Chez Monsieur le prof

Pion l'an dernier, je découvre cette année le métier d'enseignant dans un collège de province, et vous fais part de ma candeur, de mes découvertes, de mes surprises et de mes désillusions.

Mes vacances studieuses de prof

Monsieur le Prof
Professeur dans un Collège
Publié le 30/10/2011 à 15h08

Priez pour eux. (Manon Marchand)

Commençons par un petit flashback. C’est la dernière semaine avant les vacances, et je rappelle à mes élèves qu’ils auront contrôle en fin de semaine.

Dans chaque classe, même réaction : ça grogne, et ça tourne frénétiquement les pages de l’agenda en comptant sur ses doigts : « Mais m’sieur, on a quatre contrôles cette semaine ! »

Je suis pris d’un élan de culpabilité. Je me rappelle les promesses que je me faisais à moi-même avant d’être lâché dans une classe : ne pas donner de devoirs du jour au lendemain, et faire en sorte d’être arrangeant pour leur emploi du temps.

C’était avant de me rendre compte que ce n’était pas si évident de rendre tout le monde content, profs et élèves.

Parce qu’il est évident que des collègues, petits malins comme moi, se sont dit que les vacances étaient le moment parfait pour corriger des copies... Donc, on balance des contrôles à tout va pour pouvoir mieux profiter de son temps. Tant pis pour les élèves, ils s’en sortiront. On s’en est sortis après tout.

Au fait, comment on fait un contrôle ?

Me voila donc à créer des contrôles. J’ai un master Métiers de l’enseignement et de la formation, j’ai eu des journées de « formation » depuis la rentrée (notez les guillemets), mais jamais il n’a été question de savoir comment créer une évaluation.

Combien de temps est-ce que c’est censé durer ? Quand est-ce qu’on les place ? Que met-on dedans ? A quelle fréquence est-on censés en faire ? A quoi ça sert finalement ? Oh oui, bien sur, je connais le jargon, la différence entre l’évaluation « diagnostique » et l’évaluation « sommative », mais pour moi, tout ça ce n’est que du blabla, rien de concret.

Je suis face à une feuille blanche, et je me sens un peu comme mes élèves qui devront bientôt plancher dessus : je ne comprends pas la consigne. Qu’est-ce qu’il faut noter ? Comment faire un barème ? Il nous est désormais demandé d’être « transparent » au niveau de la notation, c’est à dire d’inclure si possible combien vaut chaque exercice et quel est le barème.

Je passe mon tour, je ne sais pas créer des contrôles, et encore moins comment les corriger : autant ne pas donner un barème auquel je ne saurais pas me conformer moi-même. Finalement, je procède à une évaluation bête et méchante, qui me permettra de noter de façon binaire. Ou c’est bon, ou ça ne l’est pas.

Tant pis si ça hérisse les chantres des nouvelles méthodes éducatives, ceux qui veulent faire disparaître les notes pour les remplacer par des compétences, moins stressantes à leurs yeux pour les élèves. Le fait est que ces compétences sont encore plus binaires, et leur mise en place dans les établissements plutôt chaotique.

Vient la correction, et je suis déçu du résultat

Les contrôles que j’ai concotés sont loin d’être parfaits. Les élèves ont quasiment tous fini au bout de trente minutes, ils commencent à s’ennuyer, à s’agiter, à se regarder, à vouloir parler. Je ramasse les copies, et tente d’occuper le temps rester pour parler du contrôle, leur demander s’ils ont rencontré des difficultés.

Réponses amorphes de l’assemblée : « Ça va. » Les vacances arrivent, et dans ma tête résonne le conseil d’un collègue : « Corrige les copies en début de vacances, comme ça tu auras tout le temps de t’en remettre. » En bon p’tit bleu, je suis les conseils des aînés, et en effet, je suis déçu des résultats.

Il s’agissait de contrôles bien préparés en classe, qu’on avait révisés la veille... et pourtant, pourtant, des erreurs grosses comme des maisons subsistent, pour des points qu’ils n’ont même pas besoin de comprendre, mais simplement d’apprendre, de retenir.

La faute de l’élève ou celle du prof ?

