Passage Benbassa

Le blog de l'historienne Esther Benbassa, Sénatrice Europe Ecologie Les Verts

« Au Sénat, tout le monde est mon ami. Ça ne va pas durer »

Esther Benbassa
Sénatrice, Europe Ecologie - Les Verts
Publié le 26/09/2011 à 11h15

Je viens de la société civile. Europe Ecologie - Les Verts (EE-LV) m’a investie pour ces élections sénatoriales, dans le Val-de-Marne, comme intellectuelle publique et comme militante associative impliquée dans la lutte contre les discriminations, le racisme et l’exclusion.

Le 25 septembre était le jour J. Après des mois de tournées dans le département, beaucoup de coups bas, les tergiversations entre les partis pour l’établissement d’une liste unique de la gauche et des écologistes qui a finalement pris forme à la dernière minute, des meetings en série, je n’avais qu’une envie : souffler quelques instants.

J’avais eu à apprendre la rudesse de la politique, sa rhétorique, les discours de circonstance, mais aussi la solidarité avec mes colistiers venus de tout le spectre de la gauche et la rencontre, toujours enrichissante, avec les élus locaux.

L’expérience avait été dure, mais formatrice. Un vrai défi pour l’universitaire que je suis. En fait, la lutte universitaire n’est guère différente de la lutte politique, à une nuance près : la première est tout de même un peu plus policée que la seconde.

Dans ce parcours du combattant, j’avais aussi appris qu’il ne fallait pas céder à la tentation de la langue de bois, et qu’il fallait résister pour rester soi-même. Difficile résolution, mais juste décision.

Dans ma famille, on ne plie pas, on ne se lamente pas

Le samedi soir, je l’ai passé avec des proches dans un petit bistrot du Marais. La nuit fut courte, mais pas pénible. Le premier texto arrive dès 7h30, le dimanche, sur mon portable. Mon ami Pascal, grand sportif devant l’Eternel, se lève tôt pour aller courir. Il me réveille avec un gentil mot pour me souhaiter bonne chance. Puis, à partir de 9 heures, tous mes amis se donnent le mot pour m’encourager l’un après l’autre. Belle solidarité.

Il fallait que je tienne jusqu’à 15 heures. Mes fées protectrices d’EE-LV m’avaient conseillé de rester zen. Facile à dire. Comme je suis une émotive, depuis ma prime jeunesse, je me suis forcée à développer une ténacité à toute épreuve.

Dans nos familles sépharades du Levant, nous avons hérité de notre berceau d’origine espagnol une sorte de code de l’honneur. On ne plie pas, on ne se lamente pas.

En même temps, mon mari et compagnon de tous mes combats commençait à se liquéfier. Je lui propose de faire le marché. Mercredi soir, c’est le Nouvel An juif, et j’ai plein d’amis à dîner. Le début de la semaine risquait d’être chargé si j’étais élue et je n’allais pas laisser mes copains affamés parce que j’étais devenue sénatrice.

Je savais que mon élection n’allait pas de soi. J’étais en quatrième position sur ma propre liste d’union et une liste dissidente vaguement de gauche et vaguement écologiste avait été déposée à la dernière minute. Ultime péripétie d’un parcours rempli d’imbroglios et de surprises désagréables.

Mais si j’étais élue, j’allais être l’une ses sénatrices susceptibles de faire basculer le Sénat à gauche. Lourde responsabilité pour ma petite personne.

En ce jour d’été indien, le marché regorgeait de beaux fruits et de légumes colorés, les chalands se promenaient avec insouciance. Je devais composer mentalement les mets requis pour cette fête. Ma tête était ailleurs, et la chaleur aidant, je perdais progressivement mon énergie.

Vaillamment, je finis mes emplettes. Et pour être positive, et me remonter le moral, j’achète des brassées de fleurs. Le vote s’arrêtait à 15 heures. Avec patience, nous rangeâmes nos achats. Les textos se faisaient nombreux, les amis s’inquiétaient et mon époux était tout pâle. Nous n’avions pas mangé de la journée.

Mes copains d’EE-LV m’avaient dit de ne pas bouger de la maison avant qu’ils ne m’appellent. Dilemme : fallait-il se préparer pour aller à la préfecture de Créteil découvrir les résultats ? Quel pari positif que de s’habiller et se maquiller !

