Chez Jean de Maillard

Jean de Maillard, magistrat, décrypte l'actualité judiciaire.

Affaire Borrel : entre infamie, raison d'Etat et trahison

Jean de Maillard
Magistrat
Publié le 14/06/2007 à 18h42

Il aura fallu tout l’acharnement d’une femme seule contre toutes les instances de l’Etat pour faire apparaître au grand jour ce qu’aujourd’hui on ne peut plus cacher : l’assassinat à Djibouti de son mari, le juge Borrel, a donné lieu aux pires infamies qu’on puisse imaginer.

Dans une démocratie, assassiner un juge devrait au moins être un crime suprême, surtout quand c’est un crime d’Etat. Parce qu’on attente aux fondements de l’ordre social, sans lequel l’humanité sombre dans la négation d’elle-même. Or qu’a-t-on vu dès la mort du juge ? La police –française, je précise– acharnée à maquiller le crime en suicide, et une justice –française encore, j’en ai honte– obstinée à falsifier l’enquête, le tout sur fond de rumeurs odieuses visant à discréditer la victime. Triste République ! Il a fallu un sursaut de la Cour de cassation pour dessaisir les juges, confiant à d’autres le soin de rendre au moins sa dignité au mot « justice ».

Il aura fallu aussi que ces nouveaux juges se battent contre l’Etat français lui-même, à ses plus hauts niveaux, pour tenter d’arracher des fragments de vérité à la raison d’Etat. En pleine campagne électorale, quelques jours avant la fin du mandat de M. Chirac, un juge d’instruction s’est vu encore interdire une perquisition par le pouvoir, tandis que les broyeuses de l’Elysée devaient tourner à plein régime. Heureusement, même les crimes d’Etat ne sont pas parfaits.

Avec une main plus heureuse, les juges d’instruction ont trouvé au ministère de la Justice –on croit rêver– et au ministère des Affaires étrangères –on est pantois– la preuve que non seulement l’affaire Borrel était une affaire d’Etat (on le savait déjà), non seulement que les plus hautes instances de la République avaient conspiré pour empêcher la justice de passer –on en avait déjà eu la preuve–, mais que la raison d’Etat s’était muée en trahison.

Le juriste que je suis a toujours le réflexe d’aller consulter les codes, même si ce n’est pas son premier geste. L’article 411-5 du Code pénal punit de dix ans de prison « le fait d’entretenir des intelligences avec une puissance étrangère (...) lorsqu’il est de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ». La mort d’un juge français, assassiné en fonction par une puissance étrangère, porte-t-elle oui ou non atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ? S’entendre avec une puissance étrangère pour faire condamner son pays par la Cour internationale de justice, à seule fin de contourner la décision d’un juge qui veut protéger son enquête, est-il oui ou non un acte de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ? La nausée qui prend le simple citoyen que je suis n’empêche pas que je m’interroge. La raison d’Etat, aussi vieille que la politique, est aussi l’une de ses nécessités. J’en conviens. Mais la question, de nos jours, est de savoir si la raison d’Etat doit comporter des limites et si on peut lui imposer au moins certaines règles. Ne serait-ce que celles qui préservent la République et la démocratie d’indignités pires encore que celles que la raison d’Etat doit laisser à jamais cachées. Dans l’affaire djiboutienne, on connaît les enjeux : dernière base militaire française en Afrique, le Président voyou de ce pays fait payer cher à la France, en espèces sonnantes et trébuchantes, le chantage d’aller se vendre plutôt aux Américains.

Mais si Paris valait bien une messe, Djibouti vaut-il l’enfer ? Puisqu’il faut être cynique en ce domaine, plutôt que de cajoler un personnage sanguinaire et corrompu dont la fidélité à la France est le pari le moins sûr, n’existe-t-il pas d’autres procédés pour parvenir à un résultat moins déshonorant ? Une démocratie digne de ce nom devrait aujourd’hui s’interroger sur ce que doit être encore la raison d’Etat. Doit-elle avoir des limites ? Doit-elle rester le choix que fait un seul homme dans le secret de sa conscience ? Qu’est-ce qui nous garantit que l’intérêt du pays soit seul à dicter ses choix ? Comment prémunir une Nation des compromissions que des hommes, oublieux des devoirs de leur charge, osent commettre en son nom ? Il n’y a de pas réponse simple, ni facile. Les errements de notre République montrent pourtant qu’il serait temps d’y réfléchir, si nous ne voulons pas y perdre définitivement notre âme.


► Le Nu perdu lu par Ella Marder.




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  • Alexad
    • Posté à 19h03 le 14/06/2007
    • Internaute 8145

    Je me souviens des premières déclarations de cette femme, relayées par de rares journalistes courageux. S’ensuivaient des mois, des années de silence...puis de nouveau sa voix, au détour de communiqués rares et laconiques...
    12 ans déjà ! ! 12 ans de souffrance pour la vérité et la dignité, s’opposant à 12 ans de tranquille trahison sous le couvert de la raison d’Etat....

