Chez Jean de Maillard

Jean de Maillard, magistrat, décrypte l'actualité judiciaire.

Les juges, pas toujours des héros, mais des cibles faciles

Jean de Maillard
Magistrat
Publié le 07/06/2007 à 11h02

Divine découverte : la violence est entrée dans les salles d’audience et les cabinets des juges. Personnellement, cela fait une vingtaine d’années que je l’ai rencontrée, sous des formes diverses. J’ai assisté un jour à une bataille rangée à l’audience correctionnelle entre une trentaine de gendarmes et autant de Gitans. Je vous laisse imaginer l’ambiance. Une autre fois, j’avais dû faire moi-même le coup de poing contre un type qui venait d’agresser (gratuitement) une femme dans le tribunal. Une autre fois encore, j’ai reçu la visite d’un garçon boucher un peu dérangé. Heureusement, nous avions été prévenus qu’il était porteur de tout son attirail professionnel dissimulé dans ses chaussettes et sa ceinture : couteaux, hachoir, etc.

A l’époque, quand je faisais observer à mes collègues que les tribunaux étaient quand même des lieux où échouent beaucoup de gens à problèmes (c’est un euphémisme) et qu’il est étonnant qu’on puisse s’y promener dans tous les couloirs et les bureaux sans aucun contrôle, je n’avais droit qu’à des haussements d’épaules et des regards narquois. Longtemps les magistrats ont tenu pour indigne d’avoir à se penser comme le commun des mortels. Ils mettaient leur fierté dans le mépris des questions de sécurité.

Je me souviens de cette scène d’un film inspiré de l’assassinat du juge Michel ( »Le juge « ). Le juge d’instruction français discute avec un collègue italien, surpris de le voir débarquer à Palerme sans la moindre protection alors qu’il sait, lui, que la présence du magistrat français est connue de la mafia depuis l’instant où il a posé le pied sur le tarmac. Il lui demande avec curiosité comment il assure sa sécurité. Le Français, très fier, sort un stylo de sa poche et répond : “Avec ça ! ‘.

La répartie est noble, elle est tout à fait véridique de surcroît. Quand les magistrats les plus exposés, Eva Joly, Renaud Van Ruymbeke, les juges antiterroristes, se sont vu octroyer des gardes du corps, ils ont suscité l’ironie et la jalousie du corps : pourquoi eux et pas moi, surtout que le statut de personne protégée’ implique le privilège d’avoir une voiture de fonction ! La petitesse d’esprit est la chose la mieux partagée, et n’épargne pas même les plus vertueux des hommes (et des femmes).

Mais revenons aux stricts problèmes de sécurité. Il est évident que le climat social de notre beau pays s’est considérablement dégradé en vingt années d’alternances politiques. Les anecdotes que je rapportais plus haut étaient encore exceptionnelles autrefois. Aujourd’hui, ce que n’osent pas trop dire les magistrats –et je comprends qu’ils en aient honte– c’est que la violence s’est installée jusque dans les rapports quotidiens du juge et du justiciable. Elle est souvent latente et sourde, mais il est clair à présent que le juge ne fait plus peur et que sa fonction n’impose plus guère de respect.

En périphérie parisienne en particulier, les tribunaux correctionnels adaptent leur sévérité à la composition de la salle d’audience. La présence bruyante et menaçante des bandes sur les bancs du public a un effet très lénifiant sur le quantum des peines... Après cela, la police, qui rechigne à assurer la sécurité des salles d’audience, peut toujours vitupérer contre le laxisme des juges, mais il serait utopique de croire qu’enfiler la robe vous destine à devenir un héros.

Rachida Dati, après l’agression de Metz et son petit tour obligatoire sur place (je pense qu’il doit y avoir un avion prêt à décoller à tout moment de Villacoublay pour que les ministres puissent se rendre sur les lieux de toutes les catastrophes : faute de pouvoir y faire quelque chose, c’est au moins l’occasion de se montrer) a entonné le refrain désormais bien connu, sur l’air du ‘je vais régler tout ça’. Que n’y avait-on songé plus tôt ? Mais, au risque de paraître grincheux, je doute que cette agitation serve à quelque chose, sinon peut-être à éviter une grève des magistrats, qui adorent qu’on les rassure. Car, une fois encore, ce n’est pas en mettant le nez sur l’événement qu’on trouve les bonnes solutions.

