La tete dans le pion

Victor Bouleirbagh est assistant d'éducation dans un collège de Seine-Saint-Denis. Il écrit sous pseudonyme. Tous les noms, prénoms et lieux qui apparaissent dans son récit ont été modifiés.

La foule de collégiens, les bergers et le camion de glaces

Victor Bouleirbagh
Surveillant au collège
Publié le 30/05/2008 à 14h40

Le travail du surveillant emprunte beaucoup à celui du berger, à ceci près que les moutons ne doivent pas montrer patte blanche pour entrer et sortir de l’enclos. Question de sécurité, rapport à de fâcheux antécédents.

Au collège Alfred-Nobel, deux gardiens sont postés au portail à chaque heure, qui s’assurent que les loups ne se faufilent pas dans le troupeau. Les élèves doivent présenter leur carnet de correspondance, frappé du sceau de l’établissement, pour entrer et pour sortir. Cette règle antédiluvienne est connue de tous, mais certains ont encore besoin qu’on la leur rappelle, bien que l’année scolaire touche à sa fin.

J’ai très vite renoncé à contrôler -car c’est bien de ça qu’il s’agit- tous les enfants qui tentent de s’introduire en douce. Suivre la procédure à la lettre s’avère contre-productif : pour chaque vérification, je compte dix gamins qui se faufilent à mon insu. Après tout, ils se sont levés tôt et ils ont amené leurs affaires de cours. Et puis, j’aurai tôt fait d’apprendre à les reconnaître, alors, tant que mon alter-ego ne distingue pas d’intrus…

Impossible de contenir une foule de collégiens assoiffés de glace à l’eau

En revanche, interdiction formelle de partir avant la fin des cours. Allez leur expliquer ça quand, un mardi de mai à 15h30, le camion de glaces vient se planter sur l’esplanade, devant le collège. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, c’est l’émeute à la grille. Subitement, tout le monde doit « quitter », avec ou sans carnet, avec ou sans sac.

A trois dans un hall d’immeuble, on est déjà une foule. Quand trente collégiens assoiffés de glace à l’eau multicolore s’agglutinent à la grille, on ne les contient pas avec quatre bras. La mêlée adolescente improvise un bélier. Majid et moi, impuissants, assistons à notre débâcle.

Dans la cohue, toutefois, il parvient à retenir une fille, par le bras droit. Elle tente de s’arracher à son emprise, je lui agrippe l’autre bras. Elle hurle : « Touche-moi pas ! “

Elle est déjà dehors. Je la relâche, avant d’être débordé par la nuée qui s’enfuit dans mon dos. Elle s’évanouit dans la masse grouillante. Je sais qu’elle reviendra, elle est sortie sans ses affaires. Affaire close, pensé-je. Pas si vite…

‘J’te promets, le prochain qui la touche, j’lui nique sa mère la pute !

Deux minutes plus tard, un type déboule sur son VTT. Brun, svelte, la peau mate, T-shirt sombre, jeans, baskets blanches… et visiblement contrarié :

Eh ! Eh ! D’où t’attrapes la fille, là ? Eh ! J’te promets, le prochain qui la touche, j’lui nique sa mère la pute ! T’as compris ? Le prochain qui touche quelqu’un, j’lui nique sa grand-mère la pute !

Se forcer à ne pas répondre. Majid tente une médiation. En vain :

Quoi, mon frère ? J’suis pas ton frère, moi… D’où tu touches la fille, là ? Si, si, si, tu l’as touchée… Bien sûr j’la connais ! Qu’est-ce tu crois ?

Puis, se tournant vers deux petits’ :

‘Comment elle s’appelle, déjà ?

Dehors, le calme règne. Ceux qui ont quitté’ zonent devant la grille, en attendant que le temps passe. Certains y perdent leur après-midi. Des adolescents sans casque font pétarader leurs scooters sans permis. J’en ai vu un tenter une série de roues arrière, en dépassement, sur une rue à double sens. Partout, la police veille, maraude, observe mais n’intervient pas.

Le lendemain, journée banalisée, je suis interpellé par cette phrase du principal, M. Martinelli, aux professeurs :

‘Le collège n’est pas une île. Je vous demande de tenir, contre vents et marée.’
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  • A.V.
    • Posté à 15h10 le 30/05/2008
    • Internaute 24685

    On pourra dire ce qu’on voudra, il y a chez ce jeune vététiste un vrai sens de la famille. Il s’occupe des jeunes filles, il nique la mère, la grand-mère. On est loin des valeurs de la famille monoparentale.

