Chez Philippe Marlière

 

Le blog de Philippe Marlière, professeur de science politique à University College London, consacré aux idées et aux mouvements de gauche en France et en Europe.

« Nowhere Boy » : un film sur l'enfance retrouvée de John Lennon

Philippe MARLIERE
Politiste à Londres
Publié le 10/01/2010 à 16h34

Avec Nowhere Boy, Sam Taylor-Wood vient de consacrer son premier long métrage à l’enfance de John Lennon, dans le Liverpool des années 50.

Des Beatles, il n’est guère question à l’exception de trois références discrètes : dès l’ouverture retentit la première note de la chanson « Hard Day’s Night ». Peu après, le jeune John passe à vélo devant Strawberry Field, un orphelinat de l’Armée du Salut. Le parc derrière l’institution inspirera la chanson « Strawberry Fields Forever ».

Dans l’une des dernières séquences, John annonce à Mimi que son « nouveau groupe » s’apprête à partir en tournée à Hambourg. Nous sommes en 1960 et Mimi demande : « Comment s’appelle-t-il déjà ? » John sourit et ne répond pas.

Nowhere Boy se penche sur deux éléments décisifs dans la trajectoire de John Lennon : une histoire familiale traumatique et l’Angleterre classiste de l’après-guerre. (Voir la bande-annonce en anglais)

Une enfance dérobée

Alf Lennon abandonne John jeune enfant. Julia, sa mère, se remarie. Instable et immature, elle perd la garde de John qui sera élevé par la sœur de Julia, Mary Elizabeth Smith, dite « Tante Mimi ».

A l’adolescence, John renoue avec Julia. Il est fasciné par cette femme excentrique. Julia séduit John, l’envoûte même. Elle touche et embrasse voluptueusement le corps adolescent en émoi. Elle l’extrait de l’environnement austère de chez Mimi. Elle l’emmène faire la fête à Blackpool, lieu de villégiature de la classe ouvrière du nord du pays.

Elle lui chante l’histoire de la prostituée Maggie May (que Lennon reprendra sur l’album « Let it Be ») et lui apprend à jouer du banjo. Le jeune Lennon découvre le rock’n’roll et rêve de devenir le nouvel Elvis. Julia, visionnaire, lui promet qu’il « sera mieux qu’Elvis : il sera... John Lennon ».

John reverra son père à l’âge de 20 ans, trop tard pour construire une relation. Le décès accidentel de Julia en 1958 le tourmentera toute sa vie.

En 1970, dans un premier album post-Beatles, Lennon écrira « Mother », qui clôt le film. La chanson s’adresse en fait aux deux parents et évoque cette enfance dérobée. La voix de Lennon, rauque et meurtrie, est bouleversante :

« Mother, you had me but I never had you

I wanted you but you didn’t want me

So I got to tell you

Goodbye, goodbye.

Father, you left me but I never left you

I needed you but you didn’t need me

So I got to tell you

Goodbye, goodbye. »

Un appel aux parents disparus est psalmodié, puis hurlé :

« Mama don’t go, Daddy come home. »

En 1958, John rencontre Paul McCartney, de deux années son cadet. La mère de Paul est décédée d’un cancer lorsqu’il avait 14 ans. Le jour des funérailles de Julia, John le frustre tente d’amortir le choc à sa manière. Il boit, jure, agresse brutalement un de ses amis présents et frappe ensuite McCartney au visage.

Lennon éclate en sanglots. Paul, le visage ensanglanté, le prend chaleureusement dans ses bras. John : « Alors, elle ne reviendra jamais ? ... » Paul : « Non ». John : « J’ai mal ». Paul : « Oui, je sais ».

Avant de former le partenariat musical le plus innovateur de l’histoire de la musique pop, Lennon et McCartney ont été réunis par un deuil commun.

Une conscience de classe

John Lennon réside dans un quartier bourgeois de la ville alors que les trois autres Beatles habitent dans des logements sociaux. Tante Mimi et George, son mari, sont propriétaires d’une petite maison avec jardin. Mimi incarne les valeurs de la petite bourgeoisie : grande lectrice, elle écoute de la musique classique et, à l’inverse de Julia, n’a aucune sympathie pour le rock’n’roll.

Lennon demande un jour à Mimi de changer le programme radiophonique. La réponse est sans appel : « John, on ne change pas de programme quand il y a une œuvre de Tchaïkovski à la radio ». Elle insiste pour que Lennon persévère à l’école, estimant que la « musique, c’est pas mal, John, mais tu ne gagneras jamais ta vie avec ça ».

Mimi n’est pourtant pas une bourgeoise. Son capital culturel est acquis. Elle fut une infirmière, puis une secrétaire. Son père était un marin et elle a épousé George Smith, propriétaire d’une petite entreprise de produits laitiers.