Finalement, j’ai pris le risque. Si je n’étais pas élue, tant pis, je continuerais à vivre ma vie. Quelques jours de déprime, et on commencerait à faire le deuil.

En route, nouveau coup de fil. C’est bon. J’ai gagné.

Le jeune fan écologiste qui me suit depuis quelques jours dans mes meetings souhaite m’attendre devant le parking où est garée ma voiture. Je ne sais pas quoi lui dire, tout simplement parce que je n’ai pas les résultats. Une fois de plus, je fais mon fameux pari positif et je lui dis de monter chez nous.

Il débarque avec un cadeau : une bouteille d’huile d’olive arrivée de son Algérie d’origine. Voilà qui me fait bien plaisir. Que peut-on offrir à une « mère juive » ? Il est tout de même astucieux.

Une amie du PS m’appelle pour me dire que je suis élue. J’appelle mes camarades d’EE-LV ; eux me disent que le dépouillement n’est pas terminé. Ni joie, ni peine. Etat de lévitation. Coups de fil et textos, les résultats semblent aller dans le bon sens. Je ne sais toujours pas s’il faut partir.

Allez, nous partons tous ensemble vers la préfecture de Créteil. En route, nouveau coup de fil. C’est bon. J’ai gagné.

L’attente m’a semblé si longue que je ne ressens aucune joie. Rien. Je suis bloquée. Me serais-je blindée comme on me le recommandait ? Non, je ploie sous la responsabilité de ce qui m’attend.

La victoire me paraissait si loin que je n’ai pas réalisé l’après-élection. Perfectionniste de nature et un peu « workoholic », je me suis vue écrasée par une montagne d’obligations. Déjà que mes journées actuelles ne suffisent pas pour ce que j’ai à faire, comment m’en sortirai-je ?

Pendant le voyage vers Créteil, voilà ce qui trotte dans ma tête, pendant que les textos se suivent (ils n’allaient pas s’arrêter jusqu’au petit matin) et qu’on discute, dans la voiture, des résultats.

Petits fours, chaleur. Les mots dansent dans ma tête

J’arrive à la préfecture, proclamation officielle des résultats. Des bises, des gens qui me félicitent, d’autres qui me serrent dans leurs bras. J’ai l’impression d’être un petit paquet qui change de main sans pouvoir être posé quelque part.

Après, viennent les discours. Il faut que je trouve mes mots. Ce n’est pas facile, je suis ailleurs. Mais dans un dernier effort surhumain, je les trouve. Ils dansent dans ma tête. Petits fours, chaleur étouffante. Je remercie tous ceux qui m’ont aidée. Je les embrasse. C’est le tournis.

J’envoie des messages à quelques grands amis politiques, aussi bien du PS que du PC, qui m’ont portée en m’encourageant et en m’ouvrant des portes. Je suis épuisée. Je me suis fait une entorse, j’ai du mal à rester debout. J’ai l’impression que mes pieds gonflent. Je souris, je serre des mains. Les gens semblent heureux de cette victoire. Je suis la première sénatrice EELV du Val-de-Marne.

Il faut se rendre à la Chocolaterie, le siège du mouvement. Il y a des embouteillages partout dans Paris. Le trajet me semble si long. Mon mari répond au téléphone et me lit les textos. Arrivée au siège. Cris de joie, accueil par les militants, petits fours, champagne.

Un groupe EELV de dix personnes se profile au Sénat. Belle avancée. On suit le basculement du Sénat à gauche. Moment historique. Première fois dans l’histoire de Ve République que le Sénat sera à gauche. Modestement, j’y ai contribué en prenant son siège à un sénateur de droite.

On me demande qui je suis. Je réponds : sénatrice

La satisfaction est générale. Cécile Duflot m’embrasse, tous ceux qui m’ont soutenue sont heureux. Je réalise qu’être militant(e) d’un parti est aussi une belle aventure collective. Elle n’a pas que des défauts. Je mesure aussi l’abnégation de certains pour vous mener jusqu’à la victoire. A mon âge, je continue à apprendre et j’en suis contente. La pression monte et je me demande si je serai à la hauteur de leurs attentes.

L’ordre est donné de partir au Sénat. J’embarque des copains dans la voiture. Le quai de Jemmapes est fermé à la circulation pour faire plaisir, entre autres, aux bobos marcheurs de Paris, pour certains sûrement des électeurs habituels d’EELV.

