allait comme lui me décrire les élèves comme des bêtes sanguinaires, mais non, bien au contraire.

Il s’agissait d’une personne qui vendait vraiment le poste proposé, qui ne mentait pas sur ses difficultés, mais parvenait malgré tout à le rendre séduisant, en vantant une équipe soudée, des possibilités de faire du soutien scolaire avec des élèves motivés, d’encadrer des sorties et activités variées.

Même si évidemment les initiales « ZEP » font toujours un peu peur, il s’agissait d’un des établissement dans lequel je souhaitais vraiment être accepté.

Hélas, bien qu’ils m’aient dit qu’ils me rappeleraient, j’attends encore leur coup de fil. Une habitude fort désagréable, d’ailleurs.

« On vous rappelera, même si c’est pour vous donner une réponse négative ! »

Ce n’est jamais le cas.

La recette qui a plu, la veille de la rentrée

Grâce à ces entretiens, je commence à être plus à l’aise, à acquérir des automatismes. Je sais désormais qu’il faut à tout prix dire :

  • que l’on sait se soumettre à la hiérarchie (il a été question de cela dans trois entretiens, j’imagine en effet des pions n’en faire « qu’à leur tête », ce qui pose problème par rapport au deuxième point à souligner en entretien),
  • que ce qui fait fonctionner une équipe, c’est sa cohésion et sa cohérence, à savoir que si un collègue autorise quelque chose, il faut que tout le monde le fasse.

Pas d’individualisme, sinon les élèves sont perdus. Un autre point, c’est bien leur faire comprendre qu’on ne va pas copiner avec les élèves : les CPE n’ont pas envie de surveiller leurs pions, il faut donc leur montrer qu’on sait faire preuve d’autonomie et de maturité.

Au fil des entretiens, j’en viens donc à me créer mon petit discours auquel je finis même par croire, même s’il ne s’agit que de mots mis bout-à-bout pour faire plaisir aux oreilles du CPE. C’est bien beau tout ça, mais on se rend vite compte que, à part pendant les entretiens, il sera rarement question de cohérence, de hiérarchie et d’autonomie. Mais on y reviendra dans un autre article.

Je ne vais pas vous énumérer tous mes entretiens :

  • il y a eu celui avec le CPE désorganisé qui avait une heure de retard ;
  • celui où j’avais face à moi toute la clique, trois CPE, le proviseur, le proviseur-adjoint, mais où tout le monde s’ennuyait, baillait ou griffonnait ;
  • celui où le CPE passait son temps à antagoniser les professeurs, à dire que les surveillants avaient le « sale boulot » et qu’il ne fallait pas qu’on se laisse marcher dessus par « les profs qui se croient tout permis ».

Puis, il y a eu l’entretien dans un collège, pour un mi-temps, la veille de la rentrée, bouclé en trois minutes, j’étais sûrement leur dernière carte en main. Le CPE m’a posé deux-trois questions banales, m’a ensuite laissé parler puis le principal s’est éclipsé pendant l’entretien parce qu’il avait « des choses urgentes à régler ».

« On vous rappellera », et eux, ils l’ont fait.

Et c’est comme ça qu’avec un peu de chance, et en articulant bien ma récitation, je suis devenu pion.

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  • skoobeedoo
    • Posté à 11h33 le 26/10/2010
    • Internaute 2303

    Faut vous mettre au goût du jour, mon vieux, les ZEP c’est fini maintenant c’est ambition réussite. C’est pareil mais le politiquement correct/sémantiquement hypocrite a mis un pot de fleur devant le dépotoir pour qu’il soit plus beau en photo.

    Idem pour le CPE cynique. Il est probablement réaliste et désabusé. Ca n’en fait pas un incapable qui oublie ses élèves. Si vous pensiez que CPE=Joelle Mazart ou mieux, l’autre gourdasse qui passe de la décoration pour WC à la comédie pour décérébrés, perdu, vous êtes dans un monde impitoyable où il faut expliquer à des gamins dont les parents galèrent que ça sera pire pour eux mais qu’il faut bosser quand même.

    Après, sur le boulot de pion, pour avoir fait ça et pas mal d’autre chose chez le mamouth, un conseil : profitez-en bien, vous ne trouverez jamais un poste dont le rapport traitement (même pas bien lourd)/implication+responsabilité est aussi bon.

    Bien sûr, ça vaut pas héritière de Liliane mais pour se payer ses études sans trop les malmener, ça enfonce tous les macjobs possibles. Alors profitez-en mais n’oubliez pas : ce n’est pas en quelques mois de pionicat que vous allez inventer le fil à couper le beurre ni découvrir l’Amérique. Si vous n’êtes là que de passage, abstenez-vous de jouer les donneurs de leçons, il y en a suffisamment autour de vous. D’ailleurs, rien que ça devrait vous donner matière à alimenter votre blog.