S’il y a des problèmes croissants de sécurité dans les tribunaux, c’est parce que la justice est descendue de son piédestal, du mauvais côté de surcroît. Je repense justement à l’assassinat des juges Renaud et Michel, dans les années 70 et 80. Avant que les assassins n’arment leur pistolet, c’est la hiérarchie qui avait créé les conditions de ce qui allait leur advenir. Le premier, dédaigneusement catalogué ‘shérif’ (la pire des insultes), était en butte à l’hostilité d’un corps qui n’avait jamais accepté l’intégration de cet ancien administrateur des colonies. Il n’avait sans doute pas la bonne éducation de la bourgeoisie provinciale, et ne partageait pas non plus son sens de la discrétion. Le Milieu, qui a autant d’indicateurs que la police, le savait évidemment. Il savait que ses méthodes peu orthodoxes insupportaient ses supérieurs. On pouvait le tuer sans faire trop de peine à la magistrature.

Même chose pour Michel, le juge de Marseille tué en 1981. Il avait déclaré la guerre au Milieu qui, dans le fief de Gaston Defferre, a toujours tenu le haut et le bas du pavé. Sa hiérarchie avait d’ailleurs entrepris elle-même de le réduire, avec ses propres méthodes, en engageant des poursuites disciplinaires. Son crime : il avait récupéré dans les scellés un magnétophone pour son travail. Là encore, le Milieu savait.

La violence quotidienne des tribunaux n’a évidemment rien à voir avec ces terribles assassinats. Quoique... Depuis les années 1980, la mode est au discrédit de la justice et surtout des juges. J’entends bien que ceux-ci ont tout fait ou à peu près pour faciliter la tâche de leurs contempteurs, incapables d’expliquer ce qu’ils font, pourquoi ils le font et comment ils le font.

Combien de fois, face à des attaques indignes contre des collègues courageux (il y en a) ou des décisions pertinentes mais dérangeantes (cela existe), qui font se déverser des flots de critiques stupides ou viles (souvent les deux), combien de fois, donc, n’ai-je entendu dire avec lassitude ou couardise : ‘il ne faut pas s’abaisser à répondre’ ? Les attaques contre Eva Joly ou Philippe Courroye de toute l’élite politico-intellectualo-médiatique pendant des années, aujourd’hui les mêmes attaques contre Renaud Van Ruymbeke, et tant d’autres que nous avons oubliées (le premier ayant été Thierry Jean-Pierre il y a bientôt vingt ans) ont créé un climat d’hallali judiciaire. Quoi qu’il se passe, c’est la faute aux juges. La magistrature l’a bien cherché, je l’avoue, et je ne cherche pas à défendre une profession, même si j’en fais partie, aussi peu capable de se défendre elle-même. Mais la classe politique, qui n’a eu de cesse de la discréditer depuis le jour où quelques juges se sont intéressés de trop près à ses affaires, porte la plus lourde responsabilité, car elle a dessiné une cible dans le dos de chaque magistrat. Comment s’étonner que quelques esprits faibles, espèce qui n’est pas en voie de disparition, se croient autorisés, eux aussi, à faire des cartons ?