Paris est embouteillé. On en fait le tour pour arriver au Sénat. Au moment d’entrer dans la cour, on me demande qui je suis. Je réponds avec aplomb : sénatrice. Au volant de ma voiture, un peu trop chargée de passagers, avec son coffre de toit, ce coffre dans lequel je transporte mes livres et mes fleurs quand je vais, en été, à la campagne et que j’en reviens à la fin août, mais que nous n’avons pas eu le temps de démonter, j’ai dû faire bonne impression...

Une cacophonie ineffable au Sénat. Les salles sont pleines, tout le monde transpire ; on essaye de préparer les manœuvres des lendemains. Discours, caméras, photos, interviews : tout le monde s’agite. Pas assez de champagne. Les petits fours disparaissent à grande vitesse.

Des amis proches qui, en quelque sorte, ont fait la sénatrice que je suis, sont avec moi. Nous sortons du Sénat pour chercher à nous sustenter vraiment. Les restaurants alentour ne servent pas après 22 heures. On se croirait dans une ville de province. A Paris, on ne s’amuse plus. Direction, Le Pied de Cochon, aux Halles.

Je suis épuisée. Soirée agréable. On m’éclaire sur les charges qui me sont dévolues. Les paroles s’envolent, je n’arrive plus à les capter. Déboulent dans le restaurant une quinzaine de militants pour dîner. On se remet à boire du champagne. Il est presque deux heures du matin.

J’ai l’impression que tout le monde est devenu mon ami. Ça ne va sûrement pas durer. Je rentre pour écrire mon papier pour Rue89. Il est quatre heures passé, voilà, je l’ai fini.

Lundi, rendez-vous à 10h30 au Sénat. Séance d’initiation au labyrinthe. Puis il y aura la photo personnelle, celle qui va figurer pendant six ans sur tous les documents. Gare à celles ou ceux qui la ratent.

Au-delà, j’ai un premier projet : et si ce nouveau Sénat votait le projet de loi – défendu à l’Assemblée par les écologistes – sur le vote des étrangers aux scrutins municipaux ? Au travail, maintenant !

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  • Redroom
    Redroom
    La V2, une grosse merde.
    • Posté à 11h29 le 26/09/2011
    • Internaute 23589
      La V2, une grosse merde.

    Voilà, ici nous avons des articles poignants racontant la première nuit de sdf dans la rue et nous avons aussi, plutôt sympa je trouve, ma première nuit sénatrice ou député.

    Mesdames, messieurs les élus de « gauche » à vous de jouer maintenant...

  • effix
    effix
    cadre socio-éducatif
    • Posté à 11h55 le 26/09/2011
    • Internaute 31733
      cadre socio-éducatif

    merci madame ; Comme quoi un sénateur n’est pas forcément un vieux ventru en charentaises ! allez, que souffle le vent sur cette vénérable institution. Le vent qui dépoussière et chasse les miasmes ! Bienvenue chez nous !

  • JP_JP
    • Posté à 12h24 le 26/09/2011
    • Internaute 18274

    Je suis partie de ces nombreux citoyens qui aimeraient voir disparaitre ce sénat inutile et couteux. Mais je ne cache pas mon plaisir à vous lire.
    A vous de me convaincre que j’ai tord et que votre travail va rendre cette chose enfin utile.

  • Autruchette
    Autruchette
    Dieu est mort !
    • Posté à 12h27 le 26/09/2011
    • Internaute 134171
      Dieu est mort !

    Haaaan ! Une sépharade au Sénat ! Eh bé, ils ont du soucis à se faire les croûtons... Non, j’déconne, je suis ashkénaze ; o)
    Mazel tov !

  • miha
    miha répond à M. Drastik
    citoyenne qui veut croire à l' (...)
    • Posté à 12h56 le 26/09/2011
    • Internaute 10207
      citoyenne qui veut croire à l' (...)

    Tout à fait d’accord, c’est le seul élément qui m’a un peu semblé « étrange »... pourquoi cette allusion répétée à sa religion ?

    Pour le reste de l’article : bravo madame, puissiez-vous ne pas vous faire contaminer par la gangrène corruptrice d’une partie des politiciens qui vont maintenant faire partie de votre entourage.

