Prise de baecque

Journal de bord culturel d'Antoine de Baecque, historien et critique, passionné de cinéma.

« Naissance des pieuvres » ou les atermoiements de l'adolescence

Publié le 18/08/2007 à 14h44

Bergman est mort, Antonioni aussi, mais le cinéma continue. C’est impitoyable : the show must go on. Et l’été, comme il lui arrive encore parfois de le faire, nous apporte sa découverte providentielle.

Le film de ces mercredis estivaux où l’on erre d’affiche en affiche à la recherche de la perle rare n’est pas celui de ce vieux rusé de Chabrol (qui sent un peu le convenu et l’attendu), mais celui d’une toute jeune cinéaste française, à peine sortie de la Fémis, Céline Sciamma. « Naissance des pieuvres » signe aussi la naissance d’un regard.

Trois adolescentes d’une quelconque banlieue tranquille, où même les parkings sont sûrs, traînent leur ennui. Il n’y a qu’un endroit un tant soit peu vivant, la piscine, et surtout son club de natation synchronisée. Où ces demoiselles rivalisent d’ardeur, de rigueur et de paillettes pour sourire, le nez pincé, la pointe de pied tendue, l’aisselle épilée, en foutant la tête sous l’eau puis en la ressortant en gage d’élégance. La plus grande, Floriane, est jolie et capitaine de l’équipe junior. Elle est crâneuse, toutes la détestent, tous en raffolent, et elle aime ça. Sa réputation de Marie-couche-toi-là, elle s’en fout : le monde est à ses pieds, tout lui réussit. Hautaine et arrogante, elle toise tout ce qui bouge et affole les mâles, jeunes et moins jeunes.

Celle qui la hait le plus est sûrement la boulotte, Anne, qui attend que toutes les filles quittent le vestiaire pour se déshabiller, complexée par des formes qu’elle ne maîtrise pas : trop de seins, trop de fesses, trop de graisse, pas assez de classe. Elle s’est construit un monde d’histoires d’amour, de baisers, de colifichets, de fétiches. Tout est caché, et elle passe son temps à enfouir dans la terre des mots griffonnés, des soutiens-gorge parfumés et des culottes maculées. Elle n’a qu’une copine, Marie, le personnage central du film, son regard, son inspiration, sa blessure.

L’adolescence n’est pas montrée comme un dossier ficelé

Marie est un peu maigrichonne, un peu butée, tout à fait maladroite, les cheveux dans les yeux, renfermée, mais quand elle veut quelque chose, elle l’a. C’est la plus belle des trois, mais secrètement, car elle se refuse, elle ne se donne pas. Dans ses yeux, sur sa moue, on ne voit rien. La justesse du film est sa justesse à elle : loin des clichés et des niaiseries, elle fait la traversée difficile entre l’enfant et la jeune fille.

C’est ce qui nous va avec ce film : il ne vend pas de l’adolescence comme un dossier ficelé ni selon les atermoiements glamours ou frangeux obligés. Il campe en elle, sans explication, sans justification, sans prévention. Il est simplement avec les trois petites pieuvres, il ne pense qu’à elles, qu’à leur monde radical et répétitif. Enfin un « ado-film » qui n’est ni provocateur, ni scandaleux, ni gentil, ni démagogique.

D’ailleurs, les adultes n’existent pas, réduits à une voix par-ci par-là ou à la garde-chiourme sadique qui fait office d’entraîneuse et vérifie si les poils n’ont pas repoussé sous les bras. Et pas d’avantage les hommes ou les garçons, qui sont au centre des désirs et des conversations, mais qui ne comptent pas en fait, interchangeables, benêts, fragments de virilité brute, dépourvus de toute pensée et de toute personnalité, de toute complexité et de tout sentiment. Purs prétextes à fantasmes. Pour les filles, le pucelage n’est qu’un fardeau dont il faut se débarrasser comme un paquet encombrant au coin d’une rue.

