Patrick Jarreau

La course à l'Elysée et autre actualité politique vue par l'ancien directeur de l'information du Monde.

Howard Dean prêche l'obamisme aux gauches européennes

Patrick Jarreau
Journaliste
Publié le 05/04/2009 à 12h48


Howard Dean à Indianapolis en mai 2008 (Jason Reed/Reuters).

Howard Dean, vous vous souvenez ? Il fut le candidat « insurgé » aux primaires démocrates, en 2003, contre George Bush, contre la guerre en Irak, contre la mainmise des républicains sur le pouvoir fédéral et, au total, contre l'union nationale qui s'était installée, à Washington, après les attentats du 11 septembre 2001.

Favori de la presse et des sondages, Dean s'était fracassé sur le premier vote des électeurs démocrates, en janvier 2004, dans l'Iowa, qui avait placé en tête John Kerry et l'avait relégué, lui, à la troisième place. Après le célèbre cri -de rage ou de guerre- qu'il avait lancé au soir de sa défaite, il n'avait jamais pu revenir dans la course. (Voir la vidéo)


Tirant les leçons de son aventure et de l'échec final du Parti démocrate à la présidentielle, en novembre 2004, Howard Dean a fait campagne pour devenir le président du comité national du Parti démocrate. Il a enlevé la direction de la machine partisane aux caciques démocrates de Washington et mis en application des choix stratégiques qui ont contribué largement à la victoire de Barack Obama en 2008.

Mais tout le monde n'est pas de cet avis dans l'équipe du vainqueur. Quand Howard Dean a quitté la présidence du Parti démocrate, comme prévu, il n'a pas obtenu un poste dans la nouvelle administration, alors que ce médecin a beaucoup réfléchi à la réforme de l'assurance-maladie, l'un des grands projets d'Obama. Il se partage maintenant entre un cabinet d'avocat spécialisé dans les énergies alternatives, un rôle de consultant pour CNBC, chaîne de télévision spécialisée sur l'économie, et l'animation de Democracy for America, l'organisation qu'il avait créée en 2004 pour conquérir la direction du Parti démocrate et que préside son frère Jim.

Depuis une dizaine de jours, Howard Dean est venu évangéliser ce qu'il appelle le « centre-gauche » européen, c'est-à-dire les partis socialistes, en leur enseignant les méthodes qui ont permis la renaissance de leur équivalent américain. Après être allé en Grande-Bretagne et avoir passé deux jours à Bruxelles, il a été invité à Paris par la fondation Terra Nova, qui s'emploie à essayer de moderniser le Parti socialiste.

Dean a rencontré longuement la direction du PS et les candidats de celui-ci aux élections européennes, puis participé à un débat public, à la mairie du IVe arrondissement, avec Delphine Batho et Dominique Bertinotti, partisanes de Ségolène Royal, et Arnaud Montebourg, qui le fut. L'artisan de la réorganisation du Parti démocrate a aussi déjeuné, samedi, avec des journalistes, avant de dîner avec des chefs d'entreprise qui sponsorisent Terra Nova et de travailler, dimanche, avec le conseil scientifique de la fondation.

Réinventer la politique de proximité

« Nous n'avions pas l'appareil d'un parti moderne », explique Howard Dean en parlant du Parti démocrate. Face à la puissante mécanique républicaine, les démocrates étaient en retard sur le recensement des électeurs (aux Etats-Unis, les partis mènent des campagnes d'inscription sur les listes électorales), le recrutement de militants actifs localement, la diffusion des messages auprès des catégories concernées, le contrôle des opérations de vote. L'ancien président du parti assure ainsi :

« Si Obama a gagné la Floride avec 51% des voix, c'est uniquement parce que notre organisation de terrain a été plus efficace, cette fois, que celle des républicains. »

Sa stratégie a consisté aussi à s'intéresser à l'ensemble du territoire -ce fut la « stratégie des cinquante Etats“- plutôt qu'aux seuls Etats susceptibles de basculer, ce qui laissait de côté les publics démocrates des régions solidement acquises à un parti ou à l'autre.

