Prise de baecque

Journal de bord culturel d'Antoine de Baecque, historien et critique, passionné de cinéma.

Premières étincelles dans un festival convenu

Publié le 21/05/2007 à 20h08

Sharon Stone dimanche 20 pour

(De Cannes) Soixantième Festival de Cannes : tout est en ordre de marche. Comme sur l’affiche officielle du Festival, ça saute mais c’est réglé au millimètre : de l’énergie canalisée, une vitalité de jeune homme avec le souci d’ordonnancement d’un vieux sage. Dans cet écart d’âge, de ton, d’atmosphère, se tient tout entier le Festival de Cannes.

L’alliance pourrait paraître contradictoire entre la vitrine cinéphile du cinéma mondial, qui présente en dix jours la plupart des maîtres -petits, grands, jeunes, matures, chenus- de l’internationale cinématographique, et la vulgarité pailletée d’une cacophonie médiatico-jetset-showbizz et vaguement people attirée sur la Croisette par l’odeur des stars, les sunlights des plateaux télés et la couleur rouge vif des marches du palais.

Contraste entre ce qui se fait de mieux et ce qui se fait de pire, entre de très jeunes gens encore faméliques et des pas très vieux déjà plein aux as, entre l’élégance suprême, parfois, d’un vieil acteur américain attablé en terrasse au petit Carlton et les « vieilles connasses à perlouzes », selon Pierre Desproges, qui font souvent office d’habitantes d’une des villes les plus moches de France.

Le 60ème anniversaire, sans aucun doute, accuse les contrastes : on a dépensé plus, il y a plus de monde, plus de champagne sur les yachts et dans les frigos des villas, un président plus proche de tout ce barnum qui brille, plus de films aussi, et quelques événements très attendus. Et pourtant non, l’impression dominante, au sortir du premier week-end, est la sagesse tranquille d’une édition qui déroule ses films (plutôt bons dans l’ensemble) et ses vedettes (plutôt polies pour le moment) dans une atmosphère bon enfant presque studieuse et attentive à bien comprendre les univers d’artistes.

Le mot d’ordre de la doublette aux commandes du navire amiral de la flotte festivalière (encore un contraste : la vitalité fonceuse, doublée d’une boulimie prudente, de Thierry Frémaux, face au sphinx rusé, ô combien expérimenté et florentin, façon Gilles Jacob) qui pourrait s’énoncer comme « la priorité aux films », donc aux auteurs venus des quatre coins du monde, n’a jamais paru davantage de mise qu’en ce début de manifestation roborative.

C’est cependant par la Quinzaine des réalisateurs, qui fêtera elle ses quarante ans dans deux saisons, l’endroit où apparaissent les quelques étincelles de surprise dans cet océan de films attendus, que je débuterais cette chronique cannoise. Car elle -la Quinzaine- a commencé fort, elle aussi, avec deux films majeurs, différents mais passionnants, « La Question humaine » de Nicolas Klotz, et « Gegenüber » du jeune cinéaste allemand Jan Bonny.

Dans le premier, c’est le sous-texte qui compte, impressionnante angoisse qui perce peu à peu la surface d’un film palimpseste, à mesure que les habitudes de notre société libérale avancée se lézardent et que ses rouages d’entreprise se grippent. Travailler dans une grande entreprise internationale, licencier la piétaille du personnel, vivre en jeune cadre qui en veut, prêt à tout pour réussir, n’est-ce pas, finalement, une nouvelle incarnation, policée, huilée, gazéifiée, de la logique à l’œuvre autrefois dans le système de sélection et d’élimination nazi ? La question est terrible, mais la manière dont y répondent Nicolas Klotz avec ses plans, Elisabeth Perceval avec ses mots, Mathieu Amalric avec ses tourments, et tous les acteurs du film, formidables, est la première leçon de cinéma donnée lors de ce Festival. Voici un film qui, assurément, aurait eu sa place en compétition officielle.