Quand on est élève, on s’imagine le prof rugissant de plaisir à déverser son venin sur les mauvaises copies, on s’imagine que le prof « ne nous aime pas », qu’il se venge de nous dans ses contrôles. Alors je ne vais pas vous mentir, pour certains je me dis intérieurement qu’ils n’avaient qu’à écouter, « que ça leur serve de leçon », alors qu’ils s’en fichent certainement comme de leur première heure de colle.

Puis il y a ces élèves qui suivent en classe, qui participent, qui semblent avoir compris, et le jour du contrôle, tu fais tes comptes, et tu peux pas leur mettre plus de 6. Alors là, t’es frustré, parce que tu pensais avoir transmis quelque chose, et puis tu te dis qu’eux aussi, ils pensaient sûrement avoir compris, qu’ils vont être démotivés, que leurs parents vont ptet les pourrir.

Bref, tu passes de la bienveillance à l’affectif, ça floute ton jugement, et c’est pas bon. Puis il y a ceux qui ont 19, ceux qui te font dire que finalement t’es pas si nul, et qu’avec des élèves idéaux, tout se passerait bien. T’en arrives malgré toi à en vouloir à ceux qui n’ont pas eu de bonnes notes, comme s’ils t’avaient déçu.

Puis tu vois qu’il te reste 80 copies à corriger, tu te détaches de tout ça, tu finis par ne même plus regarder les noms, juste les notes. Juste les notes. On regarde la moyenne, c’est en dessous des espérances. Constat d’échec, certes, mais pour l’élève ou pour le prof ?

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  • Rodman
    Rodman répond à ostia
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    • Posté à 18h21 le 30/10/2011
    • Internaute 169656
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    On peut évaluer sans donner une note.

    Cf l’évaluation par compétences qui a cours dans le premier degré mais qui a du mal à « passer le CM2 ».
    L’idée, c’est que la note n’est pas porteuse de sens en elle-même.

    Exemple : Kévin a eu 11/20 en maths. Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette information est soumise à l’interprétation de chacun. Les indulgents diront « c’est bien, c’est plus que la moyenne » tandis que les exigeants estimerons que « ce n’est pas suffisant, il faut au moins 16 ».
    Sans oublier que la réputation de l’enseignant parasite tout ça aussi. 11 avec M. Dupont, c’est pas terrible car il note large. Par contre, avec Mme Michu, c’est top, elle est très sévère.

    Et surtout, Kévin,ses parents, ils en font quoi de cette note ? « Faudra travailler plus la prochaine fois ! »

    Avec l’évaluation par compétences, ils pourraient par exemple découvrir que Kévin maîtrise les techniques opératoires, mais qu’il fait des erreurs car il ne connait pas assez bien les tables de multiplications.
    En gros, ils sauraient quel est le point à retravailler en priorité.

    Bon, ma présentation est une vision idéale de l’évaluation par compétences. Les notes sont si ancrées dans notre culture que leur abandon total a tendance à provoquer un certain désarroi.
    Aussi, ça demande un temps fou à mettre un place et le compte-rendu ressemble au final à une longue liste qui demande beaucoup de courage à quiconque entreprend d’en faire la lecture.

    C’est mon premier commentaire ici, il est sûrement trop long.

  • Folklo
    Folklo répond à Rodman
    du bois
    • Posté à 19h07 le 30/10/2011
    • 174538
      du bois

    Le problème des compétences, c’est qu’elles sont elles aussi ouvertes à interprétation. Il y a un défaut majeur dans ce système : les items sont très flous et on ne sait pas où se situe le curseur.
    ex. en langue vivante : demander et obtenir une information.
    c’est un vaste fourre-tout. On met quoi là dedans : demander l’heure ?
    demander l’heure et la couleur de quelque chose ? demander l’heure et la couleur et l’âge de quelque chose ?
    le système des compétences est aussi subjectif que les notes sur vingt et on ne peut s’en rendre compte qu’en voyant les logiciels de saisie du socle commun de compétences

  • franzfranz
    franzfranz
    le monde de kafka
    • Posté à 20h16 le 30/10/2011
    • Internaute 163427
      le monde de kafka

    Bon, moi je ne sais pas mais si le mec continue comme cela avec ses permanents états d’âmes, il va finir par s’envoyer une balle de lexomil au curare dans le cigare ou que sais-je .

    Avec un « master Métiers de l’enseignement et de la formation » c’est un peu fatal. Et vive la docimologie !

