Religieux contre nationalistes : la Turquie menacée de blocage
Hier, la Cour constitutionnelle et ses onze juges ont estimé recevable l’acte d’accusation porté contre l’AKP, le parti au pouvoir, pour activités anti-laïques ainsi que la demande d’inéligibilité à l’encontre du président de la République, du Premier ministre, de ministres et nombreux cadres de l’AKP. 71 personnes au total sont concernées, ce qui reviendrait à décapiter la classe politique dirigeante.
L’AKP dérange
L’AKP dérange parce que ses cadres sont issus de la mouvance religieuse, que leurs comportements s’immiscent dans le quotidien. Par mimétisme, par calcul, ou par conviction, on ne boit presque plus d’alcool en public, on utilise davantage d’expressions tirées du Coran, on salue en mettant la main sur le cœur, on va plus nombreux à la mosquée le vendredi, etc. Tous ces comportements renvoient l’image d’une Turquie où la vie quotidienne s’islamise, image qui met très mal à l’aise certains.
L’AKP dérange aussi parce que, fort de 47% des votes, ce parti est majoritaire à l’Assemblée et contrôle la présidence de la République et son droit de véto. L’AKP dérange, enfin, parce que, fort de son autorité, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à lancer un très sérieux avertissement à l’ » Etat profond » , ce pouvoir occulte instrumentalisé par certains pans de l’Etat et des réseaux d’extrême droite pour s’opposer à la démocratisation du pays.
Un avertissement aux kémalistes et aux nationalistes
En Janvier dernier, une opération de police dans ces milieux se concluait par l’arrestation d’une trentaine de personnalités : général en retraite, leaders de groupuscules d’extrême droite, avocats ultranationalistes spécialisés dans la poursuite d’intellectuels au nom de l’article 301, représentant du Patriarcat orthodoxe turc, lui aussi repère d’ultra nationalistes… Ces personnes, semble-t-il, appartenaient à un même groupe appelé « Ergenekon » , du nom de la plaine qui serait le berceau des Turcs d’après la mythologie.
Etonnante coïncidence : au moment où cet avertissement était envoyé aux détracteurs nationalistes et kémalistes sur les activités peu recommandables de leurs extrémistes, Recep Tayip Erdogan manoeuvrait pour faire passer sa loi sur l’autorisation du voile à l’université et le ministre de la Justice demandait que toute la lumière soit faite sur le meurtre de Hrant Dink. Cette enquête sur l’assassinat en Janvier 2007 du journaliste turc arménien suit son cours… et met à jour des ramifications dans l’ » Etat profond » .
Un blocage politique et économique du pays au nom de la laïcité
La réaction des opposants de l’AKP ne s’est donc pas faite attendre : huit mois après la victoire électorale, leurs efforts ont abouti à cet acte d’accusation motivé par la conviction idéologique et au nom d’une laïcité érigée en dogme ou par la rage de voir le pouvoir leur échapper… ou les deux. Il est plus que probable que l’AKP sera interdit dans six à neuf mois, le temps que la procédure suive son cours.
En attendant, le pays va s’arrêter : blocage politique bien sûr, mais aussi incertitudes économiques. Dans un tel contexte, les investisseurs se rappellent très vite du déficit budgétaire, du chômage de plus de 10%, de l’inflation qui revient, de la crise financière qui fragilise le système bancaire… et des prévisions de croissance, qui, pour la première fois depuis plusieurs années, passent en 2008 sous la barre des 5%.
L’Union Européenne doit soutenir les forces démocrates
Les turco-sceptiques et les tenants de l’Europe-aux-racines-chrétiennes peuvent se réjouir de ce gâchis : ces luttes intestines mettent à jour des modes de fonctionnement qui éloignent davantage la Turquie des critères européens et vont véritablement entraver toutes velléités de progrès dans la poursuite des négociations avec l’Union. La Turquie creuse la tombe de ses aspirations européennes.
Je n’ai pas soutenu l’idée que l’Union Européenne, par ses tergiversations multiples, était responsable de la montée du nationalisme et de la radicalisation des positions en Turquie. Mais je suis convaincue qu’il est maintenant de sa responsabilité d’agir pour soutenir toutes les forces démocratiques qui existent dans ce pays : l’Union ne doit pas céder aux sirènes des turco-sceptiques et remettre en cause le processus d’adhésion, malgré les difficultés rencontrées par le pays candidat.
Le Président de la Commission Européenne, Jose Manuel Barroso, et le Commissaire Européen à l’Elargissement, Ollie Rehn, seront à Ankara les 10, 11 et 12 Avril prochains.
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Expert en management
Expert en management
Nous nous laissons facilement manipuler par des préjugés.
Selon nos critères de lecture occidentaux, l’AKP est un mouvement politique dangereux, parce que fondé sur un socle religieux. Et selon les mêmes critères, les laïcs purs et durs en Turquie sont forcément des démocrates, même s’ils s’appuient sur l’armée.
Cet article rappelle utilement que l’AKP est un parti qui joue la voie démocratique en accédant au pouvoir par les urnes. Que somme toute, il est plus proche de la démocratie chrétienne allemande, version turco-musulmane, que d’un mouvement intégriste. Qu’il cherche à autoriser le voile islamique, pas à l’imposer, ce qui est une évolution vers plus de liberté individuelle, de droit d’exprimer ses sentiments religieux.
Il rappelle aussi que le clan laïque, si respectable soit-il, entretient des amitiés dangereuses avec des extrémistes, et a une fâcheuse tendance à vouloir défendre ses positins par la force, et non par la voie des urnes.
Autrement dit, il nous interpelle sur le fait que la réalité turque est infiniment plus complexe que ce que nous en percevons en Europe, et qu’il faut se garder de jugements à l’emporte-pièce !




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