Dans le second film, tout est au contraire à fleur de peau, et laisse sa marque sur l’épiderme. Mais cela fait mal, sans plaisir pervers ni sado-masochiste. Ce premier film allemand parvient à surprendre sur un sujet a priori « rebattu », la violence conjugale. Non seulement parce qu’il en inverse les données (c’est le mari, Georg, flic apathique, qui est frappé par sa femme, Anne, institutrice privée de ses rêves et de ses espoirs), mais aussi, et surtout, parce qu’il touche une corde ultrasensible et intime du questionnement de chacun d’entre nous. Ne sommes-nous pas les proies possible d’un ratage futur de notre vie, les voyageurs normaux d’un naufrage à venir ? C’est la question « humaine » de l’inutilité, sociale, sentimentale, culturelle, que chacun prend ici en retour dans la figure, notamment lors des longs plans, étranges te flottants, sur la déambulation d’une femme frustrée dans les zones urbaines de la Ruhr.

Pas très loin du « Désert rouge » d’Antonioni, mais en moins esthète, en plus réaliste, Jan Bonny réussit un film radicalement banal, extrêmement commun (où il faut prendre le banal et le commun comme les signes extérieurs de cette extrémité radicale). Et c’est précisément ce sentiment d’inutilité qui nous taraude tous, ici à Cannes, à quelques centaines de kilomètres d’Essen, la ville grisâtre et blême où s’aiment si étrangement Georg et Anne.

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  • Anonyme

    Et c’est reparti ! Le trés chic, trés intello A de B. qui juge le reste de l’humanité cannoise - enfin, celle qui n’est pas comme lui : vulgaire, clinquante, laide, etc Et oui, c’est pour ça que le PS a perdu, parce qu’il méprise les autres, les différents. Mais arrêtez bordel de cracher sur les autres ! Vous vous croyez plus intelligents, parce que plus riches depuis plus longtemps ? Facile avec une particule ! Ces gens ne vous liront jamais, ils ne vous comprendront pas, et alors ?

  • Anonyme

    Pourquoi présenter Antoine de Baecque seulement comme un historien ? Si je ne me trompe pas, c’est avant tout un journaliste qui a longtemps écrit sur le cinéma à Libé, non ?

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 08h36 le 22/05/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Parce que c’est ce qu’il est aujourd’hui. Antoine a quitté Libération -et le journalisme actif- l’an dernier, et retourne à l’université (d’où il venait), même s’il continue à écrire par ailleurs. Si vous allez dans la blogroll, il est précisé : « Journal de bord culturel d’un historien et critique, passionné de cinéma ». PH

  • Anonyme

    Cela est curieux mais il me semble avoir déjà lu le début de votre article jusqu’à : « une des villes les plus moches de France » une année précédente. J’ai eu l’mpression d’un copier/coller pour cette introduction. Bizarre. Pour le reste je verrai dans quelques mois.

  • deslilas10
    • Posté à 08h19 le 22/05/2007
    • Internaute 4037

    A noter les sages recommandations du cinéaste américain sur les dangers de l’américanofascination du nouveau Président français.
    Des phrases qui mériteraient d’être reprises dans la presse française et des exemples concrets des dérives du libéralisme en vogue.

  • obarban
    • Posté à 11h03 le 22/05/2007
    • Internaute 1772

    Merci pour ce bel article et cette belle écriture à M. de Baecque, que j’aurais bien aimé plus souvent lire ainsi son journalisme quand il était à Libé.

  • Anonyme

    « et les “vieilles connasses à perlouzes”, selon Pierre Desproges, qui font souvent office d’habitantes d’une des villes les plus moches de France. »

    EN disant cela ce n’est plus desproges qui le dit mais vous ! Quand à la ville la plus moche de france, on voit que vous ne sortez pas beaucoup de St Germain des Prés...Allez faire un tour dans les cités françaises, et vous vous épargnerez bien des considérations anti provinciales et petit bourgois de ce genre.

    • Anonyme

      Bon commentaire ! Y en a assez de ce snobisme débile, de ces gens qui crachent dans la soupe qui les invite. Si t’aimes pas cannes, y va pas Antoine ! Si tu sais pas qu’il y a plus moche que cannes - et dieu sait que cette ville me tape aussi sur les nerfs ! - c’est que tu connais rien. Et puis quand on porte un nom de banque privée, on juge pas les autres, ni les riches, ni les pauvres.

  • Anonyme

    on voit que la sarkoze en plaques gagne du terrain dans la matière grise française

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