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  • Alexad
    • Posté à 15h43 le 07/06/2007
    • Internaute 8145

    Difficile de réagir à cet article. D’accord, l’agression médiatisée ces derniers jours est inadmissible. D’accord également, les déclarations récentes et de « circonstances » du pouvoir en place sont affligeantes, et ce ne sont pas les médias (presse et TV d’aujourd’hui) qui traiteront sérieusement et pédagogiquement du rôle des Magistrats et de la justice et des moyens mis à leur disposition pour travailler.
    Rappelons « l’impuissance » des Magistrats qui sont uniquement en charge de l’application des règles votées par des députés élus (réfléchissons donc aux lois qui vont être votées prochainement...et qui aggraveront ce sentiment d’injustice et de révolte). Il y aura de plus en plus de gens maltraités face à des Magistrats qui seront aussi les seuls maltraités du système économique et social...(Bon courage !)
    Cependant, rappelons également le vrai pouvoir dont ils disposent face aux justiciables dans l’interprétation de ces lois et les circulaires de leur ministère de tutelle les incitant à orienter leurs décisions....
    Que dire aussi des Magistrats qui s’endorment (réellement) en pleine audience au civil comme au pénal ? Que dire des Magistrats qui ne lisent pas les documents versés aux dossiers et rendent un jugement à côté de la plaque favorisant le ressentiment ? Que dire des Magistrats soucieux uniquement de leur carrière face au système politique ?
    Ce monde là n’est ni tout blanc ni tout noir...
    Avec la « rupture »... Y aura-t-il encore des juges Joly (éloignée de ses dossiers), Renaud, Michel (assassinés), etc. ?
    Quel effet aussi sur le public procurent des décisions de peines plutôt légères (quand elles sont enfin rendues..) prises à l’encontre des délinquants en col blanc ?

    • Jean Batoncouaniste
      • Posté à 18h50 le 07/06/2007
      • Internaute 1625

      Si le juge est déchu de son rôle et que sa robe n’inspire plus le respect, il faut aller lui chercher des acolytes, mettre à sa droite quelque vedette de Star Ac, lui donner une aura « People », le déguiser en Poivro d’arvor ou Ardison, repenser le prétoir comme un plateau de télé ou la sentence serait donnée à une foule hystérique par un bon dieu en plastic rose... que saisje...

    • Anonyme répond à Alexad

      Certes, les juges ne disposent pas d’assez de moyens etc..ils pleurnichent suffisemment comme ça. Néanmoins, ils ne sont pas les seuls dans ce cas. Ils détiennent un pouvoir insensé et souvent abusif. On ne parle plus de l’affaire Outreau..en revanche on fait un scandale quand un juge se fait agresser. Bien sûr que c’est dramatique ; mais combien d’affaires comme celle-ci pour des monstruosités nommées légèrement « erreurs judiciaires » ? Il serait temps que les juges soient aussi prompts à répondre de leurs actes qu’ils le sont à s’indigner pour ce qu’ils nommeraient un fait divers s’il s’était agi de quelqu’un d’autre ayant subi une telle agression. Seraient-ils les seuls à souffrir de la violence de la société ?

  • Anonyme

    je vous fais juge...

  • Luke
    • Posté à 16h42 le 07/06/2007
    • Internaute 4868

    C’était il y a une vingtaine d’années, aux Etats-Unis. J’étais convoqué à la « Court », pour une histoire de PV automobile. Le pauvre mexicain intimidé qui passait avant moi demanda, comme c’était son droit, à bénéficier d’un interprète. J’ai encore en tête la réponse du juge, qui portait son mépris jusque sur son faciès, et qui refusa, au motif que : « his English is better than mine », sic... Admettons, par hypothèse (mon propos n’est évidemment pas d’encourager autrui à commettre des actes inconsidérés), que ce mexicain aît à jamais fait passer à ce juge, le goût de ce genre de plaisanteries. Eh bien, je ne saurais affrmer avec certitude, que j’en aurais éprouvé une infinie tristesse...

  • Anonyme

    LES HEROS SONT FATIGUES

    Entre fraternelles maçonniques, courses aux rubans de la légion d’honneur et impératifs de carrière, il ne reste plus guère de place pour les rares juges qui veulent encore vraiment juger dans l’intéret du justiciable et non en faveur du fort, de l’élu, du riche, du frère maçonnique.

    Ceci étant, l’agression contre ce magistrat de Metz, Mr Norris, est inadmissible. En plus, pour l’avoir connu il y a quelques années, je peux assurer qu’il s’agit d’un homme et d’un magistrat estimable.
    Prompte rétablissement

  • Anonyme

    D un autre coté comment s etonner de ce discrédit (et de cette violence) quand même un « Ministre de l intérieur » se permet de critiquer le travail des juges... ? ? ?

