Panamericana

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La nostalgie du Mexique face aux malheurs de Chihuahua

Michel Faure
Journaliste
Publié le 03/05/2010 à 13h39

J’ai un grand amour pour le Mexique, et parmi les nombreuses choses qui me touchent dans ce pays, il y en a au moins trois que je trouve particulièrement émouvantes.

La première est la ville de Mexico elle-même, et c’est difficile à expliquer, parce qu’il s’agit d’une ville immense, un peu dangereuse, pas toujours belle, parfois même assez laide, posée sur un sol en éponge, dont tous les bâtiments sont un peu bancals et qui vit sous un chapeau de pollution.

Mais j’aime bien ces avenues interminables avec des noms valeureux -Insurgentes, Reforma, Revolucion- j’adore l’atmosphère de la ville, ce chaos assez indolent, la courtoisie des gens, les flics bedonnants, les petites cantines, et l’idée qu’on pourrait marcher des heures en ligne droite et ne jamais s’ennuyer.

Cette ville s’est modernisée vers le début des années 1950, temps pour le Mexique d’un optimisme tranquille qu’illustre bien, me semble-t-il, un tableau que j’adore. Il est de Juan O’Gorman, peint en 1947 et qu’on peut admirer au musée d’art moderne de Chapultepec.

Il s’intitule « Ciudad de Mexico » et l’on y découvre un jeune bâtisseur en salopette sur le toit d’un immeuble en construction, et derrière lui le paysage d’une cité en mutation, une métropole moderne, sous un ciel bleu, édifiant son bonheur.


Ciudad de Mexico.

On sent souvent, à Mexico, que la ville connut des moments plus heureux qu’aujourd’hui et les promenades, dès lors, n’y sont pas exemptes d’une nostalgie un peu floue à l’égard d’un temps dont on devine les traces mais que l’on n’a pas connu.

L’homme nouveau du Nouveau Monde

La deuxième chose qui m’émeut est ce désir de métissage pour sublimer une histoire cruelle et violente. Il existe à Mexico une esplanade assez bizarre, que longe un boulevard qui ressemble à une autoroute et qui fut le théâtre d’un massacre d’étudiants en octobre 1968.

Elle s’appelle la place des Trois Cultures. On y découvre les ruines de Tlatelolco (une sorte de banlieue nord de Tenochtitlan, la capitale des Aztèques devenue Mexico), une église baroque dédiée à Saint Jacques du début du XVIIe et enfin, une fontaine moderne, érigée en 1964 et connue comme « El Monumento a la Raza », la « race » de l’homme nouveau du Nouveau Monde, ce métis idéalisé censé incarner l’énigmatique identité du Mexicain.

Une plaque, sur cette place, fait office d’acte officiel de naissance du Mexique, inventé sur une terre où l’homme était tout de même présent depuis déjà 20 000 ans. :

« Le 13 août 1521, héroïquement défendue par Cuauhtémoc, Tlatelolco est tombée aux mains de Hernan Cortes. Ce ne fut ni un triomphe ni une défaite, mais la naissance douloureuse du peuple métissé qui est celui du Mexique d’aujourd’hui ».

Cette révision historique, aussi extravagante soit-elle, exprime une admirable volonté de surmonter les ressentiments de la conquête dont la brutalité nous fut contée par le premier grand reporter de l’histoire d’Amérique Latine, Bernal Diaz del Castillo, dans « La Véridique Histoire de la conquête de la Nouvelle Espagne ».

Il existe à Mexico, où l’on commémore toujours avec plus d’émotion les défaites que les victoires, de nombreux signes d’une révérence au passé aztèque, ces lointains ancêtres trahis par leurs dieux. Ils vont des bistrots qui vont proposent des repas préhispaniques jusqu’aux noms de nombreux quartiers, en passant par l’extraordinaire musée d’anthropologie et même le prénom d’un ancien maire de la ville, Cuauhtémoc Cardenas.

La poésie de la politique

Troisième élément, enfin, du charme mexicain : la poésie comme pensée politique. Ici on espéra sincèrement « institutionnaliser » la révolution, pour en prolonger le plaisir, sans doute, comme on le ferait d’une fête.

Un parti politique, eut, un temps, cet objet, le PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel, et même s’il n’a jamais été à la hauteur de cette extraordinaire ambition -à l’exception peut-être de la présidence de Lazaro Cardenas (le père de Cuauhtémoc), élu en 1934, et qui accomplit une réforme agraire et nationalisa le pétrole- il eut quand même un immense mérite : celui d’être, pendant sept décennies, un parti longtemps unique et toujours dominant, mais jamais totalement sclérosé comme l’étaient au XXe siècle tous les autres partis uniques de la planète.

La vie politique mexicaine vit aujourd’hui encore sur cet héritage de la Révolution de 1910, quand Francisco Madero, leader du mouvement démocratique, lance un appel à l’insurrection avec pour mot d’ordre « le suffrage effectif et la non réélection ».

Il n’est pas tout à fait sûr que les suffrages aient toujours été effectifs, tant les magouilles furent légendaires lors des scrutins, mais le mandat unique est resté. Il est assez long, puisqu’il dure six ans, mais ensuite la place a toujours été libre pour une nouvelle équipe, appartenant à une nouvelle génération, et tout se régénérait ainsi selon un cycle de six ans sur lequel repose encore maintenant le rythme de la politique mexicaine.

Les malheurs de Chihuahua

Ces considérations sur un Mexique éternel, dont j’avoue le caractère un peu nostalgique, me viennent à la lecture d’un mail d’une amie vivant à Chihuahua, une ville à quelques 350 kilomètres de la frontière avec le Texas et qui, quand je l’ai découverte il y a une dizaine d’années, était aussi tranquille que Versailles à 21 heures.