    • Anonyme répond à Alexad

      Le combat de cette femme courageuse est exemplaire à tous les niveaux .
      Il faut dire aussi que c’est grace à ce journaliste qu’est Bernard NICOLAS , que ce scandale a été dévoilé . Je le connais très bien d’ailleurs il fait parti maintenant de mon cercle d’amis .
      En effet c’est aussi grace à lui qu’un scandale de santé publique est apparu au grand jour suite à un reportage qu’il avait tourné dans le cadre de l’emission 90 MINUTES de CANAL+ (émission arrêtée de depuis juillet 2006) .
      Concerné par ce scandale , je peux vous dire que le combat que je mène depuis 13ans dans le cadre de l’association que j’ai créé et que je préside sans discontinué depuis 1995 n’est pas facile . J’ai connu moi aussi la méchanceté de certains hommes irresponsables , le laxisme des pouvoirs public , mais ma pugnacité commence à payer .
      Dans cette affaire c’est le « business » qui était la priorité , et non la santé des personnes concernées ;
      Encore bravo Madame BORREL pour votre combat , je vous admire car vous me donnez encore plus de force pour continué le mien . Je souhaite pour vous et vos enfants , que les assassins de votre époux soient enfin arrêtés et condamnés pour cet acte odieux , et que justice vous soit rendue . Merci à toi Bernard pour ton courage (beaucoup de journaliste devraient prendre exemple sur toi).
      Je rete anonyme , mais je pense que certains me reconnaîtront .

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 20h47 le 14/06/2007
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    « Une démocratie digne de ce nom devrait ... » - Nous ne sommes plus dans une démocratie digne de ce nom.

    • Anonyme répond à Le Yéti

      Oui, vous avez raison, le Peuple ayant déçu le parti socialiste il convient de changer le peuple...
      C’est de Brecht je crois.
      Alviano

  • Pierre-Yves
    • Posté à 04h36 le 15/06/2007
    • Internaute 2851

    Merci Jean de Maillard pour ce texte. Merci d’avoir accolé ce court poème de René Char lu par Ella Marder. C’est pour lire ce genre d’enquête et de réflexions que j’ai voulu m’abonner à rue89. J’espère avoir le temps de contribuer au site également. Sincères et chaleureuses salutations.

    • Servais-Jean
      Servais-Jean répond à Pierre-Yves
      43
      • Posté à 03h15 le 23/07/2007
      • Internaute 4591
        43

      In extenso je reprend ce que dit Pierre-Yves.

      « Passé inaperçu des intellectuels et des médias “

      Ce texte en est un vibrant exemple.
      Vibrant - car on sent dans cet article une forme de rage et de douleur devant l’injustice.
      Exemple - car il ouvre le chemin qui peut et doit conduire Chirac devant la Haute Cour de Justice.

      Mais qui a lu cet article ?

  • Buzhidao
    Buzhidao
    Carte de presse n°343-F (oui, (...)
    • Posté à 08h35 le 15/06/2007
    • Internaute 8529
      Carte de presse n°343-F (oui, (...)

    Paris valait bien une messe et cet article une petite correction.

  • Anonyme

    Le respect de la vie prime avant toute autre considération ou raison, fût-ce t’elle d’état. Avec l’évolution des consciences, le concept même de « raison d’état », apparait comme désuet et anachronique, laissons la aux personnages poussiéreux d’un autre siècle. J.C.

