Si j'étais turque, je voterais pour l'AKP !
Si j’étais turque, alors je ne voterais pas MHP car c’est un parti d’extrême droite, dont la vision ultranationaliste fait plus de tort qu’elle n’enrichit la démocratie.
Si j’étais turque, je ne voterais pas non plus CHP. C’est une décision difficile car le CHP, parti fondé par Atatürk, représente son héritage, celui-là même qui a traditionnellement défendu les valeurs qui me sont chères, comme la laïcité, la démocratie, la liberté d’expression. Mais le CHP est dans l’opposition depuis cinq ans et n’a pas su construire une alternative crédible à l’AKP.
Ce parti n’a pas su non plus se débarrasser de son leader, qui a fait le vide autour de lui et qui l’entraîne vers un radicalisme nationaliste et intransigeant dans lequel je ne me reconnais pas. Deniz Baykal en effet dénonce tout et ne propose rien : il dénonce l’ingérence du FMI, l’influence néfaste de l’Europe et des Etats-Unis, et il n’hésite plus à flirter avec la rhétorique nationaliste du MHP.
Si j’étais turque, je voterais pour l’AKP ! Avec l’aide du FMI, l’AKP a assaini l’économie, l’inflation est tombée sous les 10% alors qu’elle caracolait à 60% et plus depuis vingt ans, et le pouvoir d’achat a quasiment doublé en cinq ans. L’AKP a aussi ouvert le processus de négociation avec l’UE en vue de l’adhésion.
Bien sûr, il a bénéficié de réformes initiées par le gouvernement précédent, notamment par l’économiste Kemal Dervis, mais il a montré qu’il pouvait faire avancer le pays. Et enfin, il est le premier gouvernement de la République de Turquie à avoir mené son mandat au terme des cinq ans de législature.
Mais ce parti m’inquiète. Ses fondateurs sont issus de partis conservateurs religieux et même si ses statuts ne font pas référence au Coran, je soupçonne l’AKP de vouloir islamiser les institutions de la République, l’éducation, et insidieusement laisser la sphère religieuse envahir l’espace public.
Certes, l’AKP est composé de nombreuses tendances, de libérale à fondamentaliste, et son leader, Recep Tayip Erdogan, est un homme intelligent et pragmatique. Certes, l’AKP s’affiche proeuropéen, il est favorable aux minorités (Mesrop II, le patriarche arménien, lui a apporté son soutien), il a fait réformer le Code pénal en 2004, qui reconnaît maintenant l’égalité des droits des hommes et femmes dans le mariage, le divorce et la propriété.
Mais malgré tout, je me méfie…
Alors, je suis rassurée de ce que… l’armée soit là, puissante et forte ! Oh, je le sais bien, cette logique est difficile à comprendre vue de France, où l’image d’une armée à la Pinochet circule ! Mais en Turquie la démocratie est jeune (la République a été fondée en 1923, le multipartisme autorisé en 1946), le débat idéologique est peu développé (en dehors d’un nationalisme omniprésent) et le jeu politique s’apparente parfois encore au football, avec des changements de camp et des retournements d’alliance… surprenants.
L’armée, forte de 650000 hommes, ce qui la place au deuxième rang de l’Otan, a toujours soutenu le centre-gauche, elle reste le rempart contre toute dérive et jouit, à ce titre, de toute l’estime d’une population qui lui reste majoritairement attachée. La Constitution l’érige d’ailleurs en gardienne de la République, des valeurs républicaines et de la laïcité.
Alors juste au cas où…
Mais je ne suis pas citoyenne turque. Je suis française. Et je suivrai attentivement les résultats de l’élection du 22 Juillet. Car la Turquie est un pays jeune et ambitieux à trois heures de vol de Paris, car la Turquie est un laboratoire à ciel ouvert, qui écrit son histoire. Une histoire où l’on voit, pour la première fois, un parti politique musulman et néo-islamiste
évoluer dans un cadre démocratique, celui de la seule République laïque et démocratique du monde musulman.
Et cela, c’est passionnant !
- 2805 visites
- 37 réactions










Excellente communication, je partage votre admiration pour Mustafa Kémal, un homme qui a sorti son pays de l’obscurantisme religieux.
Je connais un peu le pays et il y a beaucoup de choses étonnantes à nos yeux d’occidentaux.
Le rôle de l’armée n’y est pas une nouveauté, sauf erreur de ma part « Sipahis-Oglan » et « Yeni-Ceri » renversaient périodiquement la marmite au temps des Sultans.
Il y a une chose que je me demande à propos de l’AKP, c’est si sa demande d’adhésion à l’Europe est tactique, pour renvoyer l’armée dans ses casernes et pouvoir ensuite prendre en main la société civile ou s’il s’agit d’une démarche stratégique d’intégration à l’espace démocratique occidental ?
Pourriez vous nous donner votre sentiment, en vous lisant entre les lignes j’ai l’impression que vous êtes méfiante sur leurs finalités - Je ne vous cache pas que c’est ce que je pense aussi -
Je me trompe ?
Merci de votre réponse.
Alviano




Partager