Panamericana

L'actualité des Amériques de Valparaiso à Tijuana.

A Cuba, les camarades coiffeurs vont devenir capitalistes

Michel Faure
Journaliste
Publié le 19/04/2010 à 11h35


Un coiffeur à la Havane, le 12 avril 2010 (Desmond Boylan/Reuters).

Discrètement, et de façon assez anecdotique, le capitalisme fait son retour à Cuba. Le gouvernement, qui n’a plus beaucoup de ressources, vient de décider de faire des économies en se séparant de quelques camarades fonctionnaires : les coiffeurs et les esthéticiennes.

Eh oui, à Cuba, les coiffeurs et les esthéticiennes sont comme tout le monde, payés par l’Etat, employés par l’Etat, dans des boutiques appartenant à l’Etat, pratiquant des prix fixés par l’Etat et dont le matériel –shampoing, teintures, blaireaux et mousse à raser, maquillage et vernis à ongles– est fourni par l’Etat.

Enfin, ça c’est la théorie. Dans la réalité, souvent, les salons de coiffure n’ont plus de shampoing, ou les salons de beauté n’ont pas reçu leur quota de vernis à ongles, et il faut alors chercher au marché noir ces précieux produits. Impossible dans ces conditions d’appliquer à la clientèle le tarif officiel sans y ajouter une rallonge, illégale certes, mais à Cuba, rien n’est facile, comme chacun sait.

Tout ça, c’est fini. Vive le marché ! L’agence Reuters a révélé ce que n’avait pas encore mentionné la presse locale : le gouvernement propose aux camarades coiffeurs et esthéticiennes de louer leur boutique à l’Etat, de payer des impôts sur leurs recettes, et de garder le solde de celles-ci pour eux au lieu de recevoir, comme actuellement, un salaire mensuel.

L’Etat cubain contrôle 90% de l’économie de l’île

Selon les intéressés, les détails de l’affaire restent encore assez flous, mais le loyer des boutiques devrait correspondre à environ 15% des revenus moyens générés par les salons de coiffure de l’île. Ceux qui refusent –on peut parier qu’ils seront peu nombreux– pourraient être affectés à d’autres tâches ou, si leur âge le leur permet, prendre leur retraite.

Je n’ai pas trouvé le nombre exact des salons de coiffure et de beauté à Cuba, mais il est évident que leurs employés forment une infime partie de la population active cubaine. C’est donc une mesure dérisoire, mais est-elle annonciatrice d’un Cuba nouveau ? Annonce-t-elle un train de nouvelles réformes plus élargies, alors que l’Etat cubain contrôle actuellement 90% de l’économie ? Ou bien s’agit-il simplement d’une mesure prise sous la pression d’une urgence passagère, et qui serait sans lendemain ?

Aujourd’hui, l’urgence est là. L’économie cubaine souffre de trois facteurs conjoncturels qui se combinent pour la fragiliser plus encore : les dégâts de l’ouragan de 2008 qui a endommagé ses infrastructures, la crise financière qui affecte l’île en termes commerciaux et touristiques, et la chute des prix du nickel, l’un de ses principaux produits d’exportation.

Cuba conquis par le modèle chinois ?

Il est possible que cette réforme connaisse le même sort que celle de 1993, quand le statut d’entreprises individuelles avait été autorisé alors que l’économie cubaine, privée des subventions soviétiques, était dans un état catastrophique. Depuis, le nombre des autorisations a été en constante diminution. Il est possible qu’une fois l’urgence actuelle surmontée -si elle peut l’être un jour-, la réforme des coiffeurs soit elle aussi soumise à des contraintes ou tracasseries nouvelles, ou soit tout simplement abandonnée.

L’autre hypothèse est que cette histoire de coiffeurs soit un premier pas, très prudent, vers l’adoption d’une stratégie à la chinoise. On sait que Raul Castro, du temps où l’on espérait, de façon assez candide, qu’il réformerait vite le système de Cuba, s’intéressait au modèle chinois qui concilie un large secteur privé particulièrement dynamique et performant et le pouvoir incontesté (enfin presque) du parti communiste.

L’ennui pour les frères Castro, c’est que les Cubains n’ont pas lu Confucius. Les Chinois respectent traditionnellement l’autorité. Les Cubains, endoctrinés depuis l’enfance par un discours révolutionnaire, aiment trop la politique pour s’en désintéresser. Dans la cocotte-minute qu’est Cuba, on ne peut imaginer concocter une plus grande liberté et autonomie de l’économie sans tôt ou tard devoir ouvrir la soupape de la réforme politique.

D’ailleurs, cette réforme, pour dérisoire qu’elle soit, peut démontrer à elle seule cette alliance évidente entre liberté économique et ouverture politique. Que va-t-il se passer si les coiffeurs « libres » n’ont pas d’allocation de devises pour importer des shampoings ? Ou si le pouvoir entend contrôler leurs prix, ne serait-ce que pour interdire la concurrence entre différents magasins ? Ou leur imposer des embauches qu’ils ne souhaitent pas faire ou au contraire leur interdire d’embaucher ?

