Chez Monsieur le prof

Pion l'an dernier, je découvre cette année le métier d'enseignant dans un collège de province, et vous fais part de ma candeur, de mes découvertes, de mes surprises et de mes désillusions.

Paumé, pas formé : ma rentrée de pion en territoire inconnu

Monsieur le Prof
Professeur dans un Collège
Publié le 13/11/2010 à 18h38

Nous sommes le jeudi 2 septembre. Toute l’équipe des Asen (nouveau nom des surveillants) est à pied d’œuvre pour accueillir les élèves.

Récapitulons : ma seule expérience dans ce milieu est d’avoir, un jour pas si lointain, été élève. Je n’ai travaillé avec des adolescents que deux semaines pendant une colo, où les monos n’ont pas vraiment besoin de faire preuve d’autorité, puisque ça reste des vacances où tout se passe généralement bien.

Tout est bien huilé, et malgré un retard de 30 minutes dû à un piquet de grève de quelques profs devant l’établissement, chaque tranche d’âge a son heure d’arrivée, l’appel est fait par les professeurs principaux, les élèves vont dans leur salle où leur sont distribués emplois du temps et livres.

Me tutoyer ou me vouvoyer ? Je me sens vieux

Nous autres surveillants tournons un peu en rond, à observer, sans vraiment être sollicités. Quelques parents d’élèves viennent nous parler. L’une par exemple me présente son fils qui a des béquilles, et me demande si tout se passera bien pour le passage au self. Je lui réponds que tout se passera bien, avec un large sourire, mais à vrai dire, je n’en sais rien.

Des parents d’élèves et leur progéniture en retard accourent vers moi et me demandent où est la salle B208. Bonne question. Je n’en ai pas la moindre idée, et je me sens forcément idiot. Il faut dire que nous sommes aussi perdus que les petits 6e : mis à part la vie scolaire, je ne connais la position d’aucune des salles, puisqu’on ne nous a pas fait de visite guidée.

Je vais voir un des collègues qui était déjà là l’an dernier pour le lui demander, et le tour est joué ; je ne m’en sens pas moins incompétent, et me dis que la journée va être longue.

Midi sonne, la queue du self se remplit, et je vois avec plaisir un élève tenir le plateau de celui qui avait des béquilles. Ça me soulage un peu.

C’est à cet instant que je parle pour la première fois aux élèves. Je suis un peu étonné par leur familiarité : ils cherchent sûrement à « tester les limites » dès le premier jour. L’un me salue d’un « Wesh ! » qui amuse ses copains mais pas moi, je lui dis que je ne suis pas son pote et que ce vocabulaire, il devrait le garder pour eux.

Un autre me dit « Salut ! », et je me demande si je dois lui faire la même remarque. J’ai beau avoir été élève il n’y a pas si longtemps, je ne me souviens pas m’être permis de dire autre chose que « Bonjour » à des adultes, même s’il ne s’agissait « que » de surveillants.

Un autre élève me demande s’il faut me tutoyer ou me vouvoyer. C’est en hésitant que je me rends compte d’une évidence : je me sens vieux.

Le dilemme sévérité-compréhension

L’après midi, les cours commencent, l’emploi du temps est déjà en route, et certains élèves ont donc permanence ; enfin, aujourd’hui ça s’appelle l’ATPE (aide au travail personnalisé de l’élève ), ça sonne mieux. Entre les Asen et les ATPE, les élèves se retrouvent bercé dans un monde de sigles qui vont bien avec l’écriture SMS, il faut croire.

Je me retrouve donc face à ma première classe, des 4e un peu agités, ce qui est bien normal vu qu’ils se retrouvent pour la première fois depuis quelques mois.

J’essaie de faire l’appel, mais ai de la peine à me faire entendre. Ça ne me dit pas trop de gueuler dès le premier jour et je ne sais pas trop quelle attitude prendre. Me montrer « sévère » pour en imposer et leur montrer qu’il faut prendre de bonnes habitudes ? Etre compréhensif, leur laisser quelques minutes de bavardages en attendant qu’ils se calment tout seul, puisqu’après tout c’est le retour des vacances et à part leur faire remplir leur carnet de liaison, ils n’ont pas grand chose à faire en étude ?