    Il se trouve Monsieur le prof que vous n’êtes pas le premier à faire ce métier et qu’il doit bien y avoir dans votre établissement une âme charitable pour vous donner l’un ou l’autre conseil qui soit de bon sens et non pas complètement pourri par le discours pédagogiste...

    Au besoin, si c’est une bonne âme, il pourra bien vous filer l’un de ses devoirs qui lui reste de la dernière guerre

    Il se trouve que cela fait des siècles que l’on transmet des connaissances. Pour ma discipline très exactement 26 siècles.
    Et ce qui caractérise cette transmission c’est toujours une chose : la prépondérance de l’humain. Jamais personne ne pourra faire l’économie du rapport humain.

    Or il se trouve qu’en France plus particulièrement (mais aussi aux Etats-Unis dès les années 60) une idéologie que nous appelons pédagogiste a cherché à prendre le dessus en s’appuyant hypocritement sur le facteur humain mais en le formalisant de telle manière que s’en est devenue une soupe indigeste qui empoisonne la vie de l’enseignant et crétinise l’élève. Il y a des termes utilisés par certaines enseignants inspecteurs ou pédagolâtres qui vous donnent juste envie de sortir votre ak47 !
    La simple proposition d’évaluer sans donner de note est une de ses idées ridicules qui amènent à complexifier un processus à l’extrême où le prof devra remplir des kilomètres de paperasses auxquelles il ne comprendra pas grand chose et auxquelles l’élève non seulement ne comprendra rien mais dont il n’aura rien à foutre.

    Le prof deviendra un technocrate qui passera son temps à remplir des formulaires inutiles, - mais au moins il sera occupé plus que 18 heures et vive la lolf ! - que l’élève aura toutes les chances de ne pas lire et que l’administration classera sans suite.

    Le seul qui y aura gagné quelque chose c’est le fonctionnaire du MEN qui aura ainsi justifié son existence bureaucratique et le maitre à penser à la Meirieu qui fait ainsi son blé.

    Quant à l’élève tant qu’on ne lui aura pas expliqué, face à face dans une relation réellement humaine, copie sous les yeux, en prenant le temps et la patience de comprendre pourquoi il ne comprend pas, toutes ces conneries formelles de docimologie, d’évaluations par compétence, de « techniques opératoires » ne seront que des diversions administratives !

    Rodman le dit lui même : « Aussi, ça demande un temps fou à mettre un place et le compte-rendu ressemble au final à une longue liste qui demande beaucoup de courage à quiconque entreprend d’en faire la lecture.C’est mon premier commentaire ici, il est sûrement trop long. »

    Ce sont des foutaises formelles qui font le beurre de certains, donnent un pouvoir politique et hiérarchique à d’autres et peuvent à la rigueur rassurer quelques jeunes enseignants naïfs et débutants.

    Et pour ma part, je m’interromps là. Parce qu’il y aurait bien des choses encore à dire à ce propos.

  • Monsieur le Prof
    Monsieur le Prof répond à franzfranz
    Professeur dans un Collège
    • Posté à 20h32 le 30/10/2011
    • Expert 130399
      Professeur dans un Collège

    Bon c’est vrai que sur ce blog je parais pas très funky à me remettre toujours en question, mais ça va hein, je le vis bien, et je m’en sors tant bien que mal !

    Pour ce qui est des bonnes âmes, autant ils ont des conseils plein de bon sens ( que je suis pour la plupart ), autant pour m’aider dans la construction de cours, c’est plus compliqué... hélas. Que ce soit par manque de temps, par difficultés à se croiser, par manque d’envie, parce que ce qu’il ou elle m’offre n’est pas compatible avec ce que je cherche, parce qu’une fois qu’on me donne les docs c’est trop tard, bref, je me retrouve à travailler tout seul comme un grand, et hélas, j’suis pas « grand », et comme le dit le commentaire de Neferourê paillette, ptet qu’une évaluation se conçoit avant ou pendant une séquence ,mais moi, j’débarque sans rien, et j’peux pas faire autrement... et oui, c’est les élèves qui en patissent.

  • franzfranz
    franzfranz répond à Monsieur le Prof
    le monde de kafka
    • Posté à 21h30 le 30/10/2011
    • Internaute 163427
      le monde de kafka

    La seule chose dans les élèves peuvent pâtir c’est d’un prof qui n’a pas confiance en lui et qui envoie ses hésitations et incertitudes à des kms. Ils ne sont pas cons. Ils sentent cela plus vite que le loup la brebis.