  • Monique 91
    Monique 91
    ( retraitée )
    • Posté à 15h46 le 30/05/2008
    • Internaute 33804
      ( retraitée )

    Ce qui serait interessant à savoir : c’est combien d’élèves dans ce collège et combien de « pions » par jour, présents ? et aussi que font la ou le principal(e), l’adjoint(e) et le CPE ?

    Est- ce que l’administration de ce collège reste « enfermée » dans les bureaux ? C’est le cas dans un collège ZEP de l’Essonne : la principale et son adjointe n’osent pas sortir car elles ont peur des élèves..( si ! si !)

    Enfin, quelle est la moyenne d’âge des « pions » puisque les pions- étudiants n’existent plus.
    Maintenant, c’est l’administration du collège qui recrute ..et parfois, ce sont des personnes plus âgées ... Ces nouveaux « pions » n’ont pas de statut ce sont, donc, des précaires : leur contrat n’est pas forcément reconductible à chaque rentrée scolaire...

    Alors qu’il faut de plus en plus d’adultes pour encadrer ces jeunes, on supprime des postes...

    Soyez nombreux à faire grève le 10 juin et venez nombreux dans les manifs ! !

  • quetzal2012
    quetzal2012 répond à guyper
    enseignant précaire
    • Posté à 17h06 le 30/05/2008
    • Expert 26736
      enseignant précaire

    Vos propos sont à la limite du supportable, qu’est-ce que l’origine ethnique à avoir là-dedans ? ne sont-ce pas plutôt eux qui vivent dans la peur de la police ?
    Vous ne comprenez pas que leur « nique la police » et autres « nique ta mère » sont des phrases creuses qui révèlent un grave problème socio-économique mais qui laisse des gens comme vous y mettre un sens abject et tellement fallacieux !

  • Romain C.
    Romain C. répond à guyper
    approximative
    • Posté à 19h08 le 30/05/2008
    • Internaute 37756
      approximative

    ah si, je regrette, ils craignent qu’on les oublis. Il n’y a rien de plus violent, cruel etc... que l’oubli. Ils ont trouvés un très bon moyen de montrer au monde qu’ils existent : la violence. Quelle soit verbale, physique ou que sais je encore. Au moins on reconnait qu’ils sont là, ça fait réagir. C’est comme un appel à l’aide.

    Un naufrager sur une ile déserte ça utilisera tout ce qui lui tombe sous la main pour qu’on le voit, le symbole le plus fort étant cette fameuse bouteille à la mer ...

    Ici la bouteille elle flotte sur un océan d’indifférence, alors autant vous la jeter en « pleine face » monsieur le bien pensant. Vous leur répondez par la violence, c’est tellement plus simple que de tendre la main.

    Nicolapolice fait de même ... ah bah tient c’est bizarre, quand on entend les assistantes sociales et consorts en parler on entend souvent revenir ce leitmotiv : « on sait pu quoi faire, ils n’utilisent plus que le langage de la violence » vous m’en direz tant ; on les enfermes dans des cités HLM ou ils tiennent les murs à longueur de journées, dans lesquels on a greffé des meutes de policiers qui les considèrent tous comme des ennemis et non comme des citoyens ordinaires. Vaut mieux inventer des armes telles que le flashball c’est tellement plus constructif, utile et intelligent.

    Sans parler du délit de faciès. Vous parlez d’origine ethnique ? à croire qu’un français ne peut pas avoir une sale gueule, ni insulter son pays et encore moins casser du crs ou vivre dans une cité. Remarquez, c’est tellement plus facile de limiter un problème d’envergure à un simple problème ethnique. Mais sachez que le jour ou ça va vous péter à la gueule(et je vous le souhaite), le problème vous apparaitra sous un autre jour.

    Alors au lieu de déverser votre venin gratuitement à la manière d’un sarko, faites marcher ce qui vous sert de cervelle, à supposer que vous en ayez une et posez vous la vraie question, celle que beaucoup se posent :

    Comment sortir de cette crise, et aider ces gens qui ne demandent qu’une chose : exister et vivre enfin en société ! ! ! ! !

    A leur place je ferai pareil, je brulerai tout.

    Je soutiens de tout cœur les gens, qui, à l’image de ce surveillant, travaillent à améliorer le quotidien de ces jeunes gens qu’on précarise sur le plan social et qui méritent tant qu’on les écoutes.

    Bref, courage monsieur le pion : p

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