Mimi cultive ostensiblement son habitus petit bourgeois dans un environnement ouvrier. Elle seule dans la famille s’exprime avec un accent du sud, quasiment « posh ». Elle dédaigne Paul McCartney car il a un accent de « scouser “ prononcé : ‘ John, ton petit ami, est là pour te voir ’ ; périphrase assassine qui trahit le mépris de la bourgeoisie britannique pour les catégories ‘ inférieures ’.

Le déchirement entre deux univers

Rigoriste et responsable, Mimi exhibe jusqu’à l’extrême la raideur de l’Angleterre impériale. En 1955, George décède soudainement. D’une voix martiale, elle annonce la nouvelle. Pensant à une plaisanterie, John rit aux éclats. Il se reprend, se met à pleurer et cherche le réconfort dans les bras de Mimi qui le repousse sèchement :

‘ Non, pas de ça ici... Va faire ça dans ta chambre. ’

John Lennon, l’artiste milliardaire, se présentera jusqu’à sa mort comme un ‘working class lad’ (un gars de la classe ouvrière). Critiqué à gauche pour avoir exprimé un scepticisme ironique à l’égard des ‘ excès ’ révolutionnaires (‘Revolution’, 1968), Lennon fut le plus politiquement conscient des quatre Beatles (engagements contre la guerre du Vietnam et dans les mouvements féministes).

En 1970, il écrit la chanson ‘Working Class Hero’, qui décrit une société capitaliste avide d’imposer au prolétariat les valeurs débilitantes de la bourgeoisie. En 1971, dans une interview au journal trotskyste The Red Mole (La Taupe rouge), Lennon affirme que les travailleurs :

‘ devraient se rendre compte que les Irlandais et les Noirs sont harcelés et réprimés [par le gouvernement britannique] et que bientôt, ce sera leur tour. Dès qu’ils auront pris conscience de cela, nous pourrons tous ensemble faire quelque chose. ’

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  • Disciple ressucité
    • Posté à 17h15 le 10/01/2010
    • Internaute 71674

    Je sais pas, j’ai eu beau regardé la bande-annonce plusieurs fois, ça ne me fait pas envie. Trop américain peut-être, du moins dans ma perception. Mais bon, ce n’est que la bande- annonce.

  • ysengrimus
    • Posté à 17h11 le 10/01/2010
    • Internaute 12674

    One more hard day’s night.

    Lien

    Chapman, why ?

    paul Laurendeau

  • rumpus
    rumpus
    friend/unfriend
    • Posté à 17h12 le 10/01/2010
    • Internaute 96441
      friend/unfriend

    J’aime bien cette photo pleine d’innocence :

  • rumpus
    rumpus
    friend/unfriend
    • Posté à 17h16 le 10/01/2010
    • Internaute 96441
      friend/unfriend

    Pis sinon, avant Mother, Lennon avait sorti Julia, qui est quand même bien bouleversante également :

  • Ciencien
    Ciencien
    Étudiant (en pharmacie)
    • Posté à 00h00 le 11/01/2010
    • Internaute 43695
      Étudiant (en pharmacie)

    Tout ce que je sais, c’est que Lennon était milliardaire, et un poil hypocrite (Nous dire qu’il est hippie alors que lorsque l’on entend les paroles de « How do you sleep ? », c’est pas trop trop ça...).
    Mais palsambleu, « Plastic Ono band », paru en 1970, c’est vraiment un des meilleurs albums que je possède, et un excellent album, sur tous les plans. Je le conseille à tout le monde. =)

  • Ciencien
    Ciencien
    Étudiant (en pharmacie)
    • Posté à 00h08 le 11/01/2010
    • Internaute 43695
      Étudiant (en pharmacie)

    Et pas du tout d’accord ! !
    « Lennon fut le plus politiquement conscient des quatre Beatles (engagements contre la guerre du Vietnam et dans les mouvements féministes). ».

    Georges Harrisson, lui aussi était engagé. Il a organisé le concert pour le Bangladesh, ce qui est beaucoup plus concret que les positions de Lennon.
    Et Lennon a gardé une bonne partie de son pognon pour lui.

  • A déménagé le 8-10 2
    • Posté à 10h38 le 11/01/2010
    • Internaute 41917
      nc

    Ma mère, tu m’avais mais je ne t’avais pas
    Je te voulais mais tu ne me voulais pas
    Alors je vais te dire
    Adieu, adieu

    Mon père, tu m’as quitté mais je ne t’ai jamais quitté
    J’avais besoin de toi mais tu n’avais pas besoin de moi
    Alors je vais te dire
    Adieu, adieu

    Maman reste, Papa reviens.

    Peut-on imaginer douleur plus nue ?

    « Working class hero », par lui ou par Marianne Faithfull, c’est fort. Qu’il ait été milliardaire et chantant ça, qu’est-ce qu’on s’en tape. Pas question de regarder le doigt quand le sage montre la lune.

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