Howard Dean avait été le premier à expérimenter, en 2003, la puissance de l'Internet comme moyen de communication, de mobilisation et de collecte de dons. Les leçons qu'il en a tirées ont été mises à profit par la campagne de Barack Obama. En fait, les démocrates ont réinventé la politique de proximité, le porte-à-porte, le contact direct entre les militants porteurs du message et les électeurs. Et au lieu de fractionner le message en fonction des différentes cibles, ils ont diversifié les porteurs d'un message unique, commente Olivier Ferrand, président de Terra Nova, qui a consacré une passionnante étude à la campagne de 2008. Howard Dean assure :

‘Plus vous décentralisez, mieux ça va. A la base, il y avait des gens qui voulaient que ça change et qui étaient prêts à s'engager pour cela. Nous leur avons donné de l'argent, du monde, des règles. Nous les avons formés par des séminaires tous les deux mois.’

La clé de la réussite, selon lui, c'est l'‘enpowerment’, c'est-à-dire la délégation de pouvoir et la responsabilité.

Une nouvelle génération de militants

Dean estime que si les démocrates ont gagné, ils le doivent, outre la personnalité de leur candidat, au fait qu'ils sont parvenus à représenter une nouvelle génération d'Américains, qui a une autre culture, une autre vision du monde, d'autres modes de socialisation que les générations précédentes. C'est aussi une génération plus réceptive à une action politique inclusive, recherchant l'entente plutôt que le clivage. Pendant la campagne, ce sont les républicains qui sont apparus comme des diviseurs face à Obama le rassembleur.

Ce pragmatisme, cette vision instrumentale du militantisme sont de nature à heurter en France, où l'on répugne à considérer les citoyens comme des individus mus par des intérêts. Mais l'opposition entre le vieux parti démocrate, héritage des années 1970, et le nouveau qui s'est dégagé dans les cinq dernières années n'est pas sans rapport avec le conflit qui a marqué la campagne socialiste de 2007 entre la rue de Solférino d” un côté, Ségolène Royal et son organisation Désirs d'avenir d'un autre côté.

Un américanisme de progrès

Ce qui est intéressant, aussi, dans ces premiers mois de la présidence Obama, ce sont les efforts des démocrates pour établir des liens avec les gauches dans le monde, notamment en Europe et en Amérique latine. Plusieurs responsables socialistes ont participé, en mars, à un séminaire organisé par les pourvoyeurs d'idées de la campagne du candidat démocrate à destination des formations progressistes d'une vingtaine de pays. Il y a dix jours, le vice-président, Joseph Biden, a pris la parole, avant le G 20, devant les représentants de partis de gauche européens et latino-américains réunis au Chili.

Cela rappelle, dans un contexte très différent de celui de la guerre froide, le temps où, dans les années 1950, la gauche politique et syndicale américaine entretenait des liens actifs avec ses homologues en Europe et dans le tiers-monde. Depuis Richard Nixon et Ronald Reagan, l'“américanisme” s'est identifié avec une vision politique de droite, culturellement conservatrice, économiquement ultralibérale et géopolitiquement occidentale. La génération Obama veut renouer avec l'américanisme de progrès du New Deal, du Peace Corps, de l'anticolonialisme et du multiculturalisme.

Photo : Howard Dean à Indianapolis en mai 2008 (Jason Reed/Reuters).

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  • Alexad
    • Posté à 13h17 le 05/04/2009
    • Internaute

    Un article très intéressant !

    Relevé entre autres :
    « Ce pragmatisme, cette vision instrumentale du militantisme sont de nature à heurter en France, où l'on répugne à considérer les citoyens comme des individus mus par des intérêts ».

    Et pourtant, il a suffi qu'un candidat aboie « la rupture, les réformes ! ! » pour que 53 % des électeurs croient que ce discours allait dans le sens de leurs intérêts ! !

  • Infovite
    Infovite
    info-espress.over-blog.com
    • Posté à 13h28 le 05/04/2009
    • Internaute
      info-espress.over-blog.com

    Actuellement , on prêche beaucoup en politique.
    Alors qu « une partie du peuple se bat pour tout “simplement” survivre.
    Les prêches... on s'en tape !
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  • désactivé à la demande du riverain
    • Posté à 13h53 le 05/04/2009

    Oh ! mais maintenant la gauche est sûre de gagner en France. Elle va appliquer les recettes de Howard Dean et hop ! elle rafle la mise. Elle peut dormir sur ses deux oreilles, la gauche... Veinarde, va !

  • Atlantis
    Atlantis
    Etudiant apolitique
    • Posté à 14h00 le 05/04/2009
    • Internaute
      Etudiant apolitique

    Rendre le PS plus moderne ?
    On lui souhaite bonne chance !

