Paristanbul

L'actualité turque commentée, depuis Paris, par Marie Antide, ex-Stanbouliote.

« Les Trois singes », le drame des apparences préservées

Marie Antide
www.turquieeuropeenne.com
Publié le 26/01/2009 à 16h10

Hatice Aslan et Yavuz Bingol dans ’Les Trois singes’ de Nuri Bilge Ceylan (DR).

Samedi. Fin de journée sur Paris gris encore agité des dernières soldes à saisir. J’appelle mon ami Ismet-le-peintre qui réside à Istanbul. Il est en train de descendre Istiklal, grande artère piétonne de la ville au Bosphore. Il parle fort pour dominer le bruit de la foule mais l’appel à la prière d’une mosquée voisine parvient à couvrir sa voix.


L’affiche des ’Trois singes’ de Nuri Bilge Ceylan (DR).

Nous raccrochons mais Istanbul bruyante et vivante avec ses bruits et sa folie s’est engouffrée dans mon univers parisien… une envie de ne pas la perdre et c’est ainsi que j’ai atterri dans une salle obscure devant le dernier film, mélodrame réaliste, de Nuri Bilge Ceylan, « Les Trois singes », prix de la mise en scène lors du dernier festival de Cannes et récemment arrivé sur nos écrans.

Quand le destin s’en mêle

Un cadavre git au milieu d’une route de campagne faiblement éclairée. Trop gros pour être un chien mais abandonné comme tel. Un homme a été renversé. Le chauffard est un député en campagne (pour le CHP… il perdra donc les élections). Paniqué, l’« Agabey », celui que l’on respecte, demande à son chauffeur Eyüp de prendre la responsabilité de cet accident : simple mauvaise farce du destin, ce mort inconnu ne peut pas en effet briser sa carrière. Neuf mois de prison contre une forte somme d’argent.

L’homme accepte et abandonne sa femme Hacer et son adolescent de fils Ismail dans leur appartement vétuste, au-dessus de la voie ferrée, face à la mer. La courageuse et belle Hacer l’attendra, Ismail passera ses examens et dans neuf mois, ils auront des économies substantielles, promesses d’un avenir plus léger. Mais Ismail échoue, veut travailler et demande à sa mère d’intercéder auprès du député pour obtenir une avance sur la somme promise. Tout cela sans en référer au père.

Neuf mois plus tard, Eyüp reçoit du député l’argent promis : « Agabey, vous avez déduit l’avance que ma femme vous a demandée n’est-ce pas ? » « Non, non, tout est réglé… ne t’inquiète pas mon ami », lui répond l’Agabey… Les visages deviennent livides et les regards épouvantés par la mutuelle compréhension d’une prise de conscience réciproque. Le drame s’est joué, il faut maintenant que quelqu’un paie… Mais qui ?

Tensions des âmes quand tout s’enlise

Nuri Bilge Ceylan est Stambouliote et sa ville est le cinquième personnage de son dernier film. La ville a chaud, les gouttes de transpiration coulent sur les visages, entre les sourcils, le long des torses nus, les draps blancs ne sont plus frais. Le vent souffle, fait cliqueter un couteau de boucher posé sur l’évier mais emporte aussi la mort au loin. La mer est grise comme le métal, dure et inquiétante comme les passions qui les étreignent tous.

Exceptée la sonnerie de téléphone portable, qui chante en boucle la vacuité de l’amour, toute la bande son évoque Istanbul : la rumeur de l’incessante circulation, le roulement métallique du train de banlieue qui couvre le claquement de la porte d’entrée, quand le fils rentre plus tôt et entend le rire de sa mère et la voix de l’amant, les cris des goélands sur la terrasse, les appels à la prière qui rythment la fuite du temps, les cliquetis de la cuillère dans le verre à thé qui ponctuent les retrouvailles au café du quartier. Grand paradoxe, le silence, « bruissant de paroles », occupe une place majeure et contribue à créer une atmosphère pesante où tout s’enlise.

