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Non, le World Press Photo n'est pas un prix « prestigieux »

Publié le 16/02/2011 à 07h23


Portrait d'une afghane mutilée par son mari taliban (Jodie Bieber)

Chaque année, à la mi-février, arrive le palmarès du « prestigieux » World Press Photo. Les sites d'information y vont chacun d'un diaporama de photos bien secouant. Le qualificatif « prestigieux » est chaque fois dans le texte de présentation [Rue89 ne fait pas exception, ndlr].

« Prestigieux ». L'adjectif est commode. Il clôt immédiatement les velléités de questions que pourraient susciter ce cortège de photos trash, insupportables, caricatures des vivants et des morts. Y compris des animaux. « Si c'est prestigieux, alors... »

En 2008, dans « un palmarès toujours aussi cliché », j'essayai de démontrer, photos à l'appui, sur quels critères pauvrement informatifs, moraux et esthétiques reposait ce « prestigieux » prix – après avoir été, effectivement un prix de référence pour le photojournalisme dans les années 60.

L'an dernier, une photo sobre de la révolte en Iran

L'année dernière, le jury était présidé par madame Ayperi Acer, de Reuters, une spécialiste de la photo d'actualité et de ses évolutions.

On a pu remarquer à cette occasion que le Premier Prix des Premiers Prix (oui, il y a une foultitude de premier prix dans le palmarès) était une image qui résumait et symbolisait sobrement la révolte iranienne sans en perdre les signes informatifs.

On a pu penser à un signal positif de l'institution hollandaise vers les nouvelles formes photographiques documentaires, quand la réflexion passe avant l'émotion.

Cette année, le photographe David Burnett, vétéran des riches heures du photojournalisme, a dirigé le jury de la 54e édition du « WPP ». Retour aux « fondamentaux » chocs.

La photo de la jeune Afghane « dégage une force graphique »

Sur le premier des Premier Prix, la jeune Afghane mutilée par les proches de son taliban de mari, David Burnett explique le choix du jury au Monde.fr :

« Il fallait avoir une image qui dégage une force graphique au-delà des événements [...] A un moment, tous les membres du jury se sont arrêtés sur la même photo, celle prise par Jodi Bieber.

Il y a une impuissance et une dignité très forte dans le regard de cette jeune femme qui nous a tous profondément touchés. C'est une photo qui est très difficile à voir... »

Outre le fait que son visage serve de chair à canons aux propagandes (Rue89 résume ce débat), cette jeune femme se consolera peut-être de son malheur sachant qu'elle « dégage une force graphique ».

Si cette photo est « très difficile à voir » pour des professionnels, où se trouve notre comportement de spectateur devant ce document certes incontestable, trop bien travaillé (on pense, dans ce genre, à Olivero Toscani), suscitant, à l'instant du regard de sentiments contradictoires épidermiques, violents, volatiles ?

N'accentueront-ils pas l'usure rapide de l'impact compassionnel du cliché, ce document venant, en sus, à la suite de centaines d'autres de même fabrication ?

Un suicidé, une fillette ensevelie, le cadavre d'un enfant

Examinons trois autres photos du palmarès. Celle du suicidé (1er Prix « Spot News ») qui se descend en flammes d'une colonne monumentale de Budapest ? Primée pour la prouesse technique ?


Un suicide à Budapest (Peter Lakatos)

Cette fillette (2e Prix « Spot News ») désemparée, terreuse, que l'on retire des gravats d'Haïti. Est-elle choisie à cause de son visage, ou bien parce que sa situation rappelle l'histoire tragique de la petite Omayra Sanchez (Colombie, 1985) ? Quelle est la plus-value journalistique de ces photographies ?

Enfin il y a ce cliché AFP (1er Prix « General News »), présent en bonne place dans tous les diaporamas.