  • Chevalier De Monlac
    Chevalier De Monlac
    Chevalier en mousse
    • Posté à 14h14 le 05/04/2009
    • Internaute
      Chevalier en mousse

    De plus en plus quand on parle de politique et cet article n'y déroge pas, on parle de prise de pouvoir.

    Comme si l'unique but de la politique était de savoir comment le conquérir et pas du tout comment l'exercer une fois aux responsabilités.

    Je suis personnellement pour que la démocratie ne ressemble pas à une royauté élective, avec un faible tout particulier pour la seule véritable démocratie qui est la démocratie direct.

    • Atlantis
      Atlantis answers to Chevalier De Monlac
      Etudiant apolitique
      • Posté à 14h30 le 05/04/2009
      • Internaute
        Etudiant apolitique

      IL faut trouver un juste milieu entre démocratie représentative et démocratie directe, l'expérience de la IVème nous le montre, malgré les nombreuses réussites de cette mal aimée de l'histoire !
      Après, dans notre système actuel, il est impossible de faire de la politique sans le pouvoir. Vous voulez des exemples ?

      • Chevalier De Monlac
        Chevalier De Monlac answers to Atlantis
        Chevalier en mousse
        • Posté à 14h41 le 05/04/2009
        • Internaute
          Chevalier en mousse

        La IV république n'est pas plus démocratique que la V, c'est une illusion de croire qu'une « aristocratie » est plus démocratique qu'une « monarchie ».

        Pour moi on a une énorme marge de progression démocratique, et je suis persuadé que le recours régulier à des referendums serait un bon moyen d'obtenir une vraie démocratie.

         
        • evaleto
          evaleto answers to Chevalier De Monlac
          grub
          • Posté à 22h55 le 05/04/2009
          • Internaute
            grub

          Exact la démocratie directe est la seul qui responsabilise le peuple. Ca ne veut pas dire que tout est rose mais toutes les tendances sont confrontées selon la réalité actuelle des clivages des mentalités des peurs etc. La politique ne doit pas être délégués « à ceux qui savent ».

          La suisse est l'unique pays au monde à l'appliquer ! ! !
          Lien

          oe

        • clausius
          • Posté à 23h52 le 05/04/2009
          • Internaute

          « je suis persuadé que le recours régulier à des referendums serait un bon moyen d'obtenir une vraie démocratie. »

          Très difficile à dire. Pour moi les gouvernants doivent forcer la main de l'opinion publique quand c'est nécessaire, comme lors de l'abolition de la peine de mort ou l'autorisation de l'IVG. A l'époque l'opinion publique était contre, et fort heureusement (selon moi), on est passé outre !
          Et de manière générale, le risque de déviance populiste est grand. Que se passerait il si la crise se prolongeait trop longtemps et que l'idée de préférence nationale gagnait du terrain au sein de l'opinion ? On a déjà connu ça en Europe...

          • Chevalier De Monlac
            Chevalier De Monlac answers to clausius
            Chevalier en mousse
            • Posté à 01h17 le 06/04/2009
            • Internaute
              Chevalier en mousse

            On va faire simple
            Si demain l'idée de la préférence nationale devenait majoritaire dans ce pays il serait très logique que Le Pen ou son horrible fille arriveraient au pouvoir via la démocratie représentative.

            Malgré cette idée qui est assené de manière systematique, le fait est que la démocratie directe n'est pas plus perméable à la démagogie que la démocratie représentative.
            En fait ce que vous dites c'est que le peuple ne prend pas tout le temps les meilleurs decisions, en effet il a bien choisit Sarko et pourtant personne n'a eu l'idée de supprimer cette élection sous ce prétexte.

            Cette faiblesse est intrinsèque à la démocratie c'est comme ça ; mais malgré ça c'est le meilleur système.

            « Pour moi les gouvernants doivent forcer la main de l'opinion publique quand c'est nécessaire, comme lors de l'abolition de la peine de mort ou l'autorisation de l'IVG »

            Qu'elle aurait été le résultat d'un referendum sur ces sujets ?
            Il ne faut pas oublier la partie essentielle du referendum qu'est la campagne ou toutes les parties peuvent donner leur avis.

            La campagne peut (et l'a déjà fait comme ce fut le cas sur le dernier referendum) faire changer le résultat (du moins le résultat attendu).

            La démocratie est une grande echelle, ou chaque barreau correspond a une de ses représentations, dans cette échelle les premiers barreaux comportent le suffrage censitaire, le suffrage indirect, et plus l'on monte plus le lien est direct entre le peuple et la prise de décision.