Les coiffeurs protesteront, voudront défendre leurs intérêts, créeront un syndicat ou une association de défense qui réclamera une plus grande liberté, et l’on sera alors au cœur d’un débat politique nouveau, déstabilisateur pour le régime castriste.

Cuba ne peut rien contre les « femmes en blanc »

Pour ce dernier, il est sans doute déjà trop tard pour tenter de trouver le salut dans la tentative de concilier l’inconciliable, à savoir le capitalisme et le communisme. Le système politique est en sursis parce qu’il est inopérant et ne suscite plus l’espoir mais le ressentiment. On voit avec les « femmes en blanc » notamment, que la répression de 2003 n’est toujours pas oubliée, sept ans plus tard.

Le gouvernement a beau tenter d’intimider, comme il l’a fait le samedi 17 avril, les femmes des dissidents emprisonnés, en organisant devant chez elles des manifestations, il ne peut rien contre elles. Toute répression serait contreproductive, conduisant à un isolement plus grand encore du régime cubain, gérontocratie inquiète, et sans doute effrayée, par le temps qui passe et la conduit, chaque jour un peu plus, vers sa fin.

Photo : un coiffeur à la Havane, le 12 avril 2010 (Desmond Boylan/Reuters).

  • 14889 visites
  • 166 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • jpouille
    jpouille
    Fils du vent
    • Posté à 12h08 le 19/04/2010
    • Internaute 31114
      Fils du vent

    Ah oui, Cuba s’ouvre doucement. Il y a des chauffeurs de taxi prives, ou des gens qui vivent du tourisme et qui louent une partie de leur maison. le probleme c’est que ces gens pleins de bonnes volonte ne peuvent pas faire grand chose avec leurs recettes... ils sont taxes a 90%.......
    Raoul n’est pas comme Fidel, pas aussi balaise, et Raoul n’est pas aussi bon alors on verra bien... Cuba poeut aussi bien devenir un modele plus tard, ou bien plonger dans le capitalisme et revenir aux annees 50 avec les casinos et les mafias.....

    Comme quoi on ne peut avoir ni le beurre, ni l’argent du beurre.
    Je plains les cubains de se taper un gouvernement slcerose et parano et je suis colere contre les Sates qui ont impose l’embargo sur cette ile, penalisant plus la population que le gouvernement.... Merci les USA....

  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 12h19 le 19/04/2010
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    Je n’aime pas plus que quiconque la dictature Cubaine et ses abus. Toutefois, je serais curieux de voir les performances de leur modèle économique si l’embargo des USA était levé.

    Assez curieusement, la situation d’embargo semble favoriser une distribution des ressources par l’état. Qui a vu un rationnement fonctionner correctement à l’aide de la seule économie de marché ? Inversement, est ce que ce modèle marcherait si il devait gérer une prospérité plutôt que des ressources limitées ?

    Dire que l’économie Cubaine ne fonctionne pas parce qu’elle est communiste est d’assez mauvaise foi. Le fait que la population ne se soit pas encore révoltée malgré le lourd embargo qu’elle subit montre bien que la redistribution ne marche pas si mal.

  • Carlos Carnaval
    Carlos Carnaval
    Etudiant
    • Posté à 12h55 le 19/04/2010
    • Internaute 83800
      Etudiant

    L’information est « marrante » mais reste anecdotique. N’étant pas très calé sur la question de Cuba, j’aurai aimé un article objectif, qui parle aussi de l’embargo que subit le pays, de ses réussites, de ses échecs. Hélas dans cet article je n’apprend pas grand chose si ce n’est que Michel Faure ne porte pas la « révolution » cubaine dans son cœur.

    De plus j’aimerai revenir sur deux points :

    _ « Les Cubains, endoctrinés depuis l’enfance par un discours révolutionnaire », et nous, ne sommes nous pas « endoctrinés » par un discours libéral ? Je suis né en 1990 je n’ai donc pas connu la guerre froide idéologique, mais seulement le libéralisme triomphant et « la fin de l’histoire » après la chute du mur de Berlin. Le terme d’endoctrinement n’est pas neutre et nuit à l’article.

    _ Je reste toujours méfiant lorsque dans un texte, son auteur assimile de façon totalement manichéenne que communisme = totalitarisme et libéralisme = liberté. Peut on parler de « liberté économique » dans les pays touchés par la crise libérale ? « La liberté d’entreprendre » existe -t- elle lorsque le chômage est entretenu, et menace depuis plusieurs dizaines d’années ?

    En bref je trouve que cet article pue l’anticommunisme primaire à plein nez, Rue89 m’avait habitué à mieux !

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.