Grandir est une épreuve non négociable

Seules comptent ici la pieuvre collective, d’une part : les corps des filles dans la piscine ; et la passion, d’autre part : Marie aime Floriane, absolument et contre toute attente. La grande ne sait trop que faire de cet amour, même si elle en profite et finit par l’aimer en retour. Mais elle est trop coquette et trop vantarde pour se coltiner une petite brune sans prestige, une fille que les garçons ne voient même pas, une invisible. C’est l’absolu de cette construction collective et de cette passion particulière qui impressionne. Cela fait peur.

Car « Naissance des pieuvres » est sans cesse au bord du vide, sur la crête, respire un air raréfié. Le film montre l’univers de la piscine comme une machine implacable, et l’exercice collectif de la danse dans l’eau comme un organisme monstrueux, bruyant, agressif, pourvu d’une discipline de fer, fascinant et repoussant à la fois. Une hydre. Quant à la passion, elle oscille en permanence entre élan et chute, heur et malheur, évanouissement et épanouissement. C’est une douche écossaise des sentiments, un paysage d’intranquillité dans lequel l’adolescence se perd. Un vertige.

Céline Sciamma, qui a sans doute dû vivre avec cela très fort, a trouvé cette forme obsessionnelle, parfois glaciale, parfois brûlante, pour retourner vers les terres arides de l’adolescence. Grandir est une épreuve non négociable : il faut filmer ça sans concession.

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  • pikasso02
    • Posté à 18h16 le 18/08/2007
    • Internaute 10134

    Bravo ! La jeunesse nous sortira de l’hypocrisie où nous avons baigné trop longtemps. Parler enfin du désir sexuel et cela par la bouche de jeunes filles. Dire les émois du corps. Nous les vieux qui avons baigné dans l’interdit et dont le corps marqué au fer rouge des religions n’a pu exister. Je sais, je suis peut-être une exception ! Mais disons que je parle pour ces exceptions. Le temps est venu de parler de la chair. Oui le plaisir des sens peut être équivalent au plaisir de bien manger. Les anciens diront que cela est naturel. Qu’ils sont heureux de baiser. Bref, que tout va bien. Excusez-moi ! Mais j’ai du mal à le croire. Que cela ne s’enseigne pas ! Certes, mais je crois que certaines personnes auraient vécu autrement leur sexualité si ce genre de film avait existé. Faites l’amour pas la guerre ! Facile ! Ce ne sont que des mots ! Mais combien d’êtres humains ont profité de ce plaisir. Propos sans intérêt ? Peut-être ! Mais je crois que beaucoup reste à faire à ce niveau. Merci à ce film. Réfléchir à ce plaisir. Sur ce plaisir. Et pourquoi pas réussir un jour un chef-d’oeuvre ?

    • Anonyme répond à pikasso02

      « Ce plaisir » on y pense depuis que le monde est monde : relisez le Kama-sutra, lol.

      Je crois que les sens et le plaisir s’appuient autant sur l’interdit que sur l’entière liberté...
      Et les films sensuels existent depuis le début du cinéma.

      Vous dites ; « la jeunesse nous sortira de notre hypocrisie » : chaque homme est d’abord jeune et le monde ne semble pas changer beaucoup... Rêveur que vous êtes : vous cherchez des coupables à votre non-libération ;)

      • pikasso02
        • Posté à 22h32 le 18/08/2007
        • Internaute 10134

        Je ne fais que chercher ! Oui ! Vous avez raison ! Et bien heureux et tant mieux pour vous, si vous pensez que tout baigne ! Oui je cherche des coupables, les vrais coupables. A ma non libération ? Sans doute ! Mais pensez-vous, que je sois le seul ? Quand je regarde du côté du passé, je ne trouve pas le monde comme vous dites. J’accuse les religions ! C’est mon droit. Libre à vous de ne pas acquiesser. Les sourds n’ont pas ce genre de problème, quand les mots déforment le corps et l’esprit. Les sourds sont libérés depuis leur naissance. Hélas, ce sont les entendants qui ont massacré leur langage, leurs signes, leur corps en voulant les faire parler, comme si le sens de la vie était dans la parole. Rêveur ? Vous me trouvez rêveur ? Si le monde vous convient comme il est, alors tant mieux pour vous !
        Mais alors, pourquoi « la naissance des pieuvres » ?
        Et pourquoi s’intéresser à ce film ?
        J’ai donné ma réponse, bien succinte. C’est tout ! Enfin c’est rien !