C’est toujours le dilemme qui revient. Etre sévère et faire respecter un ordre parfois idiot, ou bien se montrer « cool » au risque de se faire submerger par des élèves qui ne connaissent par leurs limites ?

Je finis par faire l’appel, le silence se fait, et la trentaine d’élèves m’entend écorcher misérablement leur prénom. On se rappelle tous de la torture de début d’année, avec les profs qui semblaient ne rien savoir prononcer... Ici, entre les orthographes fantaisistes, les prénoms d’origine étrangère et les noms dont ne peut deviner la prononciation, ça a été un festival.

En quinze minutes, ils ont rempli leur carnet, et pour occuper l’heure, je me décide à leur lire le règlement intérieur, sachant que c’est probablement la seule fois qu’ils s’y intéresseront. Rien de bien original, chewing-gums interdit, portables et lecteurs mp3 autorisés dans la cour mais en aucun cas dans les classes. Là où cela devient complexe, c’est sur le régime des externes/demi-pensionnaires, et le moment où ils sont autorisés à sortir en cas d’absence des professeurs.

Au final, à ce niveau-là, tout est quasiment réglé au cas par cas, ce qui ne facilite rien les jours de grèves, comme on le verra dans un prochain article.

Je suis pion « pour vous aider » et parce que j’ai besoin d’argent

Ça sonne, et je prends une deuxième classe en étude avec un peu plus d’aisance. Des élèves désireux de parfaitement remplir leur agenda me demandent comment s’appelle la secrétaire, le principal. Je n’en n’ai pas la moindre idée.

Un autre me demande pourquoi je suis pion. En vrai, c’est parce que je n’ai plus droit aux bourses, et qu’il faut bien que je vive, mais ce n’est pas une réponse qui le satisferait, alors je me contente d’un « pour vous aider ». Le pire, c’est que j’y crois un peu.

Je ressors un peu effrayé par cette journée. Si je me retrouve au bureau à gérer les retards et absences, je serai totalement perdu, et je ne me sens pas apte à « guider » les élèves. Ma seule qualité à cet instant est, il me semble, ma présence. Je peux leur dire de parler moins fort en classe, je peux faire l’appel, mais pour l’instant, ça s’arrête là.

Je sais désormais que j’apprendrai « sur le tas », et que ça se fera forcément au détriment des élèves au début, que je ne pourrai pas réellement aider, faute d’information, d’aisance, d’expérience ou de compétence, pourrait-on railler.

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  • Frater
    • Posté à 19h12 le 13/11/2010
    • Internaute 6897

    Bienvenue Monsieur Le Pion, dans notre très modeste « maison ».
    Vous allez avoir l’occasion de vous en rendre compte, ici, il y a de tout et les injonctions sont souvent paradoxales.
    Pour vos dilemmes, laissez-moi vous donner un bon conseil : choisissez la « fermeté », surtout au début. Cela ne veut pas dire que vous devez vous montrer impitoyable, mais il est indéniable que vous devez d’abord vous faire respecter. Sans cela, impossible de les aider, même « un peu ».

    Là dessus, il me reste à vous souhaiter bon courage et bon vent !

    • lancetre
      lancetre répond à Frater
      • Posté à 20h51 le 14/11/2010
      • Internaute 18658

      C’est un établissement sans chef ?

      Sans adjoint ?

      Sans même un C.P.E. ?

      Si tous ces gens existent, que font-ils de leur journée ?

      A la lecture de l’article, on a l’impression que Monsieur le Pion est seul, face aux élèves et aux parents.

      Pas de visite de l’établissement ni de présentation de l’équipe le jour de la pré-rentrée ?

      Je sais qu’il y a de sacrés ramiers dans la hiérerchie, mais ceux-là battent des records...

       : -)))

  • A déménagé le 1-6
    • Posté à 19h43 le 13/11/2010
    • Internaute 61755

    tu sais quoi ? au début, c’est flippant, après tu vas trouver tes marques. c’est aussi bien de douter et de se poser des questions qui semblent sans réponse incontinent. quand on rentre dans cette [vénérable] institution, on aura beau avoir été formé, que de surprises, bonnes et mauvaises !

    bonne chance.

    • Numerosix
      Numerosix répond à A déménagé le 1-6
      Prisonnier dans le village (...)
      • Posté à 22h46 le 13/11/2010
      • Internaute 14499
        Prisonnier dans le village (...)

