Pour la première fois depuis Pinochet, le Chili passe à droite
La victoire de Sebastian Piñera, le candidat de la droite à l’élection présidentielle de dimanche au Chili, est le reflet de ce qu’est aujourd’hui la société de ce pays. Et elle n’est plus celle que l’on croît : c’est aujourd’hui une société politiquement apaisée. La gauche et la droite sont en compétition, elles ne sont plus en guerre. Pas un seul incident n’a marqué ce scrutin et ce qui frappe avant tout, c’est la courtoisie des vainqueurs et des vaincus les uns envers les autres une fois les résultats connus.
Cette situation est l’effet d’un consensus implicite entre la droite et la gauche sur quatre points essentiels : la Constitution, l’économie de marché, le pragmatisme politique et la nécessité d’un renouveau générationnel.
Etat de droit
La gauche n’est plus révolutionnaire et la droite n’est plus « golpiste » ni même autoritaire. Les institutions chiliennes, largement amendées, sont aujourd’hui un modèle d’équilibre des pouvoirs : un exécutif fort face à un Parlement qui l’est également ; un pouvoir judiciaire, une Cour constitutionnelle et un organisme de contrôle des comptes publics indépendants.
Le Chili est une exception en Amérique latine par son faible taux de corruption et l’harmonieux fonctionnement de son Etat de droit.
Consensus libéral
Deuxième point de convergence : une conception commune, entre la droite et la gauche, d’un libéralisme économique qui n’est plus tout à fait celle des « Chicago boys » de l’époque de la dictature Pinochet.
La gauche a apporté au système, sans le remettre en cause, une touche assez allemande d’économie sociale de marché. Elle a également mis en place des outils de contrôle et d’encadrement afin que soient respectées les règles de la concurrence et limités les dérapages des marchés (les fonds de pensions, par exemple, sont soumis à des obligations de prudence qui leur interdisent d’investir dans des secteurs à risque).
La stabilité politique apportée par le retour à la démocratie et l’ouverture commerciale vers l’étranger ont fait du Chili, depuis la fin de la dictature, un pays prospère et sûr. Il est le premier d’Amérique du sud et le deuxième d’Amérique latine (après le Mexique) à être membre de l’OCDE. C’est aussi un pays socialement progressiste.
Certes, beaucoup de chemin reste à faire, notamment en termes d’inégalités de revenus, mais la pauvreté a été notablement réduite (les personnes sous le seuil de pauvreté sont passées de 38,6% en 1990 à 13,7% en 2006, selon les statistiques officielles).
Maturité politique
Le troisième élément du consensus est le pragmatisme. La gauche n’a pas hésité à utiliser les outils de la droite quand elle les a jugés utiles. La droite, dont c’est la première victoire depuis le retour à la démocratie, ne va pas défaire ce qu’a construit la gauche, dont elle a observé avec attention les succès, notamment en matière sociale. Elle promet de poursuivre dans cette voie.
Il est probable qu’il n’a pas échappé à Piñera que Michelle Bachelet, à laquelle il succède, termine son mandat avec 80% d’opinions positives. Si celle-ci avait été autorisée à briguer un second mandat, il est quasi certain qu’elle aurait été élue.
Des visages nouveaux
La question se pose alors de savoir pourquoi Eduardo Frei, le candidat que soutenait la présidente, a été battu. Sans doute parce qu’il est depuis trop longtemps dans le paysage politique, qu’il apparaît comme le vétéran fatigué de la Concertation.
Et c’est le quatrième élément que révèle cette victoire de Piñera : le pays tout entier, longtemps corseté par la tradition et un certain conformisme social, a senti le besoin d’un renouveau générationnel pour incarner sa volonté de modernité.
Le jeune dissident socialiste Marco Enrique- Ominami a obtenu un joli score au premier tour, avec 20% des voix, démontrant par ce succès une attente, à gauche, de visages nouveaux. Piñera, qui a sans doute engrangé au second tour les voix d’électeurs d’Enriquez-Ominami, représente, quant à lui, une droite nouvelle, décomplexée, déconnectée des références pinochetistes, même s’il fut de bonne guerre pour la gauche pendant la campagne de prétendre le contraire.
Un dernier mot en conclusion : les consensus n’empêchent pas les divergences, et la droite ne va pas ressembler à la gauche, notamment en matière sociétale (avortement, divorce et mariages homosexuels) et en politique étrangère.
Piñera a peu de choses aimables à dire à l’endroit de Hugo Chavez ou d’Evo Morales. C’est sur ces questions de société et de diplomatie, et non sur les institutions, l’économie ou le social, que les différences seront les plus marquées.
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Journaliste
Journaliste
Merci pour vos contributions.
Droite et gauche dans mon texte est peut-être une distinction assez schématique (mais il parait que je suis toujours trop long !), mais il faut admettre tout de même qu’au Chili les forces du centre et des socialistes, même si elles sont différentes, sont tout de même alliées depuis les années 90 dans une coalition qui est perçue comme plutôt à gauche dans le pays tandis que la droite, elle, est une force plus cohérente mais néanmoins en pleine évolution. Je suis persuadé que certains électeurs de Piñeda sont des nostalgiques de Pinochet, tout à fait capables de brandir les portraits de l’ancien dictateurs dans une manifestation. Deux remarques cependant. Je suis certain que les Pinochetistes sont une arrière garde minoritaire au sein de la droite dans le Chili d’aujourd’hui, et d’autre part cela ne veut pas dire que Piñeda serait lui-même Pinochetiste. Il me semble avec cette élection que nous changeons d’époque. Une génération nouvelle, qui n’a pas connu la dictature, prend part au débat politique et le renouvelle. C’est ce que je voulais dire en parlant d’une droite « décomplexée ». Par ailleurs, c’est bien une droite, conservatrice, sous l’influence d’une église catholique très puissante.
Un dernier point pour un lecteur qui me demande ce que signifie « golpiste ». Pardon d’avoir usé de cette francisation d’un terme espagnol, « golpista », tiré du mot « golpe » pour coup d’Etat militaire.
Bien cordialement à toutes et à tous
Michel




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