« Je veux pas d'assistante sociale ! » et autres sanglots longs
Imène et Leïla flânent dans les couloirs. Madame Zimmer les a sermonnées après le cours de français, donc elles sont arrivés en retard en maths, donc madame Tixier a exigé un mot signé de sa collègue, au nom du doute légitime. Donc, elles flânent.
Puisque je les croise, autant les assister dans leur quête. Je dérange madame Zimmer pendant son cours. Mais, lorsqu'elle aperçoit les filles sur le pas de la porte : « Ah, non ! Je ne veux plus les voir, ces deux-là ! » Et elle referme la porte aussi sec.
Je les conduis alors au bureau de leur CPE, qui leur accordera sûrement de rentrer en cours. Manque de bol, je trouve porte close. C'est le moment que choisit monsieur Martinelli pour apparaître soudain dans le hall désert. Le principal est remonté comme une pendule :
« Et qu'est-ce qu'elles font là, ces deux jeunes filles ? Elles devraient être en cours, elles n'ont rien à faire ici… Un mot ? Evidemment, il n'y a personne pour les recevoir ! Bon, allez, Victor, vous me les remontez en cours fissa ! Non mais, vraiment… »
Ce blanc-seing vaut tous les mots. Nous voici de retour sur nos pas. Dans l'escalier qui ramène au cours de madame Tixier, nous croisons un élève boiteux, triste à en faire pleurer la Joconde. Mais pourquoi tant de larmes ? Aussitôt les gamines raccompagnées, je rebrousse chemin, espérant rattraper mon pleureur.
Il n'est pas allé bien loin : assis sur un banc, face aux bureaux des CPE, il tente d'endiguer sa tristesse. En vain. Larmes, morve et bave ruissellent et fusionnent autour de sa bouche. Il ne peut pas parler, il hoquette, il tremble, il me semble qu'il a peur. Je crois que ce môme est traumatisé. Je lui tends un mouchoir.
- Tiens. Tu t'appelles comment ?
- Vin… Vincent.
- Faut pas se mettre dans des états pareils. Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Mais moi j'ai rien fait… C'est Moussa, il a dit un truc marrant. Il a traité Amir de nigaud… Moi je voulais pas rire, je me suis abstenu mais j'ai pas réussi, alors j'ai poussé un petit cri… J'ai mis ma main devant la bouche parce que je voulais pas crier… J'ai pas crié par la bouche, j'ai crié par le nez… Mais Mme Lemellec elle m'a mis un mot.
- Faut pas se mettre dans des états pareils. C'est juste un mot.
- Mais quand mon père il va le voir sur le carnet, il va se fâcher…
- Et alors ? Qu'est-ce qu'il va te faire ?
- Il va me frapper… Déjà, ce matin, j'ai eu de la chance parce que j'avais un autre mot. Mon père, il l'a vu mais il a pas eu le temps parce que je devais aller à l'école…
- Y a pas quelqu'un d'autre qui peut signer le mot ? Ta mère ?
- Ma mère elle est pas là… Elle est en Martinique.
- Bon… euh… on va aller voir ta prof, alors. Voir si elle peut faire quelque chose. D'accord ?
Vincent acquiesce entre deux gémissements. Sa consommation de mouchoirs est impressionnante. A dire vrai, il a presque terminé mon paquet à force d'éclater en sanglots.
Madame Lemellec range sa salle lorsque nous la surprenons. Je lui expose le cas, puis Vincent soutient tant bien que mal sa cause. Elle comprend son désarroi, mais « de toute façon, le mot est déjà mis, je ne peux pas l'enlever. » Tiens, Vincent, prends un autre mouchoir et va attendre dans le couloir.
- Je ne sais pas si j'ai bien fait de venir t'en parler. Après tout, c'est toi la prof et je ne veux pas remettre en cause ta décision, mais il me semble que ce gamin a peur de ce qui l'attend à la maison. Il n'y a vraiment rien qu'on puisse faire ?
Tu sais, on a déjà discuté de Vincent avec ses autres professeurs. Apparemment, c'est un élève qui « mythonne » un peu tout le monde. Il est même arrivé plusieurs fois qu'il demande de l'argent à des adultes du collège.
- Mais en ce qui concerne son père, est-ce qu'on peut envisager de faire quelque chose, je ne sais pas, moi, comme prévenir les services sociaux ?