            On peut ne pas aimer la démocratie directe mais on ne peut pas nier qu'elle est intrinsèquement plus démocratique que sa forme représentative.

            • clausius
              • Posté à 09h05 le 06/04/2009
              • Internaute

              Je suis tout à fait d'accord avec vous. Comme disait Churchill : « La démocratie est le pire des systèmes à l'exception de tous les autres ».
              Mais c'est pour celà qu'il est nécessaire à mon sens que le pouvoir élu pour 5 ans (ou 4 selon les pays) aie de manière générale une certaine autonomie face à l'opinion, prenne ces années comme un mandat du peuple, et qu'il ne fasse pas la girouette au gré du vent d'opinion. Les personnes au pouvoir sont toujours, qu'on le veuille ou non, Mitterand ou Chirac, Sarkozy ou Royal, plus compétents que « la moyenne du peuple » pour prendre les décisions. 4-5 ans me parait un bon compromis « d'autonomie » pour les gouvernants.
              Sur des réferendums à l'époque de la peine de mort ou de l'IVG, vous avez raison, l'opinion aurait pu aussi basculer, mais elle aurait pu aussi se maintenir. Et il est toujours assez difficile après coup de prendre des décisions à rebrousse poil d'un référendum précédent, fussent elles bonnes.

        4 other comments
    • Atlantis
      Atlantis answers to Chevalier De Monlac
      Etudiant apolitique
      • Posté à 14h30 le 05/04/2009
      • Internaute
        Etudiant apolitique

      IL faut trouver un juste milieu entre démocratie représentative et démocratie directe, l'expérience de la IVème nous le montre, malgré les nombreuses réussites de cette mal aimée de l'histoire !
      Après, dans notre système actuel, il est impossible de faire de la politique sans le pouvoir. Vous voulez des exemples ?

      • Atlantis
        Atlantis answers to Atlantis
        Etudiant apolitique
        • Posté à 17h54 le 05/04/2009
        • Internaute
          Etudiant apolitique

        Excusez double post^^

  • durutti91
    • Posté à 17h59 le 05/04/2009

    C'est intéressant qu'une partie du parti démocrate se sente proche de la gauche européenne mais :

    1 De quelle gauche ? c'est vaste et varié.

    2. Historiquement le parti démocrate n'est pas plus à gauche que les républicain, je parle de l'ensemble pas dans le détail. Pendant la guerre de sécession, les démocrates soutenaient la confédération et une partie des républicains ont aboli l'esclavage.

    Maintenant c'est bien de gagner le pouvoir mais pour en faire quoi ensuite, si c'est pour gérer à la petite semaine, n'importe qui peut le faire, si c'est pour avoir une société US un peu humanisée...
    L'américanisme du progrès, ok mais à quelle époque, là j'ai pas encore trouvé quand la société US a été de progrès car les groupes conservateurs ont tjrs été puissants et ont tjrs survécus aux crises et aux réformes.

    Enfin appliquer une recette dans une société différente, bonne chance.

  • General Subverciòn
    • Posté à 20h07 le 05/04/2009

    évangéliser,c'est imposer son opinion aux autre grâce au prosélytisme...les socialos sont déjà très doués pour ça...faudra que les ricains trouvent autre chose s'ils veulent nous faire gober qu'ils ont réinventé l'eau chaude...Yankee go home ! ! !

  • clausius
    • Posté à 23h47 le 05/04/2009
    • Internaute

    Le PS qui se met à la sauce démocrate ? Chiche ! L'acceptation sans ambiguïté de l'économie de marché, en allant jusqu'à demander aux constructeurs automobiles en difficulté de réduire encore plus les effectifs pour être aidés. A voir...

  • Utilisateur désinscrit à sa demande 2
    • Posté à 23h42 le 06/04/2009

    Howard Dean prêche l'onanisme aux gauches européennes ?

    Au PS, c'est pas la peine. Ca fait un bon moment qu'ils se paluchent, ceux-là...

  • Nemo Auditur
    Nemo Auditur
    Juriste expatrié
    • Posté à 12h02 le 07/04/2009
    • Expert
      Juriste expatrié

    Le Parti Démocrate américain est naturellement plus proche du Mouvement Démocrate français. Il n'est prisonnier d'aucune idéologie qu'elle soit socialiste ou libérale, il fonctionne avec pragmatisme et humanité.
    On ne peut pas en dire autant du PS qui depuis longtemps s'est perdu dans les méandres des conflits internes et du népotisme.

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