      Je t’ai jamais lu aussi gentil hershell .

      Tu vas me faire chialer, tiens..

      • Mon-Al
        Mon-Al répond à Numerosix
        roturière : -)
        • Posté à 22h49 le 13/11/2010
        • Internaute 24219
          roturière : -)

        Je viens d’ailleurs de verser une larme : -)

      • A déménagé le 1-6
        • Posté à 23h33 le 13/11/2010
        • Internaute 61755

        hé hé, disons que j’ai un petite expérience du pionicat : un dortoir avec une trentaine de kids, un bureau au milieu, sans séparation, à bosser pour devenir prof.
        après, j’ai eu droit à la piaule individuelle. j’ai grugé l’éduc nat pendant deux ans en étant inscrit à l’université de poitiers et pion dans celle de nantes.
        du stop pour faire le maître d’internat, j’ai pas volé mes 4000 balles. [et j’ai rencontré plein de gens sympas]

        alors, vos larmiches, je vous les laisse.

         1 autres commentaires
  • Brédala
    Brédala
    NB : dernières lignes dans " (...)
    • Posté à 19h49 le 13/11/2010
    • Internaute 63792
      NB : dernières lignes dans " (...)

    Vous avez passé un entretien d’embauche, non ?

    Le responsable vous a expliqué de quoi il s’agissait,
    avez-vous posé des questions, avez-vous préparé votre entretien pour obtenir les réponses à vos interrogations ?

    Parfois, ’ faut les speeder un peu les gars en face pour avoir le maximum d’info, des trucs simples comme l’emplacement des salles, franchement, là faut pas hésiter, faut prendre les choses en main et aller visiter ! (ça sera pour la prochaine fois !)

    Par rapport à votre avant-dernier billet, ne vous laisser pas isoler par les problèmes, le repli sur soi est à dégager, quelque soit la difficulté, trouvez-vous des personnes sympa et aguerries (pas forcément des profs, ça peut être les personnes de l’entretien, l’équipe de cuisine...) et collez-les dans un premier temps...vous paraîtrez encore larguer, mais vous ne serez plus seul.

    Question psychologie, c’est une autre histoire, les premiers temps, vous allez vous apprivoiser les uns, les autres, et puis au bout d’un moment vous ferez parti des meubles et tout ira bien.

    Patience !

  • Raph33
    • Posté à 20h48 le 13/11/2010
    • Internaute 38935

    Faut pas paniquer, le bon sens et le sens « humain » pallie l’absence de « formation ». Il faut aussi arrêter de tout réduire aux diplômes ou à la « formation ». Il y a plein de gens « formés », avec un joli bout de papier pour le prouver, et qui ne sont pas bons à ce qu’ils font.
    Et puis des fois, des gens sans bout de papier qui s’en sortent très bien. Ca vaut pour tout, profs, pions, même combat.
    Il faut avoir l’intérêt des gamins à l’esprit, être disponible, à l’écoute, et faire appel à son « intelligence humaine ».
    Bon courage en tout cas.

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 21h28 le 13/11/2010
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Ne vous inquiétez pas, c’est la rentrée, dans deux mois çà ira mieux...

  • Hulk
    Hulk
    Gros con de droite
    • Posté à 22h53 le 13/11/2010
    • Internaute 108405
      Gros con de droite

    Avec une bonne règle en fer et un martinet, tout devrait très bien se passer, ne vous inquiétez pas. Ils en font d’excellents à la camif.

    • anini
      anini répond à Hulk
      terrienne de souche !
      • Posté à 09h30 le 14/11/2010
      • Internaute 51759
        terrienne de souche !

      Tu ne sais pas tout ,Hulk , plus de camif !
      Pas assez de produits chinois sans doute !

      • lancetre
        lancetre répond à anini
        • Posté à 20h46 le 14/11/2010
        • Internaute 18658

        C’est sûr que lorsqu’il s’agit d’instruments de torture, les Chinois sont imbattables !

        Plusieurs millénaires d’expérience...

         : -)))

  • inspecteur crouton
    inspecteur crouton
    troll de tram
    • Posté à 23h17 le 13/11/2010
    • Internaute 118828
      troll de tram

    Attention, c’ est Agnan le fayot.