  • 101.7
    101.7 répond à miha
    Promeneur
    • Posté à 13h02 le 26/09/2011
    • Internaute 59121
      Promeneur

    « Tout à fait d’accord, c’est le seul élément qui m’a un peu semblé “étrange”... pourquoi cette allusion répétée à sa religion ? »

    Parce que sur le conflit du moyen-orient elle a une position beaucoup plus réaliste et logique et humaniste que ceux qui se prétendent colombes alors qu’ils ne sont que faucons... on en a sur Rue89 et pas des moindres.

  • Marie7777
    • Posté à 13h46 le 26/09/2011
    • Internaute 24851

    Je vais faire ma féministe étriquée, mais...
    « Mercredi soir, c’est le Nouvel An juif, et j’ai plein d’amis à dîner. Le début de la semaine risquait d’être chargé si j’étais élue et je n’allais pas laisser mes copains affamés parce que j’étais devenue sénatrice. “ ...
    Si je comprends bien, même après avoir été élue sénatrice, ce qui n’est pas donné à tout le monde, elle doit absolument se préoccuper de faire la cuisine.
    Peut-être que son époux pourrait envisager de se mettre aux fourneaux, ou peut-être qu’elle pourrait commander chez un traiteur, ou peut-être que ses amis, pour fêter ça, pourraient mettre la main à la pâte... Non ?

  • MonsieurAd
    • Posté à 13h48 le 26/09/2011
    • Internaute 171424
      Moi

    Dites voir, une élue EE-LV qui se déplace dans Paris en voiture, avec en plus un coffre de toit inutile qui augmente la consommation, c’est pas un peu ... LOL ?

  • Annamite tue-mouches
    Annamite tue-mouches
    Rat d'égout.
    • Posté à 14h06 le 26/09/2011
    • Internaute 127246
      Rat d'égout.

    Bonjour,

    Intéressant article mais ce qui nous intéresse en fait : c est la suite !

    Des tas de petits fours, des flots de champagne etc... mouaif, ptet pas ce que j attendais comme gage d’un Sénat plus utile, moins dépensier.

    Si l’impétuosité, le courage et la volonté de dégraisser le mammouth de la société civile se diluent systématiquement dans l’hydromel des ors de la République, le peuple n a pas fini de s’éloigner des urnes et de se réfugier dans les extrèmes.

    On attend donc des trains de sénateurs moins lents et moins cossus, la fin du cumul des mandats, une république effectivement irréprochable mais aussi des représentants de la société civile qui n’oublient pas leurs combats et leurs glorieuses envolées, une fois endormis sur les strapontins ouatés du Sénat ou de l Assemblée Nationale.

    Parce que être de la société civile devient de moins en moins un gage de quelque empathie pour la Plèbe, je pense par exemple a Arno Klarsfeld, Kouchner, Fadela Amara, Douillet, Drut etc ou tiens, je ne sais pas, Berlusconi en Italie (j en conviens, un poil facile et caricatural). Issus de la société civile, intellectuels, militants, sportifs ou chefs d entreprise, leur cursus ne les a pourtant pas épargné des memes travers que les politiciens de caste ou de parcours.

    Alors on verra les preuves. Les CV, l air du citoyen(ne) modèle et les brevets de respectabilité, désormais je m en méfie un peu. Et je suis sur que je suis pas le seul.

    Ici au Mali, on dit qu on voit la vraie personnalité de quelqu un seulement quand il est riche et puissant. C est frappé au coin du bon sens, facile d etre révolté quand le ventre est vide ou que l on milite a la base.

    Quand je vois comment un gars comme Placé commence a rayer le parquet (c est mauvais pour les dents), je m inquiète de l embourgeoisement de EELV (cf aussi cette députée/sénatrice qui se plaignait de son sort odieux, je n ai pas le courage d aller rechercher son nom, indigne).

    Faudra t il vraiment tout envoyer en l air et voter extreme pour etre entendus ?

  • pemmore
    pemmore
    geek
    • Posté à 15h36 le 26/09/2011
    • Internaute 121073
      geek

    Cette election est est un grand jour pour rue89.
    Nous avons une élue dans nos rangs,
    plus qu’à avoir un petit article de temps en temps pour humer l’ambiance de cette institution.

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