  • Anonyme

    J’aime énormément ce film, je trouve votre critique très juste et éclairante sur certains points. Elle montre bien la singularité de cette oeuvre sans comparaisons bidons comme dans bcp d’autres commentaires : virgin suicide, l’effrontée...
    Je suis d’accord pour le coté volontaire de Marie.
    J’ai gardé son regard à la fin du film dans le miroir, qui pour moi est celui de l’état que vous évoquez « du passage difficile entre l’enfant et la jeune fille »
    Pauline Acquart est magnifique dans cette scène.
    Céline sciamma est une grande directrice d’actrice et elle a une force rare comme vous dites « il faut filmer ça sans concession » et elle le fait !

  • Pooloxanosasdai
    • Posté à 01h02 le 19/08/2007
    • Internaute 1911

    J’ai adoré ce film, même une scène qui aurait pû être glauque comme le dépucelage de Floriane(qui est trés particulier) passe sans choquer.
    Par contre ayant vu le film avant sa sortie, j’ai particulièrement été énervé par le caviardage du personnage d’Anne. Les gros ne seraient-ils pas vendeurs ? ? ?
    A quand un sujet sur les bandes-annonces repoussoirs ou celles qui donnent envie d’aller voir un film qui s’avérera nul...
    Et à quand un sujet sur Don LaFontaine, le roi des voix de bande-annonce ? ? ?

  • Anonyme

    OUI le cinema petit bateau... !

    Franchement à part faire branchée et faire plaisir aux 3 lesbos du coin...sinon bof

    • Anonyme

      Commentaire très intelligent... En plus, on sent que la critique est approfondie...
      C’est drôle mais je suis un homme de 22 ans et j’ai trouvé ce film génial... comme quoi il ne fait pas plaisir qu’aux « 3 lesbos du coin », comme vous les appellez avec un beau zeste d’homophobie...

      • Anonyme

        Si vous trouvez normal,habituel, sain et commun que des jeunes filles pense à une sexualité « problématique »...OK..heureusement ce n’est guère la réalité à part dans ce type de film, petit bateau...comme disait le post précedent, qui voudrait faire passer pour normal des choses qui ne sont que marginales chez trés peu d’ados et heureusement !

        Vous n’avez probablement pas d’enfant...ceci explique cela !

         
        • Anonyme

          Ce film ne prétend pas que penser à une sexualité « problématique » soit normal, habituel et commun. Que du contraire. Les héroïnes disent elles-même que leurs envies ne sont pas « normales », c’est-à-dire qu’elles ne sont pas habituelles. Vous dites que ce comportement ne se retrouve que dans des films. Regardez les gayprides. Ces événements sont organisés entre autres pour que des gens comme vous ouvrent les yeux. Chaque homme, chaque femme a son histoire, ses différences, c’est ce qui fait la richesse et la beauté du monde. Cela semble pourtant vous faire peur et vous en êtes sans doute la première victime.

          • Anonyme

            Il banalise, il introduit une pensée extra extra marginale , dans un contexte sentimental qui ne l’est pas, l’adolescence !

            La banalisation n’est qu’une manière de masquer l’absence d’argument et de réalité !

            Concernant les gaypride.. désolé mais ni le carnaval de Nice, ni les majorettes ce qui est en gros la « marche des fiertés“(c’est encore plus drôle)en version ‘soft porno disco année 60/70’ ne me font peur cher ami !

            Mais ‘la richesse et la beauté du monde’ comme vous dites ne se trouve pas dans la sexualité...même gay !

