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L'Oriflamme : chasse au trésor au large du Chili

Michel Faure
Journaliste
Publié le 28/01/2010 à 15h29


J’ai reçu récemment le message d’un archéologue français au Chili, Christophe Pollet, qui dénonce des « chasseurs de trésor » intéressés par la formidable épave d’un navire, l’Oriflamme, qui a fait naufrage au large des côtes du Chili au XVIIIe siècle.

Pollet et son collègue Pedro Pujante ont fondé à Santiago du Chili, en janvier 2009, l’Institut d’archéologie nautique et subaquatique (Ians). Il s’agit d’une société scientifique de statut privé et sans but lucratif. Elle s’assigne pour objet « l’étude, la conservation, la protection et la diffusion du patrimoine maritime et subaquatique d’Amérique latine ». Pollet, par ailleurs, a pour spécialité ce qu’on appelle « l’archéologie préventive » et a travaillé en France à l’Inrap. Il sait donc, par expérience, que l’on peut s’inquiéter des risques encourus par une épave si celle-ci était fouillée hors du cadre d’un projet scientifique rigoureux.

Une société nommée « Oriflama s.a. » s’intéresse depuis 2001 à l’épave de l’Oroflamme. Elle déclare sur son site Web être patronnée par plusieurs institutions universitaires chiliennes et par l’organisme cubain « Carisub s.a » qui compte « une direction archéologique , un département de recherches et un laboratoire spécialisé dans la conservation des artefacts collectés en milieu marin ».

Cette entreprise, cependant, pourrait nourrir des intentions plus commerciales que scientifiques selon l’archéologue français, puisqu’elle a demandé aux autorités chiliennes une part du trésor de l’Oriflamme, estimé par certains à quelque 30 millions de dollars américains. Un article du Santiago Times du 13 janvier cite Oscar Acuna, le secrétaire général du Conseil des monuments nationaux du Chili, affirmant être prêt à concéder à Oriflama s.a. « 25% de la valeur de leur découverte », tout en rappelant que « l’épave elle-même restait la propriété de l’Etat ».

Trois points à préciser : rendre un élément du patrimoine national aliénable n’est ni dans l’esprit de la loi chilienne, ni dans l’intérêt de la conservation de ce patrimoine ; le gouvernement chilien, par ailleurs, ne s’est pas encore prononcé sur cette affaire. Enfin, affirme Pollet, l’épave elle-même, si elle était l’objet d’une fouille sans projet scientifique avéré, pourrait être endommagée de façon irrémédiable.

Christophe Pollet m’a adressé une tribune libre. Je la publie bien volontiers. Elle raconte une belle et inquiétante histoire. La voici.

Le sort d’un navire échoué il y a près de 230 ans sur la côte sud du Chili, témoignage précieux de l’histoire maritime et de la navigation dans la mer du Sud, suscite l’inquiétude des archéologues chiliens et internationaux.

L’Oriflamme était un vaisseau de ligne de construction française lancé à Toulon en 1743 ; en 1761, après 18 ans de campagnes au sein de la flotte royale méditerranéenne, il est capturé par les Anglais. Sans doute trop vieux pour être incorporé à la Royal Navy, il est réarmé en navire de commerce. Mais en 1763, alors qu’il séjournait en Espagne, il change à nouveau de pavillon, probablement saisi par les autorités hispaniques.

Rebaptisé Nuestra Señora del Buen Consejo y San Leopoldo ou Oriflama, il est cédé à une compagnie privée pour le commerce outre-Atlantique. En 1770, après quelques années de navigation aux Amériques, le navire est affrété pour le Pérou. Alors qu’il passait les côtes du Chili, entre Concepción et Valparaiso, son équipage, probablement décimé par le scorbut, ne parvient pas à faire face à une terrible tempête d’hiver : le Pacifique engloutit le navire, juste en face de l’embouchure des rivières Huenchullami et Mataquito, près du petit village de Curepto, dans un endroit très difficile d’accès.

Les conditions naturelles du site empêchent toutes tentatives de sauvetage, pourtant organisées à grands renforts de moyens par le Vice-roi du Pérou en personne. Le naufrage, qui ne laisse aucun survivant, s’inscrit dès lors dans la mémoire collective de Curepto et du Chili, jusqu’à en façonner la légende.

Au moment de son naufrage, l’Oriflama se dirigeait vers le port du Callao-Lima où il devait livrer une importante cargaison de cristallerie fine d’Espagne et y débarquer quelques passagers, ainsi que leurs effets personnels. Les circonstances du drame, ainsi que la valeur de la cargaison ont généré le mythe du trésor de l’Oriflama, et en ont fait l’une des épaves les plus convoitées par les « chasseurs de trésor », le long de ces côtes du Pacifique.

Le mystère de l’Oriflamme reste entier

Malgré beaucoup d’efforts pour la retrouver, tant à l’époque qu’aujourd’hui, l’épave n’a jamais pu être détectée. De nos jours, elle repose selon toute probabilité sous une importante couche de sédiments fluviaux, la protégeant ainsi de l’action de la mer… et des hommes. Elle constitue aujourd’hui un site archéologique de grand intérêt, témoignage précieux de l’histoire maritime tant sur le plan national qu’international, qu’il convient de préserver et d’étudier de manière scientifique.