  • Anonyme

    « Attention, il s’agit d’un scoop de tout premier ordre. Après un entretien avec la veuve du Juge Bernard Borrel, assassiné le 18 octobre 1995 à Djibouti, M. Joseph Ferrayé m’apprend qu’il est en mesure d’avancer une hypothèse sérieuse sur le mobile et les commanditaires de son assassinat. En effet, il semble que le juge Borrel ait été régulièrement informé à l’époque par un ancien agent de la DST, Daniel Levavasseur, qui, en qualité de détective, était chargé, pour le compte de Joseph Ferrayé, d’enquêter sur le détournement de ses brevets touchant les systèmes d’extinction et de blocage des puits de pétrole en feu. C’est dans le cadre de ces investigations, que le juge Borrel se préparait avant d’être assassiné à faire séquestrer des matériaux acheminés dans le Golfe persique pour la fabrication de cette invention détournée par de hauts responsables de l’Etat français à travers l’Industrie Française du Pétrole et la compagnie Elf. Aux dires de Joseph Ferrayé, le Juge Borrel aurait pris la peine de consigner par écrit l’objet de son activité par une allusion à ses brevets détournés. A l’époque, M. Ferrayé vivait caché avec sa famille pour échapper au mandat d’assassinat lancé contre eux (d’après les révélations de Laurent Fabius à son ami d’enfance Me Eric Duret) par le gouvernement à peine installé d’Alain Juppé, sous la toute nouvelle présidence de Jacques Chirac, élu le 6 mai 1995. Encore que Daniel Lavavasseur, protégeant ses propres intérêts n’eût pas jugé bon de faire état devant Ferrayé de sa collaboration avec le Juge Borrel, informé de la mort de ce dernier et craignant pour son client dont il assurait la sécurité un sort similaire, il tâcha de négocier avec le gouvernement l’abandon du mandat d’assassinat : à quoi il réussit le 21 octobre 1995. Quatre plus tard, soit en octobre 1999, Joseph Ferrayé qui n’avait pas entendu parler d’elle, quoiqu’elle fût en liaison permanente avec Daniel Levavasseur, reçut un coup de fil de la commissaire des Renseignements Généraux, Brigitte Henri. De sa voix grave, celle-ci l’avertit qu’elle avait reçu instruction des hauts responsables de l’Etat et du Président Chirac en particulier, de lui proposer 800 millions de dollars pour qu’il consente à retirer une plainte qu’il venait de déposer en Suisse. Joseph Ferrayé, auquel des conventions signées donnait droit à 17 milliards de dollars, rejeta cette offre. Devant être auditionné en mars 2003 par la juge Christine Junod du parquet de Genève à propos du dossier Ferrayé, le détective Daniel Levavasseur était assassiné à son tour, en février 2003, et son assassinat maquillé en accident de varappe. De là ressort un motif crédible de supposer que Jacques Chirac et son gouvernement ont ordonné l’assassinat du Juge Borrel, comme ils firent sans succès celui de la famille Ferrayé. Il se trouve enfin que l’Elysée a fait interdiction il y a deux jours à deux juges d’instruction de perquisitionner à l’intérieur de son enceinte, dans le cadre de l’enquête sur la mort du juge Borrel. » Commentaire n° 21 posté par : Zapatrick le 04/05/2007 - 03 : 52 : 16 Lien

  • Anonyme

    « De là ressort un motif crédible de supposer que Jacques Chirac et son gouvernement ont ordonné l’assassinat du Juge Borrel, comme ils firent sans succès celui de la famille Ferrayé. »
    c’est du délire, personne peut croira cela, tous les puissants sont des assassins, il y a que nous, les pauvres gens qui soyons honnetes. Voyons, c’est une ficelle trop grosse, ou alors, il faut des preuves !

  • Anonyme

    Par contre, les noms de tous ceux qui ont entravé les investigations, les noms de tous ceux qui ont insulté Borrel, ça, il faudrait le dire, le publier, et que l’on sache où ils sont, où ils travaillent, quelle est leur parcours. Voila quelque chose d’efficace !

  • Anonyme

    La raison d’état a bon dos.

    Ce n’est pas la raison d’état mais la raison privée de quelques sac à ordures au gouvernement et autres Chi. . .ures.

  • Luke
    • Posté à 10h54 le 16/06/2007
    • Internaute 4868

    Ta remarque est bien vue, 12H30 : il ne s’agit même plus de raison d’Etat (avec son cortège de crimes), mais de raison privée. Cela dit : peut-on vraiment distinguer entre l’une et l’autre, lorsque l’Etat est aux mains de voyoux-RPR ?

  • Anonyme

    BONNE NOUVELLE : LE DEPUTE DU NORD CHRISTIAN VANNESTE S’ENGAGE A INTERPELLER LE GOUVERNEMENT AU SUJET DE L’AFFAIRE FERRAYE/BORREL DES LA PROCHAINE SESSION PARLEMENTAIRE

    « Quant à l’Affaire Ferrayé/Borrel, si Chistian Vanneste est réélu en juin -comme nous l’espérons-,
    il sera foncièrement libre d’agir comme bon lui semble, c’est pourquoi nous
    nous engageons à ce qu’il pose la question au ministère concerné. »

    Email du 4 mai 2007 envoyé par le Cabinet parlementaire de Christian Vanneste à Zapatrick.

    Pour plus d’information, voir le commentaire du 15/06 à 15H42 ci-dessus.

    Pour joindre le Cabinet du député Vanneste :
    tel : 01 40 63 77 92
    fax : 01 40 63 98 10
    email : cvanneste@assemblee-nationale.fr

  • Anonyme
  • Anonyme
  • framboaz
    framboaz
    artiste peintre, entre autre
    • Posté à 17h34 le 07/09/2007
    • Internaute 15223
      artiste peintre, entre autre

    L’affaire Borrel n’est qu’une infime partie de l’iceberg apparemment. combien de journalistes, de magistrats et autres courageux seront nécessaires pour nous dévoiler les nombreuses affaires puantes qui parsèment la fameuse politique franco-africaine ? peut être qu’à force de vérité, l’illusion ne pourra plus durer et ce sera le moment du grand nettoyage dans les relations franco africaine. et qui sait moins de corruption ? Je rêve, mais seule l’utopie à permis à l’humanité d’avancer centimètre par centimètre.

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