Physiquement vôtre

Lorsque mettre un pied devant l'autre devient source de jeux, de compétition sportive, d'enjeux politiques et culturels.

« Apocalypse-Hitler » sur France 2 boycotte les JO de Berlin 1936

Jérémie Tune
professeur d'EPS
Publié le 27/10/2011 à 11h52

Mardi soir sur France 2, plus de six millions de téléspectateurs ont suivi le documentaire « Apocalypse-Hitler » décrivant l’ascension politique de « l’Autrichien venu de nulle part », Adolf Hitler. Record d’audience pour la chaîne publique grâce ce film sous forme d’effroyable piqûre de rappel d’une des périodes les plus sombres de l’Histoire. 

Certains critiques ont d’ores et déjà émis des réserves sur la pertinence historique de ce programme, qui n’offre aucune plus-value quant à la compréhension du « phénomène Hitler ».

« Impression de déjà-vu » signe François Ekchajzer sur le site Télérama.fr ; aux limites de « l’hystorytainment » : juxtaposer des images certes colorées mais traitées de manière émotionnelle sous couvert d’une trame de scénario bien rythmée.

En outre, par oubli, par souci de synthèse, par « manque de place ou de temps », « Apocalypse » ne propose aucune image ni aucun commentaire sur ce qui fut pourtant le premier grand événement sportif retransmis à la télévision : les Jeux olympiques de Berlin.

Théâtre des nations de l’année 1936 recouvrant quelques principes essentiels d’un régime fasciste : la psychologie de masse, la fascination pour une mystique (aussi nébuleuse soit-elle) et l’esthétisation de la politique.

Opération de propagande de premier ordre également, sous la férule de Joseph Goebbels, consécration de la sportivisation de masse du régime national-socialiste révélant la mesure de l’ordre et de la discipline du peuple allemand à cette époque.

A l’image de ces 100 000 spectateurs de « l’Olympiastadion Berlin », ce 1er août 1936, saluant l’entrée du chancelier allemand du salut nazi. 

Le chef nazi rejoindra plus tard le comte Baillet-Latour, président du Comité international olympique, qui déclarera :

« Les Jeux olympiques peuvent se dérouler ici sans aucune difficulté politique, dans une atmosphère de sympathie généreuse. »

« Sympathie généreuse » : propos surprenants et exposés dans le documentaire « De Nuremberg à Nuremberg », réalisé par Frédéric Rossif en 1988.

Il est vrai que les rapports qu’entretiennent certaines institutions sportives et certains chefs de diplomatie avec Hitler sont délicats à traiter ; nombres d’éloges ont été prononcés par les visiteurs et les ambassadeurs étrangers. Plus particulièrement après l’Anschluss, symbole de réunification de l’Allemagne et de l’Autriche, appelé à l’époque « Grand Reich ».

Sir John Simon qualifie le chef d’Etat de l’Allemagne 

« d’interlocuteur remarquablement convaincant ».

Un diplomate italien parle 

« de dignité et de franchise amicale. »

Pour le fanatisme nazi, les stades, les drapeaux, les athlètes, les rituels des grandes organisations sportives représentent un formidable levier idéologique, « d’esthétisation » de leur pouvoir.

Car l’hitlérisme ne se réduit pas à une froide structure administrative, à un antisémitisme animal ou à un appareil d’Etat doté d’une milice xénophobe et hostile à toute forme d’opposition mais relève également d’une psychologie de masse, s’appuyant sur une mystique religieuse confuse (chef, race, pouvoir) et associée à une idolâtrie exacerbée (croix gammée, race dite « aryenne »).

Le nazisme, c’est d’abord de l’irrationnel, du fantasmatique avant d’être un concept, une idée.

Contestation cuisante de cette théorie de la supériorité de la race qu’incarne Jesse Owens, athlète américain de couleur, remportant le 100 m, le 200 m, le saut en longueur et le 4 fois 100 m dans cette compétition.

Concernant le coureur américain, Philippe Meyer, dans « De Nuremberg à Nuremberg », souligne ce fait :

« Pour ne pas avoir à lui serrer la main, Hitler et son état-major quitte la tribune officielle. »

Problématique de mise en place d’une psychologie de la foule, questionnement autour de l’organisation d’une politique esthétisée, complexité du rôle des institutions sportives à cette époque : tous ces thèmes sont mis à l’écart dans le documentaire d’Isabelle Clarke et de Daniel Costelle diffusé sur France 2.

