Chez Philippe Madelin

Les questions de sécurité analysées par un expert, Philippe Madelin, ancien journaliste et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet.

Notre blogueur Philippe Madelin, journaliste jusqu'à sa mort

Publié le 10/02/2010 à 11h42


Philippe Madelin DR

Philippe Madelin habitait au numéro 6366 de notre rue commune. Il a posé sa plaque ce mardi, définitivement. Toujours à l'affût d'informations, il était parti lundi pour une conférence. Il est parti en silence et sans avoir prévenu personne, d'un banal arrêt du cœur. Avec classe, comme d'habitude.

Marina, sa femme, a laissé un dernier message sur son blog :

« Philippe Madelin est décédé ce jour. Si vous voulez être présent à ses obsèques, elles se dérouleront lundi 15 février à 10h20 à la coupole du Père Lachaise. Son épouse Marina. »

De tous les journalistes qui accompagnent Rue89 depuis le 6 mai 2007, Philippe Madelin était un des premiers à avoir cru en notre aventure. Le 19 mai 2007, moins de deux semaines après le lancement du site, il s'est inscrit parmi nos riverains.

Comme nous, il croyait à cette information à trois voix, sur Internet, en toute liberté. A 75 ans, ce journaliste d'investigation et romancier avait réagi comme un gamin lorsqu'il avait découvert les premiers commentaires sous son premier papier :

« Tu sais quoi, les gens vous lisent... C'est incroyable, y compris des gens que vous ne soupçonnez pas. »

Chaque fois, on se demandait « mais comment fait-il pour courir ainsi après le scoop, toujours enthousiaste ? » Son premier papier, Philippe l'avait consacré à l'affaire Clearstream -déjà- et aux turpitudes du général Rondot, « l'as des as » de l'espionnage français, piégé par ses propres carnets. Ironie de l'histoire : c'est sur cette même affaire qu'il publiait, la veille du jugement, un point de vue éclairant. Son dernier billet pour Rue89.

Entretemps, les riverains auront pu arpenter l'étendue de ses horizons professionnels : de la Corse et son procès Colonna à la Nouvelle-Calédonie en passant par les procédures d'expulsion sur des Afghans et l'activité des services de renseignements, il était aussi capable de dénicher des histoires uniques et exemplaires, comme le licenciement abusif de cette secrétaire de LVMH.

Deux vertus : la curiosité et le partage

Dans la profession, Philippe Madelin faisait à mes yeux preuve de deux vertus plutôt rares. D'abord, il était d'une curiosité sans limite. Africaniste lorsqu'il commença à l'AFP dans les années 70, il avait ensuite beaucoup enquêté pour la télé (TF1, époque service public) dans les années 80 sur le terrorisme, la police ou les sectes. Puis sur les affaires de drogue, la politique et les réseaux gaullistes dans les années 90. Sans oublier une vraie bio fouillée de Jacques Chirac.

Le tout couronné par une thèse de doctorat sur les services de renseignements qu'il avait vaillamment soutenue à l'heure où d'autres sirotent un pastis en attendant la dernière heure.

De cette longue et riche expérience, il avait aussi ce talent particulier du partage. Tous les confrères le savent : Philippe ouvrait toujours avec générosité son vaste carnet d'adresses aux nécessiteux de passage.

Pauvre mendiant de l'information, je l'avais rencontré il y a vingt ans, bien avant d'avoir ma première carte de presse, pour faire un mémoire d'étudiant sur l'affaire Georges Ibrahim Abdallah qu'il avait suivie. Il m'avait alors aiguillé vers ses bonnes sources.

Sans jamais se vouloir mentor, il faisait donc partie de ces journalistes qui donnent envie de suivre leurs traces... Tout en laissant à chacun le soin de chercher sa propre voie. En libre-penseur. Pour toutes ces raisons -et bien d'autres ici inavouables, car Philippe était aussi un homme drôle, cultivé et émouvant- laissons lui le dernier mot avec ce qui restera son ultime commentaire aux riverains :

« Le problème de l'institution Clearstream est justement sans rapport avec l'affaire Clearstream. On peut traiter les deux ensemble, dans un gros livre, mais il est plus pédagogique de ne pas mélanger les problèmes.

En outre, je reste personnellement très perplexe quant aux interprétations de Denis Robert, et de Backes son inspirateur, sur l'institution Clearstream qui n'a jamais rien blanchi, mais seulement vu passer d'énormes sommes d'argent, comme les vaches suisses regardent passer les trains. Les vaches sont-elles coupables de ne pas arrêter les trains qui transportent les gros bonnets de la finance ? »

Amitiés, Philippe.