Dans la morgue de l'hôpital de Port-au-Prince, après le tremblement de terre à Haïti (O. Laban-Mattei))

Il a été pris également à Haïti : un employé d'une morgue improvisée jette, en vol plané, le corps d'un enfant mort sur un tas de cadavres.

Tout acte photographique est soumis à l'attraction de la profanation, et celui-ci est d'une profanation absolue.

Alors, si « prestigieux », ces prix ?

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  • 12 réactions
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  • Susanna
    Susanna
    Individu
    • Posté à 20h43 le 16/02/2011
    • Internaute
      Individu

    Merci !
    Enfin un point de vue un peu argumenté sur ce accablant palmarès, que j'ai trouvé encore plus terrible cette année que les précédentes.

    Jeter un oeil aux lauréats du World Press, c'est faire un voyage dans le temps, revenir à l'époque bénie où les gens de la presse pouvaient croire que la photo montrait le monde, qu'elle disait la vérité, qu'elle n'était pas idéologique. C'est aussi approcher d'une esthétique très pauvre qui ne songe même pas à ruser ou à simplement se remettre en cause.
    Et je ne parle pas du pathétique, cette rhétorique bien douteuse qui fait tout passer au nom de « l'émotion ».

    L'an passé, un scandale avait secoué cette, euh, institution. Un coup de Photoshop passé avec des gros doigts et qui avait donné lieu à une excommunication.
    On en trouve de bons récits ici :
    Lien
    et ici :
    Lien

    De quoi comprendre à quel niveau se situe le débat dans la photographie de reportage.

    Merci encore pour votre texte.

  • Sefen
    • Posté à 22h19 le 16/02/2011

    Glauque.

  • trobador
    • Posté à 22h43 le 16/02/2011

    SVP - ne laissez pas cette photo à la une - Tout le monde n'est pas capable avec ca !
    Merci.

  • Srgvlt
    Srgvlt
    Twitter @srgvlt
    • Posté à 23h35 le 16/02/2011
    • Internaute
      Twitter @srgvlt

    « Tout acte photographique est soumis à l'attraction de la profanation »

    j'aime beaucoup cette phrase. de quoi lancer une riche réflexion sur l'acte de photographier la guerre, la mort, les morts.

    version vidéo, il y avait aussi les réflexions sur le film de samuel fuller de la découverte d'un camp de concentration.

    tout le contraire de ce qui est primé ici, en effet.

    j'en profite pour signaler une autre utilisation de la photo dans le rapport à la mort : europe 1 illustre un article sur la mort d'une fille par une photo tirée de son facebook (donnée par facebook et prise par europe 1 ? ) : Lien

  • Ben-Alors
    • Posté à 07h58 le 17/02/2011

    EN efet, berk, ça n'a pas de sens, ou plutot , l'acceptation de l'horreur, tout le contraire de ce que l'on souhaite, mais aussi le symbole de la tendance générale de la « presse » (ce qui en reste).

  • CédricLR
    CédricLR
    Journaliste
    • Posté à 09h11 le 17/02/2011
    • Journaliste
      Journaliste

    Excusez moi de ne pas comprendre par quel raisonnement intellectuel vous passez de « photos choquantes » à « prix non prestigieux ». Y'a-t-il un lien de cause à effet ? Un prix qui récompenserait une oeuvre « choquante » (et le mot a bien des limites) ne pourrait-il donc, irrémédiablement, pas être « prestigieux » (ce mot aussi a ses limites d'ailleurs) ?

    • Louis Mesplé
      Louis Mesplé answers to CédricLR
      Rue89
      • Posté à 10h30 le 17/02/2011
      • Journaliste
        Rue89

      Je comprends votre observation, Cédric.

