Elève Guéant, vous avez 800 euros par mois pour vivre. Rédigez
Fin des années 90, des associations culturelles ne m’envoyaient animer des ateliers d’écriture que dans des ZEP. Des quartier réputés difficiles. Un jour, je leur proposais d’effectuer la même tâche à l’ENA ou une autre grande école. Prêt à secouer mes habitudes en me confrontant à un nouveau public.
L’écriture de fiction peut développer l’empathie. Se glisser dans une peau inconnue, tenter de regarder le monde à travers les yeux d’un autre. Je trouvais intéressant que ces élèves « programmés pour diriger’’ nos destins de citoyens puissent s’extraire de leurs cours pour, à travers une courte nouvelle, se frotter au réel. Un exercice ludique entre un TP de macro-économie et de droit public.
Parmi eux, il y a des élèves doués pour l’écriture (futurs énarques-écrivains comme Michel Schneider, Eric Orsenna... ) ou simplement empathiques, considérant la société autrement qu’à travers un graphique. Des exceptions à la règle. La plupart restent des mécaniques de guerre bien huilées. Mercenaires de la matière grise capables d’œuvrer pour n’importe quel gouvernement ou grandes entreprises.
Décrire les dernières heures d’un Tunisien avant immolation
Comment animer un atelier à l’ENA ? Proposer aux élèves l’écriture d’une nouvelle à la première personne. Par exemple, l’histoire d’un bénéficiaire du RSA se levant le matin et constatant que l’électricité – pas payée – est coupée. Ses trois enfants ne vont pas tarder à se réveiller pour se rendre à l’école. Comment cet homme va leur présenter la situation ?
Pour un élève voulant intégrer le Quai, le thème d’écriture serait : raconter l’existence d’un(e) jeune Tunisien(ne) persécuté(e) par les flics et regardant de riches Européens s’engouffrer dans les palaces de la côte. Décrire ses dernières heures avant de s’immoler.
“Elèves Alliot-Marie et Delanoë, mettez-vous dans la peau d’un(e) jeune Tunisien(ne).
– Et moi, j’écris quoi ?
– Vous, élève Guéant, rédigez une nouvelle sur un type qui vit avec 800 euros par mois.”
Evidemment, ma proposition – peut-être décalée ou sans intérêt – n’eût aucune réponse. Ces ateliers existent-ils aujourd’hui dans les grandes écoles ?
J’ai donc continué de travailler dans les zones urbaines excentrées. Fier de la moindre réussite d’écriture avec ces gosses nourris exlusivement par la télé. Mais aussi avec la sensation de remplir un lac à la petite cuiller.
Curé ou VRP des lettres en ZEP ?
Bien sûr, je pourrais moi aussi suivre comme stagiaire une session d’écriture : endossez le rôle d’un ministre ou d’un capitaine d’industrie qui doit prendre une décision d’urgence très importante. Pas sûr du tout que j’arrive à m’en sortir... mais tout ça n’est que de la fiction.
Tandis que la réalité, notre réalité quotidienne à venir, sera gérée par ces jeunes gens – futurs haut fonctionnaires – qui en sont très loin. D’ailleurs pas toujours nécessairement par malveillance ou calcul. Etudiants – souvent des quartiers chics – happés par une machinerie, ils ont l’œil rivé sur la réussite aux examens. Très peu de temps à consacrer à d’autres domaines.
Cela dit, ces étudiants très brillants ne sont pas responsables de tous les maux de notre société. Paumés aussi dans notre ère “bling-bling’’, ils sont conscients que leurs études sont quantité négligeable face à la puissance des animateurs télé. Ruquier et Drucker ont plus de poids sur la démocratie que ces élèves bossant pourtant comme des dingues. Plus gratifiant d’intégrer la télé.
A défaut de cette – fausse bonne ? – idée des ateliers d’écriture à l’ENA, pourquoi ne pas proposer des stages de réalité ? Pas au sein d’un staff de direction. Plutôt une immersion totale du genre de celle de Florence Aubenas ou Gunter Walraft. Des stages ‘ pratiques ’ de ‘découverte’ des classes modestes et moyennes.
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Peut-être justement parce qu’en France il y a toujours eu un clivage entre élites et population ?
Voulu par les élites (nécessaire à leur auto-satisfaction), voulu par la population (nécessaire à sa pulsion revendicative) ?
Schématique, bien sûr, mais la France n’est pas un pays de consensus...




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