Aller plus loin
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  • Victor Joanin
    • Posté à 12h10 le 10/02/2010

    J'avais assisté Philippe pour une ITW, lors de mon stage en mai dernier. Il possédait la curiosité et l'enthousiasme d'un jeune homme. L'expérience en plus.

    Pensées

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 12h29 le 10/02/2010
    • Internaute
      yetiblog.org

    Ah putain ! Je ne ratais jamais une seule de ses chroniques. Tant pis, je le garde tout de même dans mes « voisins » de la Rue.

  • Pascal Riché
    Pascal Riché
    Redchef Rue89
    • Posté à 12h33 le 10/02/2010
      éditeur
    • Journaliste
      Redchef

    J'aimais bien voir passer Philippe dans notre local de Rue89, avec son air de Jacques Tati à moustache et son bon sourire. En le regardant, je me disais : pour continuer ainsi, quel passion a cet homme ! Une passion non seulement pour le journalisme, pour l'information, pour l'enquête, mais aussi pour ses évolutions : malgré ses 75 ans, la technologie ne lui faisait pas peur du tout.

    Journaliste jusqu'au bout de ses ongles, jusqu'au bout de ses jours... Son ultime post, sur son blog personnel, daté du jour de sa mort, en témoigne. Il est mort sur scène.

    Nous sommes fiers d'avoir eu Philippe pour blogueur, et nous aurions bien sûr souhaité le remercier avant son départ. Nos pensées vont à Marina, son épouse, et à sa famille.

    Pascal Riché
    Rédacteur en chef de Rue89

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 13h07 le 10/02/2010
    • Internaute
      délinquante avérée

    j'aimais beaucoup les chroniques de Philippe Madelin, son point de vue pertinent, incitant à réfléchir.
    Il va nous manquer.
    Mes sincères condoléances à sa famille, mes meilleures pensées à ceux qui l'ont côtoyé.
    Si des riverains peuvent de rendre au Père Lachaise, j« espère qu'ils pourront représenter la communauté riveraine.

  • Guillemette Faure
    • Posté à 13h21 le 10/02/2010

    Sur son blog « Dans le secret des faits », entre des remarques sur l'affaire Clearstream et une analyse de l'évolution du monde du renseignement, Philippe glissait aussi quelques savoureuse recettes de cuisine (généralement de Marina).
    Lien