Bien que l’archéologie maritime et subaquatique, dans sa pratique, n’en soit qu’à ses débuts au Chili, la loi sur le patrimoine historique et archéologique est claire et très protectrice : tous les monuments historiques et les sites archéologiques sont la propriété de l’État ; il incombe par conséquent à ses services compétents, par l’intermédiaire du Consejo de monumentos nacionales, de régir toute intervention.

De ce fait, les dispositions législatives et réglementaires rendent les vestiges archéologiques inaliénables, sauf dans un cas précis encadré par la loi puisque, en effet, à l’occasion d’une intervention par un opérateur étranger, 25% des vestiges mis au jour peuvent être réclamés et éventuellement cédés par l’État, à condition d’avoir été soumis à une étude scientifique préalable –c’est-à-dire des fouilles archéologiques-, et sous réserve de l’autorisation expresse du CMN.

Or le site du naufrage constitue depuis 2005 la cible d’une société commerciale, Oriflama S.A. qui prétend « sauver » l’épave mais qui compte en fait exploiter son potentiel à des fins lucratives.

En effet, au terme d’une bataille juridique compliquée et après en avoir réclamé la pleine propriété, Oriflama S.A. a déposé en dernier recours une demande de fouilles, s’accompagnant d’une clause leur cédant 25% des objets. Pour ce faire, les responsables de la société Oriflama se sont engagés auprès du CMN à restituer la coque et les 75% restants à un futur musée d’archéologie maritime, susceptible de renforcer le secteur touristique dans la région.

Un projet qui menace les étapes pré-muséologiques

Cependant, ce projet suscite de nombreuses interrogations. Comment s’assurer que les opérations se feront dans des conditions non destructives et scientifiques ? En effet, outre sa valeur patrimoniale, une épave en tant que site archéologique est un document historique dont l’étude requiert de méthodes d’enregistrement rigoureuses, effectuée par des équipes spécifiquement formées

Enregistrement qui a pour objectif de faire progresser notre connaissance sur des thèmes relatifs à la construction navale ou encore le commerce maritime. Extraire des objets du site sans en comprendre leur environnement, c’est se priver délibérément d’une grande partie de cette connaissance. L’étape muséologique, importante car elle permet de partager les découvertes et le savoir acquis avec le public, constitue en soi une étape ultime dans ce processus.

Subsiste alors une autre interrogation de taille : lorsque les opérations seront terminées, comment procéder au « partage » des « découvertes », sur quels critères ? Le patrimoine ne saurait être un bien monnayable, alors que les enjeux sont réels : le potentiel scientifique et muséographique du site est prometteur. Les difficultés technologiques pour étudier l’épave sont elles aussi bien réelles, mais rien qui ne soit insurmontable à toute initiative sérieusement préparée, bénéficiant d’appuis logistiques importants.

En attendant le moment propice, il est indispensable de faire de cette zone une réserve archéologique. En ces temps où l’Unesco vient de célébrer le premier anniversaire de l’entrée en vigueur de la Convention internationale sur la protection du patrimoine culturel subaquatique, document juridique qui a pour but de « protéger les sites archéologiques subaquatiques du monde entier, de lutter contre le pillage et de réglementer la coopération internationale pour leur conservation », il serait souhaitable de ne pas céder aux sirènes du spectaculaire et du profit immédiat, sous peine de revenir à l’ère des Antiquaires, quand l’archéologie servait à enrichir les collections. C’était au XVIIIe siècle, le siècle de l’Oriflama…

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  • Connard le Barban
    Connard le Barban
    fonctionnaire nanti comme il y (...)
    • Posté à 19h53 le 28/01/2010
    • Internaute 75120
      fonctionnaire nanti comme il y (...)

    Merci M. Pollet. Malheureusement, ce genre de comportement ne doit pas étonner. Ces faux archéologues mais vrais chasseurs de trésor (autrement dit pillards) sont parfaitement dans l’époque. Gagner du fric passe avant tout, et la culture et la connaissance ne pèsent pas lourd face à l’attrait de millions de dollars.

  • kebra
    kebra
    Bisounours killa
    • Posté à 23h00 le 28/01/2010
    • Internaute 8550
      Bisounours killa

    Le principe du partage chez les pirates est simple : un sabre, une part. Le CMN n’aura pas plus malgré les engagements des pirates. C’est la règle.

  • A déménagé le 13-01-2012 5
    • Posté à 23h11 le 28/01/2010
    • Internaute 98137
      non connue

    Mouais.

    L’article oublie de préciser une chose : s’agit-il d’une épave comme on en a déjà trouvé de nombreuses autres, ou bien s’agit-il de quelque chose d’à priori unique ?

    Dans le premier cas, est-on bien certain que la valeur scientifique de la chose vaille bien toute cette mobilisation ?