  • a déménagé le 17 décembre ....
    a déménagé le 17 décembre ....
    émophane stable. voir mode d' (...)
    • Posté à 10h34 le 14/11/2010
    • Internaute 130799
      émophane stable. voir mode d' (...)

    Bah c ’est pas grave, depuis que sur ce site on m ’a dit qu’être SDF en France était un privilège, il ne te reste plus qu ’à renoncer à ton droit au travail pour permettre à un autre de faire valoir le sien et user du privilège qui t ’est donné de devenir SDF.

  • a déménagé le 17 décembre ....
    a déménagé le 17 décembre ....
    émophane stable. voir mode d' (...)
    • Posté à 11h04 le 14/11/2010
    • Internaute 130799
      émophane stable. voir mode d' (...)

    Euh, vu que la vie consiste à découvrir tout ce que l ’on a pas appris, il vous reste de la route à faire. Pas besoin de vous tracasser pour vôtre retraite, à ce train là vous serez mort bien avant.

  • LG240
    • Posté à 18h45 le 14/11/2010
    • Internaute 23978

    En même temps, heureusement qu’on peut encore être recruté comme pion sans avoir suivi de formation spécifique. Manquerait plus qu’ils exigent un master « en surveillance »...

    • a déménagé le 17 décembre ....
      a déménagé le 17 décembre .... répond à LG240
      émophane stable. voir mode d' (...)
      • Posté à 19h29 le 14/11/2010
      • Internaute 130799
        émophane stable. voir mode d' (...)

      Avoir un Master n’a jamais mis personne à l’écart des problèmes et les études ne sont pas la seule façon de réussir sa vie.
      Les gens intelligents ont toute leur raison et toutes leurs facultés, ce qui leur permet de réaliser tout ce qu’ils entreprennent mais ils ne se donnent jamais aucune raison de se plaindre ni de râler et n’ont de ce fait pas un grand besoin d’internet ni de faire appel à l’imagination des autres puisque livrés d’origine avec le processeur haut de gamme, la Ram maximum et un disque dur de grande capacité ils avancent dans la boue pendant que les autres y pataugent en faisant appel à l’intelligence des autres(enfin si je puis dire).Encore une fois, que l’on soit balayeur ou ministre, master ou que l’on ait fait 3 fois le cm2 pour être sur d’avoir compris, la réalité est toujours l’inverse de ce que l’on croit.
      On vient au monde avec un savoir zéro et une croyance 100%.Et au fur et à mesure que la vie avance, ce que l’on croit on ne le sais pas encore et ce que l’on sait on ne le croit plus encore faut il ne pas l’oublier.A chacun son trip pour trouver son équilibre avec ce(ux) qui l’entoure(nt).Certains n’y arrivent jamais, ce sont ceux là qui se jètent par les fenêtres ou tirent dans le tas quand ils n’ont pas 3 cadavres cachés dans le congélo ou dans le jardin.Elle est pas belle la vie ?

  • anandamide
    • Posté à 21h22 le 14/11/2010
    • Internaute 90142

    Hormis le recrutement sur entretien (nous c’était : qui sera en haut de la pile au rectorat), ça n’a pas beaucoup évolué depuis la fin des années 80 où je suis passée par la case pionnicat si je comprends bien. Aucun contact préalable, aucune présentation de l’équipe éducative, rien de rien, tout sur le tas.
    J’ai gardé un mauvais souvenir de cet épisode, pourtant nous étions vernis : on était beaucoup, il y avait peu à faire dans un lycée calme et bourgeois, on avait beaucoup de temps pour bûcher nos cours, à l’époque on ne nous demandait pas de faire de l’assistance éducative. De vrais pions en somme. Le plus dur consistait à leur faire ranger convenablement leurs assiettes à la cantine.

  • Daniel Guyard
    Daniel Guyard
    Fonctionnaire territorial
    • Posté à 22h00 le 14/11/2010
    • Internaute 133047
      Fonctionnaire territorial

    Un fonctionnaire sur deux supprimé, alors les « pions “ lorsqu’il en reste sont une bénédiction, formés ou pas. D’ailleurs les instits débutants sont largués dans les zones difficiles sans accompagnement ou formation, alors les pions....
    De toute façon il faudra bien s’y habituer, à l’hôpital, dans la police, dans tous les services publics, vous l’avez bien cherché !

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