Nuri Bilge Ceylan est aussi ingénieur de formation, d’où peut-être cette montée méthodique vers le paroxysme de la tension. Certains le présentent comme un Ingmar Bergman de la Méditerranée. Pas à pas en effet, il plonge dans l’âme des personnages, qu’il filme dans le moindre recoin de leur visage : des lèvres qui se pincent pour verrouiller les mots à l’intérieur, des yeux qui hurlent au dessus de ces lèvres closes, une bouche qui se tord autour d’un rire sans joie et éructe les compromis, la trahison et la solitude. Et enfin, l’apaisement quand le drame se dénoue, quand chacun sait que la vie, sa vie, va pouvoir continuer après être passée près du gouffre.

Une apologie de l’hypocrisie ?

Eyüp, Hacer et Ismail sont les trois singes qui symbolisent la sagesse de Confucius, celle qui consiste à ne pas entendre le mal, ne pas le voir et ne pas en parler. Le père décide de ne pas reconnaître la voix de son patron au téléphone, le fils prétend ne pas avoir vu sa mère commettre l’adultère, l’épouse garde le silence devant son mari et la mère ment à son fils.

Nuri Bilge Ceylan fait-il l’apologie de l’hypocrisie, celle des apparences préservées ? Ou met-il en scène des caractères mués par un profond instinct de survie, conscients qu’ils doivent se taire pour refermer ce douloureux épisode et continuer à vivre ensemble ? La réponse est laissée au spectateur.

Mais celui-ci doit savoir que révéler la vérité au risque de faire exploser les liens du groupe, familial ou amical, est un luxe que la dureté de la vie à Istanbul ne permet pas toujours. Quant à Nuri Bilge Ceylan, en explorateur fasciné et bienveillant des contradictions humaines, il ne les juge pas.

Photo : Hatice Aslan et Yavuz Bingol dans ’Les Trois singes’ de Nuri Bilge Ceylan (DR).

  • 7607 visites
  • 11 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • jean breton
    • Posté à 16h56 le 26/01/2009
    • Internaute 51943

    Merci Marie de votre critique éclairante pour ce film sombre.
    Un véritable film noir que rien n’allège.
    Un drame au fatum implacable issu de la première scène.
    Une tragédie de la dépendance.
    Quelque chose aussi nous rappelle Le Mépris de Godard d’après Moravia.
    L’homme se couche devant l’autorité et engendre une sorte de mépris.
    Enfin, de la passion vraie et dure.
    Le style très personnel de Ceylan dont Télérama prétendait à tort qu’il n’est pas fait pour le tragique.
    Tout au contraire, issue de Bergman, Pialat et Bresson (dont le cinéaste se réclame), l’écriture en long plans mangés par le ciel bas, en dialogues sourds qui ne font rien avancer, en couleurs sombres, fait penser aux aplats porteurs de tensions que l’on trouve dans Cézanne.
    Un tournant dans l’oeuvre déjà très grande de NB Ceylan.

  • starsss
    • Posté à 16h59 le 26/01/2009
    • Internaute 24513

    Welcome back Marie Antide !

  • AlexG2008
    AlexG2008
    temporaire
    • Posté à 17h58 le 26/01/2009
    • Internaute 62913
      temporaire

    « “ Les Trois singes ”, le drame des apparences préservées “

    Ce titre colle dramatiquement à la réalité de l’actualité.

    Les apparences sont sauves, mais le système s’effondre.

  • Zéliblue
    Zéliblue
    caissière/projectionniste
    • Posté à 20h21 le 26/01/2009
    • Internaute 66629
      caissière/projectionniste

    Trois singes, incroyable plaidoyer de survie, d’une famille ou l’extrême lucidité de ses membres se heurte à un monde sourd, aveugle et mensonger. La perte d’un enfant quelques années au par avant cristallise ce corps qu’est la famille en trois solitudes exacerbées, la mere, le pere et l’enfant restant.