Pourquoi ? Pour quelles raisons les Jeux olympiques de Berlin, comme extraordinaire outil d’idéologie politique aussi funeste que nauséabond, n’ont-ils pas fait l’objet d’analyses dans le documentaire ?

Infos pratiques

 

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  • ATWA
    ATWA
    Etudiant
    • Posté à 12h25 le 27/10/2011
    • Internaute 131646
      Etudiant

    Merci d’avoir pointé du doigt cet oubli.
    C’est vrai que la méthode employée par les réalisateurs rend le film assez subjectif : le choix des images, la colorisation et son interprétation, la musique, la voix-off, le montage rapide. Au final j’ai vu ce film plutôt comme un bon doc’ en prime-time qui attirerait les masses car la couleur c’est plus « bankable » que le noir et blanc... de là à penser que les spectateurs auront mieux compris l’Histoire que les pauvres personnes qui n’auront que vu ces images en NB...
    Aussi, beaucoup de ces images ne reflètent finalement pas la réalité des faits car elles sont issues d’équipe de propagande....
    Au final tout cela est très subjectif et je pense que le fait d’avoir omis les JO en est une preuve aussi...

  • pierre_s
    pierre_s
    étudiant en histoire
    • Posté à 12h51 le 27/10/2011
    • Internaute 122028
      étudiant en histoire

    A ce titre, on peut rajouter d’autres faits qui ne sont pas pointés : Quand Goebbels quitte Hitler et le NSDAP car ce dernier pacte avec les grands industriels ; que ce ne sont pas les groupes communistes qui ont la même organisation que les partis fascistes mais bien l’inverse, et même beaucoup d’autres points mais cela n’a peut être pas d’importance pour le reportage.
    Je pense que c’est aussi le cas pour les JO de Berlin de 1936, qui sont en sommes pas fondateurs dans l’idéologie d’Hitler. Par contre, là où vous avez bien raison, c’est de pointer l’importance idéologique de ces jeux.
    J’aurai même envi de rajouter de petites anecdotes quand aux traces qu’on laissé ces JO de 1936 : D’abord la flamme olympique telle qu’on la connait (et qu’on continu à glorifier) est une pratique instaurée par les nazis eux mêmes (on connait tous le goût des Nazis pour les rituels païens et l’élément du feu). Et deuxièmement, les « Dieux du Stade » est un calendrier bien connu aujourd’hui. Cette culture du corps paraît un peu fasciste (c’est un des éléments de base du fascisme qui va de paire avec le mythe aryen dans le cadre idéologique nazi), et bien elle paraît encore un peu plus fasciste quand on sait que ce calendrier tire son nom du film de propagande « Les Dieux du Stade ». En effet, ce film-documentaire a été réalisé par Leni Riefenstalh en 1936(il n’est sorti qu’en 1938) et il met bien en avant l’esthétisme du corps, il a d’ailleurs été présenté le jour de l’anniversaire de Hitler. Donc, vous avez raison de parler de ces JO, mais je pense que ça mériterait un reportage à part entière ! ;)

  • CAubrée
    • Posté à 13h04 le 27/10/2011
    • Internaute 19904

    Plusieurs précisions pour répondre à cet article.
    1) Dieu sait que la chronologie du documentaire est malmenée, mais , en réalité, il ne va que jusqu’en 1934 et n’a donc pas pour objet les JO de Berlin.
    2) Il concerne effectivement Hitler et pas le régime nazi dans son ensemble. Votre erreur, cher collègue, montre bien la brumeuse imprécision du projet qui a précédé.
    3) Il faudra bien un jour arrêter avec cette légende de Hitler refusant de serrer la main à Owens par mauvaise humeur. Il ne lui a pas serré la main parce qu’il n’en a jamais été question. Les chefs d’Etat ne serrent jamais la main aux médaillés olympiques, que je sache...
    En plus du protocole olympique habituel, la propagande nazie avait prévu une séance de photos entre Hitler et les médaillés ALLEMANDS et eux seuls. Cette séance avait été prévue avec Lutz Long, que Hitler espérait bien voir battre en finale du 100m, ce qui n’a pas eu lieu. La séance a été annulée, d’où la naissance de la légende et la confusion de Philippe MEyer..
    4) A part ça, médiocre documentaire, basé sur les mêmes mauvaises utilisations des images, les mêmes imprécisions, la même insupportable voix de Kassovitz, les mêmes vieilles allusions et fausses légendes (ah, l’allusion à Hitler ne pouvant prouver qu’un de ses grands pères n’est pas juif...) et la même très vieille historiographie que dans Apocalypse... MAIS C’EST EN COULEUR ! ! ! !