  • Irfan
    • Posté à 12h05 le 26/10/2010
    • Internaute 30779

    Ah bah tu n’as pas eu de chance... De mon côté un ami pion m’a indiqué un poste libre, j’ai envoyé un mail à la CPE de l’établissement, avec CV et lettre de motivation ; elle m’a rappelé le lendemain pour me demander mes disponibilités, qui ne convenaient pas, et je me suis dit « tant pis ». Puis une semaine plus tard elle m’a rappelé, finalement les disponibilités allaient (jeudi & vendredi) et elle voulait me voir. Je l’ai vue un vendredi trois jours plus tard, ainsi que la proviseure adjointe, et le lundi elle m’a rappelé pour me dire que c’était bon. Je commence à la rentrée des vacances de la Toussaint.
    De mon côté l’entretien a duré environ 40 minutes, et je n’ai pas attendu plus de 20 minutes avant. Les questions étaient assez banales en général, mais certaines très générales pour m’encourager à parler longtemps, type « que doit faire un surveillant ? » ou « comment pensez-vous gérer les relations avec les élèves ? ». J’ai insisté sur la nécessité de savoir mettre de la distance ou de la proximité selon les cas et les âges (j’en ai presque 22, les élèves ont de 15 à 23), et aussi les genres, ce qui a encouragé la proviseure à bien le souligner. Les deux étaient très sympa, elles insistaient sur l’idée que l’établissement doit être un lieu où l’équipe pédagogique travaille ensemble, donc le poste de surveillant ne doit pas être pour moi juste un gagne-pain où j’espère ne pas me fatiguer, mais une vraie fonction que je veux remplir.

    Par contre cela confirme la totale autonomie des CPE & proviseurs pour recruter des étudiants débutants... dans mon cas le lycée a l’air calme, mais il est petit, je serai le seul surveillant présent les deux journées prévues.

  • Maltese
    Maltese
    Citoyen éclairé
    • Posté à 12h43 le 26/10/2010
    • Internaute 130618
      Citoyen éclairé

    Très bon article
    Il serait très intéressant d’avoir à nouveau le point de vue de l’auteur dans quelques mois, vers Mars ou Février pour connaitre son ressenti sur les conditions de travail dans l’exercice de sa fonction. Ce que met en évidence cet article c’est le fonctionnement de l’éducation nationale, les CPE et Proviseurs qui se conduisent comme des chefs d’entreprise. (Mise en concurrence des profs, flicage des Assistants d’Education, non reprise pour des motifs bidon). Bref un métier (car oui pour moi c’est un métier j’en ai fait l’expérience) pas facile, peu gratifiant (la gratification ne viendra quasi jamais des CPE mais souvent des élèves eux même) et mal payés évidement (c’est l’éducation nationale hein). On peut ajouter que « grâce » à une loi de 2003 ou 2002 les postes d’AE ne sont plus réservés aux étudiants. Les CPE prennent donc des gens qui ne sont pas étudiants (les étudiants ça a des cours et des partiels c’est trop embêtant), ils prennent des personnes qui ont parfois des obligations familiales du fait de leur âge (environ 30 ans ça arrive) et donc qui sont malléables à souhait car une « faute grave » est si vite arrivée (il y aura peu de contestation du fait du peu de syndiqués). De plus on fera peser sur eux le spectre de la non-reprise (un contrat d’AE dure 1an) alors que tout le monde a besoin de stabilité.
    Voila je souhaite bonne chance à l’auteur de l’article ainsi qu’à tous les Assistants d’Education souvent critiqués mais qui font un sacré boulot dans des conditions difficiles.

  • Bobitch
    Bobitch
    traducteur
    • Posté à 21h20 le 26/10/2010
    • Internaute 70658
      traducteur

    Merci pour ce témoignage Monsieur Le Pion.

    Entretien de pions...encore une belle connerie. Je veux pouvoir étudier et bouffer, voilà pourquoi je suis là !

    Les seules années où j’ai réussi à pionner sont celles où il n’y avait pas d’entretiens, et où une main « innocente » prenait sur la pile le premier dossier venu.

    Après cela sont apparus les entretiens, qui font chier tout le monde et où les dés sont pipés dès le départ...

    - « Il nous faut un pion, tu connais quelqu’un ?
    - Oui.
    - Ok, tu lui diras que c’est bon. Je vais faire passer deux trois entretiens avant pour faire bonne figure. »

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