  • Martin32
    Martin32
    Entrepreneur.
    • Posté à 20h43 le 26/01/2009
    • Internaute 66032
      Entrepreneur.

    Du Bosphore parlons en ....

    Nouvelles citoyennes en Germanie décadente...

    Les Turcs ou personnes d’origine turque sont parmi les immigrés les moins bien intégrés en Allemagne alors qu’ils sont parmi les plus nombreux, souligne un rapport à paraître lundi et dont de larges extraits sont diffusés par la presse dimanche.

    La « deuxième génération », c’est-à-dire les enfants des premiers immigrés turcs arrivés il y a 50 ans, n’est pas beaucoup mieux intégrée avec un taux exceptionnellement élevé d’échec scolaire et de chômage, selon l’étude de l’Institut de Berlin pour la Population et le Développement, révélée par l’hedomadaire Der Spiegel.

    « Si l’on compare les Turcs avec les autres immigrés, vous avez plus souvent des gens qui n’ont qu’un diplôme de collège, voire pas de diplôme du tout“, explique le directeur de l’Institut, Reiner Klingholz, dans le magazine qui titre : ‘Pour toujours étranger’.

    ‘Ils fréquentent moins le lycée que les autres immigrés, il y a moins de diplômés du baccalauréat et moins de gens qui font des études universitaires, ajoute-t-il.

    Welcome to Germany

    Lien

    oh oh oh oh oh ... comme chante Beyoncé...

    lol

    • yoruk
      yoruk répond à Martin32
      au fil de l'eau
      • Posté à 13h59 le 27/01/2009
      • Internaute 57383
        au fil de l'eau

      Mon vieux martin...
      Tu n’es décicément pas meilleur dans ton approche du monde turc que dans tes analyses sur les gens du voyages...
      Tu dégages l’impression bizarre de réciter une leçon... Celà t’arrive t il de vérifier tes allégations et de témoigner...
      A moins que tu ne sois pas là pour celà

    • chlefien
      chlefien répond à Martin32
      NO ONE IS INNOCENT
      • Posté à 21h15 le 29/01/2009
      • Internaute 64325
        NO ONE IS INNOCENT

      Toujours sur tout les fronts.....Nationaux

      toi tu n’est toujours pas intégré avec les démocrates

  • Olivier De Bruyn
    Olivier De Bruyn
    Journaliste
    • Posté à 22h42 le 26/01/2009
    • Journaliste 35689
      Journaliste

    Je suis d’accord avec vous Marie. C’est un des plus beaux films visibles actuellement sur les écrans. Et Nuri Bilge Ceylan n’en est pas à son coup d’essai, on peut toujours essayer de se procurer en DVD ces deux derniers - « Uzak » et « Les climats » - où il fait en plus (et très bien) l’acteur.

  • sayfam
    • Posté à 23h33 le 26/01/2009
    • Internaute 37718

    Tout simplement excellent. Dommage que rue89 est passé à côté !

  • beaulieu.jacqueline@orange.fr
    • Posté à 11h07 le 27/01/2009
    • Journaliste 65723
      journaliste

    Etouffant . Des gros plans comme s’il en pleuvait pour une histoire banale et sans enjeu. Il y a des prix à Cannes qui sont surprenants. Diplomatiques ?

  • Ndjocka
    Ndjocka
    irrégulier
    • Posté à 22h22 le 28/01/2009
    • Internaute 24567
      irrégulier

    Extraordinaires acteurs. Yavuz Bingol, notamment, qui joue le père, dindon (de la farce), plutôt que singe, trahis par tous, oscillant entre colère rentrée et insondable détresse, mais qui ne cèdera pas à la violence. Le comédien qui joue ledit « Agabey », aussi (son nom ?), dont la lâcheté est presque sublime.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.