La situation a tellement changé depuis deux ou trois ans, en termes de violences du narcotrafic, que l’on craint qu’aucune autorité ne parvienne plus jamais à reprendre le contrôle de la situation, comme c’est toujours le cas, par exemple, en Colombie.

La surprise pour moi, c’est l’étendue géographique de ces violences. Il est difficile d’imaginer qu’une petite ville, hier bien provinciale comme Chihuahua, puisse connaître maintenant une situation comparable à celle des villes frontières. Une amie, jeune professionnelle dont je tairai le nom et le métier, et qui élève seule son enfant après un divorce, me raconte :

« La situation devient terrible. Ici, c’est une “ nouvelle Colombie ”. On a peur à chaque instant. On ignore qui peut surgir de l’ombre et vous agresser.

Parfois, je me dis que les guerres sont cruelles, mais qu’au moins on peut identifier les soldats avec leurs uniformes. Ici, les criminels nous ressemblent. Chaque jour à Chihuahua, il y a entre 2 et 10 morts violentes. Chaque semaine, quelqu’un que tu connais –un parent, un ami, un collègue de travail– a été la victime d’un meurtre ou d’une agression violente.

Une de mes collègues de travail –et nous ne sommes que 7 dans mon cabinet- a été enlevée cette semaine, sequestrée pendant deux heures dans sa maison avec deux pistolets braqués en permanence sur elle, tandis que les autres fouillaient les armoires. Le meilleur ami de mon beau-frère, un homme d’affaires espagnol vivant ici depuis très longtemps, a été assassiné.

Je pense que dans l’ombre du crime organisé fleurit le crime “ inorganisé ”. La situation est très chaotique. Un jour peut-être je vous demanderai refuge. »

Comment est-ce possible, dans un pays hautement civilisé comme le Mexique, que l’on en arrive à ce point de désespérance ? Et comment de jeunes bourgeois nord-américains ou européens peuvent-ils trouver « cool » de sniffer un rail de cocaïne dans une fête, sans penser un instant être les complices des crimes odieux commis par les acteurs d’un business qu’ils alimentent ?

Enfin, pourra-t-on toujours marcher sur Insurgentes, demain, les mains dans les poches, insouciant, en pensant au jeune bâtisseur du tableau de Juan O’Gorman, confiant dans l’avenir et fier d’être l’enfant de trois cultures ?

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  • nayko
    nayko
    Troubadour urbain
    • Posté à 16h00 le 03/05/2010
    • Internaute 14789
      Troubadour urbain

    Sujet intéressant et peu discuté dans l’hexagone. Le Mexique est clairement devenu un état mafieux à l’instar de l’Italie de la Camorra. Toutefois, une chose me dérange dans cet article, j’ai l’impression que vous restez en surface du problème. Vous dites : « que l’on craint qu’aucune autorité ne parvienne plus jamais à reprendre le contrôle de la situation ». Mais quelle autorité ? Les politiciens et l’armée mexicaine sont intimement lié aux narcotrafiquants. Les journalistes tentants de mettre à jour ces liens nébuleux « disparaissent » ou sont menacés de mort.
    Quand aux européens ou états uniens consommant de la cocaine, ils ne sont pas forcément bourgeois et surtout, la consommation se répand aussi au mexique et dans les autres pays d’amérique centrale. Dans certains quartiers du DF, les narcos ont quasiment des boutiques de drogues en pleine rue, sous l’oeil bienveillant de la police archi corrompue.
    Pour ceux qui parlent espagnol, une revue fait un travail exemplaire pour relater cette guerre civile larvée :
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    Attention, âmes sensibles s’abstenir...
    Paz

  • Job
    Job répond à Sid_Mo
    • Posté à 17h25 le 03/05/2010
    • Internaute 9860

    J’ai bien aimé votre article, et en particulier vos impressions sur la ville de Mexico, que je partage en grande partie.

    Sur le probleme des cartels, personne n’a evidemment de solution miracle mais il y a des points importants sur lesquels pour l’instant Calderon se plante ou ne peut pas faire grand chose :
    - le trafic d’armes en provenance des Etats Unis (un tres gros pourcentage des armes des narcos sont de la-bas) n’est pas assez combattu par les voisins du Nord.
    - les Mexicains n’ont pas trouve le moyen (ou la volonte ?) de s’attaquer au nerf de la guerre, les operations de blanchiment des narcos (40 milliards de dollars de gains),
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    comment eviter les operations de corruption face a un tel monstre, alors que les flics mexicains sont sous-payes ?
    - aucune institution ne semble epargnee par l’infiltration massive par les narcos. Il assez symptomatique que la majeure « victoire » de Calderon, la mort de Arturo Beltran-Leyva, le leader d’un des plus puissants cartels il y a quelques semaines a Cuernavaca soit a mettre a l’actif... de la Marine mexicaine, certainement parce que si l’operation avait ete menee par la police federale ou par l’armee, les narcos auraient ete avertis bien avant. Par ailleurs tout le monde dit que le Gouvernement mexicain semble proteger l’un des cartels, celui du Chapo Guzman.

    La situation en effet s’aggrave de jour en jour, et une ville comme Monterrey, qui est un peu la vitrine du Mexique dynamique, moderne, industriel est maintenant fortement touchée. Maintenant le risque majeur serait que la guerre des cartels se propage a Mexico, cela terminerait de completer la catastrophe actuelle.

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