    • Anonyme

      16H56 oublie de nous dire que l’ex-ministre de l’Intérieur n’a critiqué le travail des juges, que lorsqu’il a vu lui aussi dans l’affaire d’Outreau, la possibilité de se poser en toute impudence en défenseur de la veuve et de l’orphelin... Mais pour autant que l’on sache, ce même personnage ne critique pas le travail des juges, lorsque ce même travail permet à des escrocs-RPR, de se ballader en liberté.

      • Alexad
        • Posté à 18h14 le 07/06/2007
        • Internaute 8145

        en effet...

  • Anonyme

    Quand les juges font et disent la JUSTICE ils sont tout à fait respectés par tous mais quand ils se mettent au service des plus forts leurs jugements sont vu comme étant une flagrante injustice ! Il n’y a qu’à voir ; les jeunes qui sont dans l’entrée de leurs immeubles respectifs sont amenés illico devant la « justice rapide » et quand un conseil d’administration d’une multinationale fait les poches de la société en s’accordant des pseudos salaires dit « mérités » et en prenant deux milliards des contribuables… il faut des années d’instruction (aux frais des contribuables) et des années pour un procès qui fini avec l’acquittement pur et simple de tous les accusés… avec en prime des dédommagements important (on parle de millions) ! Les salariés ont perdu leurs travails, ils ont aussi perdu leurs retraites sans parler de leurs dignités ! Si la justice continue à imposer l’injustice je ne prévois rien de bon pour l’avenir, le petit peuple risque fort bien de foutre le feu aux soi-disant Palais (de justice) ! ! !

    • Anonyme

      c’est le parlement qu’il faut bruler alors car les juges ne font qu’appliquer les loi votées par le parlement élu par le peuple
      à bon entendeur salut ! ! ! voyez ce qu’il vous reste à faire !
      mp

      • Luke
        • Posté à 10h47 le 09/06/2007
        • Internaute 4868

        tu as raison de nous rappeler, mp, l’existence de ces lois que les juges sont supposés appliquer. Mais l’expérience montre qu’il y a trente-six façons d’appliquer une loi, et/ou, qu’il y a toujours un texte de loi parmi toutes, qui permettra de justifier telle ou telle décision. N’écartons donc pas si vite, la responsabilité des juges...

  • manu2005
    manu2005
    Afghanistan,Lybie, la france (...)
    • Posté à 20h18 le 10/06/2007
    • Internaute 1805
      Afghanistan,Lybie, la france (...)

    Je n’aurai songé à être aussi méchant et incisif M. de Maillard.

    A la lecture des commentaires, je ne suis pas sûr qu’il ait été bien compris.

    Le comportement des politiques n’explique pas tout comme il le dis lui même.
    C’est une profession, comme beaucoup d’autres hélas, très imbue d’elle même.

    Mais depuis quelques temps, je pense que le politique a passé les bornes.

    Spécialement , M. Sarkosy, qui a régulièrement reporté sur cette profession ses propres ratages au ministère de l’intérieur.
    Qui marginalise des pans entiers de la société, qui, puisque plus citoyen, n’ont plus de respect pour la république, ni de confiance en elle.

    Bien sûr que ça existait déjà, comme le dit d’ailleurs M. de Maillard., mais pas dans ces proportions je crois.

  • Anonyme

    Ne pensez-vous pas que le SPIP peut offrir des perspectives de réinsertion qui permettraient de créer un lien social entre le juge et le justiciable et ce, aux heures ouvrables.

    Coucou, mon Jeannot , on t’aime ....

    PS/ Peux-tu nous rendre l’agonie du Christ SVP...

  • toktomi
    • Posté à 21h15 le 24/07/2007
    • Internaute 9821

    bah non,c est la vrai vie qui se fait entendre.

    moins de moralisme et + de jugement équitable serait + sécurisant pour chaque adversaire.

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