Prise de baecque

Journal de bord culturel d'Antoine de Baecque, historien et critique, passionné de cinéma.

« Charly », d'Isild Le Besco : cinéma d'urgence

Publié le 12/09/2007 à 17h21

Julie-Marie Parmentier (Sangsho/Tamasa)

Charly a entraîné Nicolas dans sa caravane. Elle est une pute, lui a fugué. Mais ils sont tous les deux comme deux jeunes animaux, deux adolescents qui se font face : « T’as déjà baisé ? “ ‘ Non’ ‘ T’as envie ? Je sais pas…’ La fille est dure, lui ne veut jamais rien, ne sait jamais rien. Elle lui donnera une rencontre. Il finira par aller voir la mer. Elle l’accueille là, ‘chez elle’, le dresse, l’initie, mais il la quittera.

Le temps d’une rencontre, ils inventent une forme de mode de vie : concrètement, ça s’emboîte. Ils vivent comme ça ensemble, durant quelques jours : ils s’emboîtent. Ce n’est qu’un passage dans sa vie, mais il ne l’oubliera sûrement jamais.

Elle a croisé l’adolescent, hébété, grand corps mou les cheveux en désordre, assis sur un muret, le matin même, dans un coin perdu de la banlieue de Nantes. Visiblement, il n’a pas dormi cette nuit-là. Elle, toute jeune femme, veston en peau de lapin, jupe ultra-courte, arpentait la place à grands pas. Elle a dépassé le garçon, s’est retournée d’un coup, et a commencé à lui parler comme on aboie : ‘ T’es pas d’ici…’ ‘ Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas dormir où ? C’est ainsi, sans fioriture, avec une dureté sèche, dans un no man’s land urbain, que se sont rencontrés les deux héros de Charly’ , le deuxième film d’Isild Le Besco, après ‘ Demi-Tarif’ , autobiographie familiale choc découverte voici trois ans.

Tourné en quinze jours

L’actrice ne joue pas dans ‘ Charly’ , mais sa réalisation a suivi la même philosophie que le précédant, à savoir que la vie, le film et le tournage se confondent absolument, comme un continuum d’énergie, une identique coulée d’existence pure. ‘J’ai fait ’Demi-Tarif’ en dix jours, ’Charly’ en quinze. Ça suffit amplement. L’urgence fait partie du projet. Mon histoire se déroule sur quinze jours, et je tourne quinze jours, pas un de plus. C’est mon principe. Si je dépasse, je me sentirais mal, comme si je trichais. C’est ma vérité, celle des acteurs, celle du film’, dit Le Besco. Du cinéma brut, un peu comme dans ‘ 36 fillette’ de Breillat ou ‘ Sans toit ni loi’ de Varda…

Dans ‘ Charly’ , le sujet c’est la vitesse, cette peur et cette envie de grandir, en même temps, terribles. Cocteau disait : ‘On est l’objet de son élan’, et ce film n’est qu’une impulsion, tel un ressort qui se détend soudain. C’est pour cela qu’il faut aller le voir dans l’urgence, ainsi qu’on prend un coup de poing dans le foie ou comme un coup de foudre. C’est la même chose : ça vous cloue, c’est dur, et ça vous fait du bien en même temps.

Isild Le Besco dit la vérité de son film quand elle raconte la manière dont vie sa jeune héroïne, Charly, jouée par Julie-Marie Parmentier : ‘Dans sa caravane, la vie est tellement dure que c’est grâcieux. Mais chacun vit sa vie, et pour elle c’est une bonne vie. C’est un éloge du dénuement, de la pauvreté, donc de l’organisation et de la rigueur que cela suppose pour survivre comme ça. Cette vie lui va très bien. Cette fille s’est fermée au monde tel qu’il peut exister sans elle, complètement verrouillée. Son ambition est de survivre, pas d’aller plus loin. Elle n’est donc pas du tout malheureuse. Elle a mis au point une méthode de vie, sans place pour gémir, geindre, se plaindre. Pas de vague à l’âme ni de malheur.’

L’interprétation de Julie-Marie Parmentier (vue dans ‘ Les Blessures assassines’ de Jean-Pierre Denis ou en fille du ‘ Roi Lear’ chez Engel) est sèche, vive, méchante, mais époustouflante. Cette fille est fascinante, car elle sait vivre sans malheur et sans rêve. Pas d’art chez elle, pas de fioriture, c’est inutile, c’est gratuit. Sa discipline de vie va contre le superflu. Pas une plainte, pas de pose. On admire chez elle, et en même temps cela fait peur, le sens du concret. Elle possède cette discipline : ‘Chaque chose à sa place’, dit-elle constamment.