    Question subsidiaire : l’article fait état de soupçons quand au sérieux scientifique en matière de fouille de la société privée. Ce soupçon est-il étayé, ou ne s’agit-il que du travers bien français consistant à rejeter a priori l’intervention d’une société privée soupçonnée de manière irréfragable d’être incapable d’allier recherche de profit et sérieux et compétence ?

    • kebra
      kebra répond à A déménagé le 13-01-2012 5
      Bisounours killa
      • Posté à 23h28 le 28/01/2010
      • Internaute 8550
        Bisounours killa

      « une société privée soupçonnée de manière irréfragable d’être incapable d’allier recherche de profit et sérieux et compétence ? »

      Ce n’est pas faux mais nous manquons d’exemples probants surtout pour le sérieux et la compétence au service de la collectivité. Pour servir les actionnaires, c’est plus facile à trouver. Quoique.

      Par exemple, je ne connais que très peu de patrons français débauchés par un grand groupe étranger qui tiennent plus d’un an, Et encore sont-ils très rares à s’exporter dans les trente dernières années. Gouvernés par des abrutis du profit perso et/ou immédiat des actionnaires, nous n’avons plus confiance dans le privé, plus du tout. Ni dans l’Etat ou les contre-pouvoirs. Mais les français sont heureux, heureusement qu’il y a le système D et les drogues...

      • A déménagé le 13-01-2012 5
        A déménagé le 13-01-2012 5 répond à kebra
        non connue
        • Posté à 23h39 le 28/01/2010
        • Internaute 98137
          non connue

        Un bon contre exemple : C. Lagarde.

        De manière générale, les cadres dirigeants français n’ont pas mauvaise réputation, je ne sais pas d’où tu sors cette idée ?

         
        • Numerosix
          Numerosix répond à A déménagé le 13-01-2012 5
          Prisonnier dans le village (...)
          • Posté à 23h51 le 28/01/2010
          • Internaute 14499
            Prisonnier dans le village (...)
        • kebra
          kebra répond à A déménagé le 13-01-2012 5
          Bisounours killa
          • Posté à 00h49 le 29/01/2010
          • Internaute 8550
            Bisounours killa

          Très mauvais contre-exemple Lagourde, encore une mytho de première

          Lien

          Et elle n’a pas été débauché mais elle a turbiné 25 ans pour grimper, elle n’a tenu que cinq ans au sommet et hop retour en Europe. Il faut bien que le lobby atlantiste rentabilise son investissement. Ce n’est pas un boss, c’est une taupe.

          Nous sommes très nombreux à avoir cette analyse, dernier en date hier chez Taddéi, Philippe Manière, Ancien directeur de l’Institut Montaigne, membre du conseil de surveillance de la FAF, un gars qui sait de quoi il parle.

          Pour être plus sérieux, tu pouvais citer Antoine Bernheim, Philippe Bourguignon, François Thiébaud et une petite poignée d’autres. Les Frouzes n’ont pas de réputation, trop peu nombreux.

        2 autres commentaires
    • Numerosix
      Numerosix répond à A déménagé le 13-01-2012 5
      Prisonnier dans le village (...)
      • Posté à 23h29 le 28/01/2010
      • Internaute 14499
        Prisonnier dans le village (...)

      Ouais absolument .T’as mis l’doigt dessus . Dans le privé , c’est tous des requins..

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 23h33 le 28/01/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    Como poeta panadero
    preparo el fuego, la harina,
    la levadura, el corazón,
    y me complico hasta los codos,
    amasando la luz del horno,
    el agua verde del idioma,
    para que el pan que me sucede
    se venda en la panadería.

    Le trésor au Chili
    c’est la langue du poète
    Le reste c’est de la quincaille, au mieux du bling bling.

    Chuquicamata
    est creusée comme une coque de navire
    pillé à ciel ouvert.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 15h45 le 29/01/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Pfff même pas vrai cette histoire, si le bateau allait au Pérou, il passait pas par le Chili, mais par le canal de Panama !
    Ok je sors : D

    J’adore cette partie là des musées, les vieux objets et les trucs historiques.
    Mais si c’est pour exposer dans un vitrine trois verres en cristal bien terne après autant de temps dans la flotte, je me demande si ça vaut vraiment le coup de jouer l’indignation. Après tout c’est juste un rafiot du 18è siècle sans cargaison bien particulière, on peut pas dire que ça soit vraiment exceptionnel

    Quoi que ce serait un bon coup de pute à faire. Examiner la barque, s’apercevoir que c’est de la daube, et faire raquer à donf les mecs pour qu’ils puissent récupérer le trésor imaginaire : D

  • yann_chili
    yann_chili
    Urbaniste ?
    • Posté à 21h08 le 29/01/2010
    • Internaute 64979
      Urbaniste ?

    Salut Christophe comment vas-tu yau de poele, depuis ces shops partagées au Red Bar de l’U de Chile avec David ?
    Bon je te suggère d’attendre mars 2010 je suis sûr que notre pote Piñera ne sera pas contre te donner un petit coup de main !
    Lui, la protection de l’État, les réglementations, les politiques culturelles et patrimoniales, c’est son dada, et il n’a jamais vu d’un trop bon oeil les abus d’exploitants privés !
    Confiance !

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