      Je pose la question en quoi ces Prix sont-ils « prestigieux » et quelles en sont les raisons de l'écrire, si ce n'est , pour ne nombreux journalistes, recopier cet adjectif du communiqué de presse sans attention aux contenus ou, parce qu'il a eu son heure de gloire il y a longtemps, remis par une institution parrainée par un Prince de Hollande, il doit se trouver dans une zone subliminale et sortir en réflexe...
      Prestigieux signifie, selon les dicos « éblouit, fascine, en impose »,« est censé apporté du prestige à celui qui le possède », etc.
      Y a t-il du « prestige » à donner et recevoir des prix pour de telles images ?

      • Zgru
        Zgru answers to Louis Mesplé
        • Posté à 11h48 le 17/02/2011

        J'ai un peu de mal à vous suivre...
        Le sens de « prestigieux » dans le cas d'une remise de prix est, à mon sens, pour noter la reconnaissance de la profession pour les différentes qualités de ces clichés. Quelque part, le prestige que peux tirer le photographe de cette récompense n'a pas vraiment de lien avec le sujet de la photo. Le prix est prestigieux car il est délivré par un jury qui fait autorité dans le domaine de la photographie de presse, non ?
        Je pense que ce sont les critères de choix du jury qui sont discutables plutôt que le prix en lui même. Dans ce cas, oui, le choix est choquant. Mais le sensationnel à toujours fait recette et le trash, le violent et l'obscène sont omniprésents dans le monde actuel. A-t-on besoin de cette sur-enchère ? Dans le fond, les photographes nous montrent le monde tel qu'il est, pas comme nous voudrions qu'il soit...

  • Dov
    Dov
    Visiteur
    • Posté à 09h13 le 17/02/2011
    • Internaute
      Visiteur

    Le choc d'une image réclame moins de temps que la lecture critique de plusieurs milliers de pages publiées par le site WikiLeaks. Une photo contre les Lumières...

    Les Afghans ne sont pas dépourvus de photos de civils amputés ou tués par des missiles occidentaux...

    Un jour, Time Magazine en publiera peut-être une ... Lui servira-t-elle de couverture ? ... Et quelle en sera la légende ? ...

  • ecor1
    ecor1
    sur le fil
    • Posté à 09h18 le 17/02/2011
    • Internaute
      sur le fil

    C'est vrai que c'est brutal comme photos...

  • ZhongArt
    ZhongArt
    art de Chine sur ZhongArt.com
    • Posté à 12h06 le 17/02/2011
    • Internaute
      art de Chine sur ZhongArt.com

    En son temps, Lien était fustigé pour son « esthétisation » du malheur d'autrui à travers ses clichés noir et blanc. Le débat portait sur la dichotomie entre le malheur photographié et le bonheur de la belle image. Mais c'est justement dans cette tension que réside notamment l'art photographique, même quand il est témoignage du monde. Voir également les images de Lien, dont il me semble que personne n'a estimé malvenu que ses images soient belles.
    Une approche peut-être pertinente dans la problématique de la photographie de presse est le point de vue sur le Lien.

    • OsirisBernard
      OsirisBernard answers to ZhongArt
      Juriste
      • Posté à 15h25 le 20/02/2011
      • Expert
        Juriste

      Je ne vois aucune commune mesure entre les photos de Dorethea Lange (et autres photographes de la FAS, à l'oeuvre durant la crise des années « 30 aux usa) et les photos ici dénoncées.
      Tout est toujours question de degré..

      Tout est toujours aussi question d'intention : du temps de ces photographes, ils n'en attendaient pas (et n'en retirèrent pas) une célébrité immédiate, mondialisée et enrichi$$ante ; de nos jours, au nom de la défense d'une profession qui compte nombre de précaires mal payés, on en arrive à célébrer les succès débridés que certains engrangent avec ces photos extrêmes.

      On savait le capitalisme amoral ; on doit savoir que la course à la peoplisation l'est tout autant. Aah ! “concurrence libre”, que ne fait-on en temps nom ?

      Je partage l'étonnement (en ce qui me concerne, c'est là un euphémisme poli) de l'auteur de cet article.

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