Un gros légume un peu mou

Charly est donc d’abord un corps blanc et des cheveux roux. Elle semble presque minérale, comme s’il y avait de la pierre en elle. Elle est dure, très forte, et on sent la pierre qui affleure. Lui, au contraire, est une sorte de rêveur en même temps qu’un gros légume un peu mou. On ne sait pas, et cette indétermination captive. Il est traversé par des vagues de pensées, mi-humaines, mi-végétales, et rêve en visions d’animaux aquatiques lents, creux, gras et souples. C’est une plante, un poids. Comme s’il n’était pas tout à fait fini…

Il est en train de passer de l’adolescence à l’âge adulte, et c’est en sentant cela qu’Isild Le Besco a voulu le filmer. Car cette chose est son petit frère, et ils se sont fait un cadeau mutuel en tournant ce film comme une affaire de famille (il y a aussi Jowan Le Besco, autre frère, qui fait des documentaires [” Yapo » , montré récemment au Festival Cinéma du Réel à Beaubourg], et est l’opérateur du film). Tous les trois tournent à l’instinct, ils se cherchent naturellement, comme trois enfants perdus qui se seraient retrouvés.

Retrouvés dans l’urgence, car Isild s’est dépêché de saisir quelque chose en Kolia : « Je devais aller vite, sinon ça allait partir. » Alors, elle a repris un texte écrit à 16 ans, inspiré par Pialat et « L’Enfance nue » : sur un garçon vivant dans une famille d’accueil qui décide de fuguer, vit sa première histoire d’amour, veut absolument voir la mer, puis revient dans sa famille, qui lui pardonne. Le garçon part de Pialat, il va vers Truffaut, puis revient. Mais qu’est-ce qui allait partir si vite, s’enfuir à jamais, et que ce film tourné à toute vitesse parvient à capturer et à faire vivre, le temps d’un instant, le temps d’une projection ? Cela s’appelle la grâce, cela s’appelle l’aurore.

  • 9656 visites
  • 11 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • uclu
    • Posté à 22h43 le 12/09/2007
    • Internaute 14420

    Merci pour votre article, j’ai vu ce film, qui rend heureux parce que si libre et si sincère, et qui nous renvoie à une notion du temps, incongrue et qu’on croyait perdu

  • Anonyme

    Film magnifique, merci Antoine.

    Pia

  • Anonyme

    L’idée de soutenir un cinéma marginal, fait avec peu de moyens, loin des lourdeurs industrielles est plutôt louable. Mais tant de malhonnêteté intellectuelle laisse pantois. Si notre amie Isild n’était pas la belle fille de maître Chris Marker, et issue d’une famille de frapadingues, croquée par sa sœur dans Pardonnez-moi, si elle n’était la muse et compagne de l’épuisant Benoît Jacquot, si elle n’était aussi séductrice-allumeuse avec ses amis journalistes (quelques 60 projos de presse, à la demande, pour son premier film), lirait-on le même genre de papier ? La honte d’un certain cinéma français, elle est là. Dans ce copinage permanent et terroriste.

  • Anonyme

    Facile...
    Ce n’est pas forcément plus facile quand on est du milieu... Quant aux 60 projos presse, vous mélangez tout dans un commentaire qui semble teinté d’amertume.
    Mais que pensez-vous donc du film et seulement du film ? Le reste regarde Voici !

    • Anonyme

      Vous avez raison, la petitesse de la critique parisienne, son fonctionnement en vase clos, ne nous regarde pas… Mais ne me donne aucunement envie de regarder ce qu’elle loue…

  • Anonyme

    La jeune le besco est intéressante, mais le film est tres âpre, très minimaliste, et j’ai du mal à le conseiller à mes amis. Il y a beaucoup d’excès de la part des critiques de cinéma sur ce film, pourquoi tant d’éloges ? C’est excessif

  • Anonyme

    Je suis allé voir ce film poussé par les critiques dithyrambiques .Je suis resté cloué à mon fauteuil devant la médiocrité de ce film ,mis à part l’excellente prestation de la jeune Parmentier mais qui ,tant s’en faut,ne sauve pas le film.C’est la seule actrice pro du film ,les autres protagonistes se disputant la palme de la nullité.Même mon ami le canard avait fait une critique positive,j’ai du mal à lui pardonner.Alex

  • Anonyme

    Tout à fait d’accord avec le copinage et les auto-promotions croisées en vase clos mais le film est pas mal du tout, c’est à dire ni mauvais, ni un chef d’oeuvre... à voir donc

  • Anonyme

    Ce film m’ a paru complètement à côté de la plaque : un ado de 14 ans et une pute victime de TOC de ménage et qui se récite du Frank Wedekind et ben faut avoir peur de rien. Faire des images hyper réalistes pour chier des personnages comme ça ! ! ! Faut avoir peur de rien... Les deux vieux ? ! ? ! = sublime ! ! ! ! ! !

  • Anonyme

    Vous n’avez rien comprix. Ce film à la grace.
    Rester dans vos placards à manger du pop corn parfumé de merde.
    salut

  • Anonyme

    j’ai vu l’allumeuse dans la rue avec un mec, elle est plus avec l’epuisant benoit jacquot......mais le film est cool

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.