            • Anonyme

              Si ce film nous montrait toute une bande d’ados homos ou bisexuels en train de s’embrasser et de coucher l’un avec l’autre, tout en prétendant que c’est normal. Là, il y aurait banalisation. Ici, il s’agit d’une seule fille qui est amoureuse d’une autre fille. Tous les autres personnages du film sont ou semblent être hétérosexuels. Ces 2 filles se posent des questions, hésitent, disent expressément que leurs demandes, attirances ne sont pas « normales ». Je ne vois pas ce que vous voulez de plus comme précautions. (Après, c’est le rôle des parents de discuter avec leurs enfants à propos de ce sujet délicat et pour peut-être leur donner les statistiques qui suivent, au besoin).

              En ce qui concerne, votre « pensée extra extra marginale », je viens de regarder sur internet : « Les estimations : 6 à 7 % de la population française est homosexuelle (Selon J.Corraze ; L’homosexualité ; Que sais-je ? ; 1996) ». Vous avez votre réponse. Pour moi, extra extra marginal voudrait dire moins de 1 %.

              Et je ne suis pas d’accord avec vous. La sexualité... même gay, fait partie des innombrables richesses du monde, du moment que ça se passe entre 2 adolescents consentants OU entre 2 adultes consentants, dans le respect de l’autre.

              • Anonyme

                96 ou 97% ne le sont pas... donc le post précedent est juste ... c’est marginal les 6 ou7%...le extra extra est suremet de trop .

                Mais au dela des chiffres...pourquoi être obsessionel sur une chose qui relève de la vie privée ?

                Sinon comme parent ..j’éduque mes enfants avec des éléments quelque peu plus importants à mes yeux que de vagues stats sur l’homosexualité franchouillarde !
                Je ne crois pas que ce ceci soit de l’ordre du prioritaire dans l’éducation normale d’enfants.

                Quand à la sexualité ..richesse du monde...non ! plaisir d’être humain oui, mais aussi disons dans un contexte constructif.

                • Anonyme

                  Mon commentaire sera très court car n’ayant pas encore vu le film, il ne s’agit pas d’une critique de ce dernier. Je voulais simplement réagir à vos propos en affirmant juste que si ce sujet était plus souvent abordé avec des adolescents qui semblent avoir besoin de dialoguer, que ce soit à l’école ou chez eux, cela épargnerait beaucoup de souffrance inutile. Alors bien sûr, au niveau statistique (statistiques d’ailleurs quasi-impossibles à obtenir), on peut toujours négliger tout ce qui sort du stéréotype dominant, mais qui y rentre complètement ? Ce qui me désole dans vos propos c’est la tendance à vouloir « gommer » un phénomène qui, que cela vous plaise ou non, existe, et qui est problématique parce que construit comme tel. Bref si ce film contribue à dédramatiser (et non pas à banaliser), tant mieux ! Je ne vois pas en quoi cela peut vous poser problème. En tout cas la critique me donne bien envie d’aller le voir !

        5 autres commentaires
  • Anonyme

    Film très très rafraîchissanr.
    beaucoup de talent

  • ada
    ada
    • Posté à 23h40 le 20/08/2007
    • Internaute 1820

    Nous ne sommes pas sûrs d’avoir vu le même film que M. de Baecque, mais bon...Quant à sa critique, voilà une belle manière de mettre des clichés là où justement, il n’y en a pas trop.
    A part ça, oui, ce film est juste. Mais cela en fait-il pour autant un film intéressant ?

  • ebolavir
    ebolavir
    Tianjin
    • Posté à 09h48 le 28/09/2007
    • Internaute 784
      Tianjin

    Une réplique de la grosse en désarroi qui ne sait pas comment assouvir son désir : « Les pays où on marie les filles à 14 ans, c’est plus cool. »
    Dans X années, quand l’islam sera devenu majoritaire par conversion des jeunes sans ciel au-dessus et sans horizon devant, on s’en souviendra peut-être.

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