    Attention ! Cela ne veut pas qu’il faut que vous trouviez une potion magique pour avoir confiance en vous et que la chose pourrait être réglée du jour au lendemain et une fois pour toutes.
    De fait elle n’est jamais réglée.

    Tout simplement parce qu’enseigner et un stress permanent !

    J’aime à faire une comparaison avec le comédien de théâtre.

    Un comédien de théâtre est un mec qui répète pendant un mois, un mois et demi une pièce. Et puis il l’a joue. Il y a l’énorme trac de la première, puis celui des premiers jours qui change selon les spectateurs, les personnes, critiques, amis, etc... qui viennent voir la pièce. Le trac si c’est un bon comédien perdure en principe tout au long de la durée de la pièce. Mais il s’atténue au fil des semaines et le texte est comme on dit « casé »

    Chez le comédien le trac finit par diminuer en règle générale sur un pièce donnée tandis que celui du metteur en scène souvent augmente tout simplement parce que plus le trac du comédien diminue plus il s’enferme dans la routine et fait n’importe quoi. J’ai vu ainsi des metteurs en scène, déprimés, furieux, bourrés, violents et le tout à la fois..

    De plus pour le comédien c’est un stress de deux heures (un peu moins un peu plus) par soir. Johnny par exemple, il joue en ce moment en gros 12 heures par semaine pour un cachet de ?

    Un prof c’est un comédien qui monte sur scène dès 8h du matin et y reste parfois jusqu’à 17-18h le soir Bien entendu il ne fait pas du Tennessee Williams et il n’est pas obligé de peloter chaque jour une partenaire bien en chair. Mais il n’en reste pas moins que c’est épuisant de se trouver au quotidien devant une petite centaine de spectateurs turbulents qui n’ont pas forcément payés pour la pièce et qui ne sont pas a priori acquis à l’auteur.

    Néanmoins, il faut les convaincre que la « pièce » vaut le coup

    Vous savez que Louis Jouvet bégayait et que le seul moment où il cessait de bégayer c’est lorsqu’il montait sur scène.
    Et bien c’est un peu à cela qu’il faut s’efforcer. Sauf que le temps sur scène est, comme dit, nettement plus long et qu’immanquablement un prof bégaiera régulièrement.

    Maintenant si vous me permettez deux conseils par rapport aux deux problèmes précis que vous évoquez.

    1/ Pour la construction du cours - et pour autant que la matière vous le permet - choisissez ce qui vous intéresse. Là où votre oeil à vous s’éclaire et vous avez le sentiment d’apprendre et le désir d’en savoir plus. Cette curiosité qui est la vôtre, si vous savez correctement la cultiver, vous aurez à coeur de la transmettre aux élèves. Attention ! Risque de déception ! Ne transmettez pas votre enthousiasme à vide, mais la manière dont est né en vous l’intérêt. Reproduisez chez eux, l’éveil de la curiosité telle qu’elle est née en vous mais en prenant bien garde de ne pas oublier de rester un peu à leur niveau. Pas trop parce qu’il faut que vous les éleviez au vôtre. Celui non pas de votre savoir, mais de votre désir de savoir.
    Entretenir cela tout au long d’une carrière est probablement la chose la plus difficile et bien souvent pour penserez l’avoir perdu et devrez trouver les moyens de le retrouver...

    2/ Pour l’évaluation, un petit conseil simple Je ne sais pas la matière que vous enseignez, mais c’est un truc qui marche assez bien de demander à un élève en début de cours de vous résumer à partir de son cours ce que vous avez fait la fois précédente.
    Cela vous permet à vous de savoir où vous en étiez resté. Cela vous permet de savoir si l’élève a bien pris son cours. Cela lui permet aussi d’avoir un petit entrainement à l’oral et à la prise de parole qui lui servira plus tard à la fac par exemple. Cela permet aux autres de reprendre le fil et de se trouver intégrés dans l’ensemble. Cela vous permet de donner une note soit pour l’oral, soit pour l’écrit (le cahier) soit pour les deux. Cela vous permet surtout de reprendre le cours en donnant aux élèves l’impression que c’est eux d’une certaine manière qui le font.

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