  • Marc L
    • Posté à 13h24 le 10/02/2010

    Il y a des nouvelles que l'on aimerait ne jamais connaître, des mails que l'ont regrette dans la seconde de les avoir ouverts.
    L'annonce du décès de Philippe est de ces messages qui inspirent instantanément une sorte de haine d'avoir appris à lire.
    Un peu comme écrire. Cela c'est former des phrases, exprimer des idées, des sentiments, imaginer des paysages, des intrigues ou raconter des faits, qu'importe ; c'est apporter des pierres au monde. C'est aussi, parfois, crûment, devoir en enlever.
    Exprimer le départ d'un ami est de ces circonstances.
    Bien sûr, cela pourrait être un exercice convenu de convocation de clichés, d'images d'Epinal mortuaires, d'uppercuts de pathos, pour exprimer la tristesse d'un soudain vide qui prend à la gorge et au creux du ventre comme la faim la plus terrible, celle de n'avoir pas assez profité de la présence du disparu, celle de l'angoisse égoïste d'avoir perdu un repère.
    Je ne crois pas que Philippe aurait aimé cela ; cette déclinaison facile de « notre amitié me manque déjà », « tu étais le meilleur d'entre nous », « un grand vide se fait dans mon cœur », j'en passe et d'autres conneries usuelles, déclinables de la vielle tante de province qui nous avait fait sauter sur ses genoux lors de nos vacances provinciales d'enfance, (et que nous n'avons pas revu depuis), au vieux copain d'ivresse de régiment, d'école ou de travail (au choix), en passant par le camarade d'aventure ou de combat (pour les plus aventureux d'entre nous), sans oublier les anciennes maîtresses (dont la disparition oblige à rédiger des souvenirs forcément émus qui oublient les serments infidèles du passé…)
    Philippe laisse un vide, comme finalement toutes les autres pièces du puzzle de l'existence sur lesquelles nous nous construisons, et qui, au fur et à mesure de la vie, s'effacent, pour nous laisser, si le sort (ou le hasard), nous laisse vivre assez vieux, finalement seuls lorsque l'endurance à ne pas mourir dure assez longtemps.
    Philippe, lui, était loin d'être seul.
    Pour parler de la mort quoi finalement de plus simple que de raconter la vie ?
    J'ai déjeuné avec Philippe la veille de son départ. Je le connaissais depuis peu, quelques mois à peine, et notre première rencontre fut immédiatement un coup de foudre de complicité.
    Pourtant beaucoup de choses auraient pu nous séparer.
    Notre âge ; il avait l'âge de mon père, mais avait gardé dans l'œil l'espièglerie que je retrouve dans celui de mon cadet âgé d'une dizaine d'années seulement. Il était donc, sans aucun doute, plus jeune que moi. Cela restait une différence notable d'une trentaine d'années entre nous, dans un sens ou dans l'autre.
    Nos convictions politiques aussi, peut-être, encore que, ou tout du moins la manière de les exprimer.
    Nous n'avons pas eu le temps d'approfondir cet aspect de la question malgré nos discussions passionnées, nous étions d'accord sur les principes fondamentaux, sans doute pas sur la manière.
    Nos expériences enfin, il avait toujours été un journaliste d'opinion, plutôt méfiant envers l'ordre d'où sa passion sur la sécurité républicaine et je suis un flic défroqué, à l'ancienne, sans doute un de ceux dont il avait combattu par le verbe les méthodes un peu abruptes.
    Pour autant, la franchise de notre relation faisant que nous étions vite devenus ce terme aujourd'hui tant galvaudé d'amis.
    Je crois, tout simplement, qu'il avait compris depuis longtemps que l'on peut exprimer un avis critique sans pour autant se poser en juge, qualité rare de nos jours dans le journalisme.
    Comme la veille de son décès, il aimait discuter en posant ses arguments avec l'air gourmand d'un joueur d'échec qui place une pièce maîtresse, goûtant plus l'attente de la riposte courtoise de son adversaire que la prétention de sa propre stratégie.
    De sa retraite bien consommée, il continuait à travailler, (« pour ne pas vieillir idiot »me confiait-il), sans doute mieux, mais c'est un avis personnel, qu'une bonne partie de la jeune génération de journalistes qui préfère, la tête dans le guidon, garder les yeux rivés sur les courbes d'audience ou de vente que de lever le regard sur le paysage par curiosité, cette qualité pourtant indispensable au bon exercice de l'information.
    Il exprimait dans sa tâche, du moins est-ce ainsi que je l'ai perçu, une angoisse de devenir un jour un vieillard chenu et inutile, et lui importait peu le pas traînant imposé par sa mécanique usée pour aller acheter la Presse à quelques pas de chez lui pourvu qu'il ait gardé une vivacité d'esprit capable de répondre au tac au tac, puisant sans effort dans une mémoire intacte avec une intelligence qui laissait loin sur le bord du chemin les capacités de ses hanches défaillantes.
    Nous avions aussi discuté de la vie, de celle que nous tentons d'apprécier, ou de supporter, tout simplement au fil des jours, de ceux qui nous réservent, selon notre météorologie personnelle, de bonnes ou de mauvaises surprises.
    Il venait de passer un week-end en famille et me le racontait avec les mots simples de celui qui sait apprécier pleinement le bonheur quand il se présente.
    Il était heureux aussi, le soir même, d'assister à une soirée poétique à l'Institut du Monde Arabe : « Il faut faire des choses. Garder l'esprit en éveil. »
    Malgré cette activité, « L'hiver ne me vaut rien. » s'est il présenté, la main sur la poitrine, en s'asseyant à table pour notre dernier rendez-vous, sans se départir du sourire malicieux dont se rappelleront ceux qui l'ont croisé.
    Malgré cet aveu de fatigue, lors de la commande des plats, avec l'attitude d'un écolier qui se prépare à faire l'école buissonnière (comme il paraissait juvénile alors ! ), il m'a confié, en se penchant vers moi comme si nous partagions un secret d'Etat, « Si tu prends un peu de vin, car je dois m'en tenir à l'eau, je partagerais volontiers un verre avec toi en fin de repas… »
    Moments simples de complicité sincère qui furent l'aune de notre relation.
    Cela ne l'a pas empêché, c'était un passionné incorrigible de son métier, de me demander un contact qu'il savait que je possédais, pour aider un de ses amis à recouper des informations dans l'affaire Guy-André Kieffer, ce journaliste « disparu » en Cote d'Ivoire en avril 2004…

    Ce sont les images que je garderai de Philippe Madelin. J'irai lui dire « Au revoir » lundi prochain au Père Lachaise.
    Pas « Adieu ».
    Parce que finalement, peu importe l'absence, même définitive.
    Je sais que son souvenir sera là, bien vivant, chaque fois que j'aurai besoin d'y recourir.
    Dans son dernier courriel, quelques heures avant sa mort, cette simple phrase : « L'amitié, et la fraternité, priment sur tout ! »
    Finalement, pour rendre hommage à Philippe, sans doute cette maxime en sept mots aurait-elle suffit.

  • Servais-Jean
    • Posté à 14h59 le 10/02/2010
    • Internaute
      43

    Un des réverbères de la Rue s'est éteint, sa lumière me manque déjà.

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