Vincent nous interrompt sans lever la main : « Je veux pas d'assistante sociale ! » Et les digues cèdent à nouveau.
Il est finalement convenu d'un rendez-vous avec la CPE et madame Lemellec, le soir même. En attendant, Vincent doit bien rentrer déjeuner chez lui. Faute de mieux, il planque son carnet dans son casier. Quelques heures de gagnées…
Je l'accompagne à la grille où -surprise- son père l'attend. Vincent devrait être rentré depuis bientôt une heure.
Lui : « J'ai perdu mon carnet. »
Le père : « Comment c'est possible, ça ? Tu l'as bien cherché ? »
Moi : « Ça arrive souvent que des élèves volent le carnet d'un camarade de classe. A la sortie du cours, pendant qu'ils rangent leurs affaires, si le carnet traîne sur la table, c'est courant… Mais généralement on le retrouve assez vite. La plupart du temps, ce sont ceux qui l'ont volé qui nous le rapportent en disant qu'ils l'ont trouvé par terre. Je pense qu'on l'aura récupéré cet après-midi. »
Le père : « Et qu'est-ce qui se passe si on ne le retrouve pas ? »
Moi : « Euh… Je ne sais pas. On verra à ce moment-là. Mais je suis sûr qu'on le retrouvera très vite. »
Le père : « D'accord, merci. »
Tu parles que je sais ! Quatre euros pour un nouveau carnet de correspondance, ça n'a l'air de rien mais c'est une somme, surtout dans les environs. Moins le père en sait, mieux ça vaut pour le fils. Au bénéfice du doute.
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Ah ces CPE qui ne sont jamais dans leurs bureaux !
Sur le point des exclusions de cours (ou des refus de laisser entrer les élèves), on ne se fait pas que des amis quand on explique aux collègues que ceux-ci sont sous leur responsabilité, et que les envoyer « flâner » dans les couloirs ne servira qu'à leur faire prendre plus de retard, et éventuellement agrémenter les murs du collège de quelques tags ou provoquer quelques guignoleries diverses et variées.
Le principal demande au surveillant de remonter les élèves, sympa, quand on sait la tête que va faire l'enseignante qui accordera une confiance limitée au « pion ».
Quant au gamin qui risque de se prendre une tarlée, c'est vrai qu'on oscille entre l'hypothése « il veut nous attendrir » et l'hypothése « demain il revient poché ».
Je ne suis pas certaine que planquer le carnet apportera une solution satisfaisante, surtout si le papa est tâtillon et que pour une perte de carnet, la tarlée est envisageable également.
Prévenir les services sociaux ? Malheureusement, ça ne se passe jamais simplement. On peut tout à fait éviter la case « assistante sociale » puisque la loi permet à tout citoyen de signaler un enfant en danger, et à tout membre de l'éduc nat la possibilité d'évoquer ne serait-ce qu'un soupçon.
Mais qui va s'engager à prévenir ces services, à évaluer l'immédiateté ou non du danger, à laisser ou non le gamin rentrer chez lui ? Qui va prendre la responsabilité d'informer le père ?
Qui aura le temps, en fin de journée, de trouver les correspondants adéquats à l'aide sociale à l'enfance voire au parquet des mineurs, trouver un médecin scolaire de garde, tout en gardant sous le coude le gamin terrorisé par les conséquences ?
Rien n'est simple dans ce genre de problèmes. Et parfois, il est plus simple de constater des traces de coups ou d'entendre la confidence d'un viol pour que soudain, les mesures soient prises correctement.
C'en est décourageant à pleurer.
Pour avoir passé de longues heures dans des commissariats, des brigades des mineurs, des bureaux de juges, pour avoir fait des démarches de ce genre entre 16h et 00h00 des vendredi soirs, pour avoir rédigé x signalements d'enfants en danger, parfois contre l'avis de l'assistante sociale ou en son absence, pour avoir ensuite reçu des menaces de mort, vécu l'enlèvement d'une gamine en direct live, je me sens aguerrie.
Et pourtant, à chaque fois que le cas raconté par Victor se pose, avec toutes les variantes imaginables, c'est le même dilemme, la même prise de risque, la même angoisse et la même solitude.
Courage, collègue.
maia
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