  • miles.v
    miles.v répond à CAubrée
    Matheux
    • Posté à 13h39 le 27/10/2011
    • Internaute 80105
      Matheux

    Une remarque : Lutz Long c’est au saut en longueur qu’il était le principal adversaire de Jesse Owens. Il existe d’ailleurs une anecdote à ce sujet, Owens avait mordu ses deux premiers essais de qualification et c’est Long qui lui conseilla de reculer ses marques au vu de la marge qu’il avait .
    Les deux hommes devinrent amis et Owens continua a correspondre avec la famille de Long après sa mort au front en Italie.
    Sinon on peut rappeler, concernant les compromissions des autorités sportives avec le régime nazi, que, si Owens a participé au relais, c’est parce que le comité olympique américain, dirigé par Avery Brundage, décida d’en exclure deux relayeurs juifs : Sam Stoller et Marty Glickman.
    Source The complete book of the olympics de david Wallechinsky.

  • lidiot du village-
    lidiot du village-
    imbécile heureux
    • Posté à 14h13 le 27/10/2011
    • Internaute 106647
      imbécile heureux

    Je me suis fait la même remarque quand j’ai regardé le documentaire (que j’ai trouvé excellent, par ailleurs). L’ensemble était déjà très complet et cet épisode n’aurait peut-être pas apporté grand chose au film, mais comme il a été question de Leni Riefensthal à un moment et que les parties sur la propagande et sur le culte de la personnalité ont été assez développées, ça aurait été assez dans le sujet de rajouter quelques secondes d’images des Jeux de 36 et même de la « claque » infligée par Owens aux dignitaires nazis.

    Mais le parti-pris était, vraisemblablement, de pointer surtout les années avant l’accession au pouvoir, et il y aurait donc eu un problème chronologique évident.

    Tant pis, ça n’empêche qu’on peut saluer le travail réalisé pour élaborer ce documentaire que j’ai trouvé passionnant, et souhaiter qu’à l’avenir, une autre équipe d’historiens se penchent sur les relations sulfureuses entre le sport et la politique au cours du XXème siècle, par exemple.

  • Wallabys
    • Posté à 15h23 le 27/10/2011
    • Internaute 32035
      V

    Détail : selon les auteurs de ce documentaire ce n’est pas de la colorisation mais un procédé de permettant d’analyser les trames de gris des images pour en révéler les couleurs associés. Je n’en sais pas plus. Ce ne serait pas de la colorisation « à la main » mais une démarche scientifique plus qu’artistique.

    Quant au documentaire je partage l’avis de Renaudbb.

  • Wallabys
    Wallabys répond à pierre_s
    V
    • Posté à 15h29 le 27/10/2011
    • Internaute 32035
      V

    Au sujet des dieux du Stade et de la culture du corps.
    À l’époque, il faut se remettre dans le contexte, le culte du corps, de la gymnastique et de l’athlète n’était pas particulièrement une pratique fascisante mais plutôt très répandue. Il ne me semble pas que ce soit lié à la politique. En revanche les nazis et les fascistes ont utilisés cette image très populaire et l’ont intégrés aux propagandes. Les Soviets ont fait de même et même les républicains aussi… Un esprit sain dans un corps sain…

  • Jérémie Tune
    Jérémie Tune
    professeur d'EPS
    • Posté à 16h42 le 27/10/2011
    • Internaute 157421
      professeur d'EPS

    Cher collègue (au cas ou vous seriez effectivement enseignant), la fin du documentaire en forme d’ouverture cite la guerre d’Espagne (1936-1939) et le bombardement de Guernica (1937)

  • Titigoal
    Titigoal
    Sorti de la caverne
    • Posté à 23h29 le 27/10/2011
    • Internaute 98959
      Sorti de la caverne

    Pour rejoindre d’autres commentaires, Jesse Owens a par ailleurs affirmé dans sa biographie qu’il avait été, paradoxalement ajouterais-je, mieux traité en Allemagne nazie qu’aux Etats-Unis...

    Source : Jeremy Schaap, Triumph : The Untold Story of Jesse Owens and Hitler’s Olympics, New York, Houghton Mifflin Harcourt, 2007 (ISBN 978-0-618-68822-7) (LCCN 2006026926)

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