Prise de baecque

Journal de bord culturel d'Antoine de Baecque, historien et critique, passionné de cinéma.

Sembene, « aîné des anciens » du cinéma africain, s'est éteint

Publié le 13/06/2007 à 10h45

Sembene (à g.) avec Compaoré au Fespaco 2005 (O. Y. Ahmedrica/Reuters).

La mort d’Ousmane Sembene, dans la nuit de samedi à dimanche, a ému les cinéphiles bien au-delà des frontières du Sénégal, qui a réservé lundi des obsèques solennelles à celui qui se surnommait « l’aîné des anciens » du cinéma africain. Sembene est mort à 84 ans : dans sa vie très remplie, il a tout fait, vu des films, aimé le cinéma, réalisé les premiers films d’Afrique noire vus en Occident, mais aussi écrit des romans et voyagé beaucoup, à travers le monde et, surtout, partout dans le continent noir.

Issu d’un milieu très modeste, chassé de l’école à 13 ans, mécanicien, maçon, il se forge une culture de cinéma au milieu des années 30, en fréquentant assidûment la salle « à double écran » de Ziguinchor, capitale de la Casamance, la région où il vit. En 1944, à vingt ans, il s’engage dans les tirailleurs sénégalais qui vont libérer la France. Quelques années plus tard, il est à Marseille, docker, syndicaliste à la CGT, communiste, militant anti-colonial, réclamant l’égalité entre les « Français » et les autres.

Rarement j’ai rencontré un homme plus curieux et avide de culture : littérature, musique classique, cinéma, il apprenait sans cesse et s’est construit sa vie avec une volonté impressionnante. C’est ce qu’il décrit dans ses deux romans, « Le Docker noir » en 1956 et « Les Bouts de bois de Dieu », qui raconte une grève en Afrique, en 1960. L’autodidacte est alors célèbre, notamment au Sénégal, mais il remet tout en question. Retournant en Afrique pour voyager, puis se faisant cinéaste pour raconter cette même expérience d’un continent et de son histoire. « C’était comme une double prise de conscience, raconte-t-il, celle du travailleur, en France au milieu de 5000 dockers ; celle de l’Africain parcourant le continent. Pas seulement le Sénégal, toute l’Afrique. »

C’est donc au début des années 60, au moment où les pays africains sont tout juste indépendants, qu’il se lance : « Tout ce que je viens de voir, tout ce que j’ai vécu, c’est le cinéma qui va me permettre de le montrer. » Il devient celui par qui les images de l’Afrique arrivent alors en Europe. Pour cela, il apprend le cinéma à l’école de Moscou, la VGIK.

Ses films ont la simplicité frontale du classicisme, d’emblée conquis, immédiatement appris, et la volonté irrécupérable d’affronter des sujets polémiques, toujours sur la brèche. C’est « La Noire de... » (1966), sur le traitement que les Français réservent à leur « personnel de couleur » ; « Le Mandat » (1968), qui décrit, à travers les mésaventures d’un habitant de Dakar voulant toucher le mandat qu’il a reçu de France, le parasitisme social et la corruption régnant dans l’Afrique nouvelle, prétendument décolonisée. « Emitai » (1972) et « Xala » (1974) confrontent la modernité africaine aux vieilles croyances et superstitions. « Ceddo » (1977), lui, sera longtemps censuré par le gouvernement de Senghor pour son portrait-charge de l’islam africain.

« Le Camp de Thiaroye », en 1988, revient sur la révolte, brutalement réprimée, de tirailleurs sénégalais abandonnés par l’armée à leur retour de la guerre, fin 1944. Un film, dit Sembene, sur une « mortelle déception » : « C’est ce qui s’est passé durant la guerre de 39-45, quand beaucoup d’Africains ont eu ce désir de soutenir la France, presque d’être Français, ce qu’on a appelé l’assimilation. Et que la France, la patrie des Droits de l’homme et de 1789, nous a fait sentir en retour que, pour elle, nous n’étions rien du tout, ou pas grand chose. “La France, même si nous avions, comme Africains, contribué à la libérer de l’occupant nazi, ne nous rendait rien”, ajoute-t-il. “Elle pouvait même nous massacrer dès la fin de la guerre, considérant les Africains comme des hommes de seconde zone.”

Ses derniers films,“Faat Kiné” (2000) et “Moolaadé” (2004), célèbrent la femme africaine et ses combats toujours recommencés, contre les religions, contre les hommes qui les exploitent sur place, contre l’excision –encore un sujet qui provoque la polémique au Sénégal.

Sembene a fait un cinéma d’engagement, pédagogique, à la beauté grave, sévère et simple, donnant ses lettres de noblesse classique à l’Afrique cinématographique, mais refusant toujours de donner des leçons de morale : “Je n’ai aucune leçon à donner à la France ou aux anciens colons, disait-il, car en quarante ans d’indépendance, les autorités de chez moi ont plus tué que cent ans de colonisation. Et ils ne l’ont pas fait au nom de la démocratie, mais pour conserver le pouvoir.”

Cette indépendance d’esprit, jusqu’au bout conquise de haute lutte, était un formidable et perpétuel ressourcement. Pour ceux qui l’aimaient et l’admiraient, qui l’ont rencontré lors de ses nombreux passages dans les festivals, Sembene était une inspiration. Pour lui-même, sage atrabilaire, ancien ne tenant pas en place, griot voyageur et citoyen du continent noir, le cinéma semblait une ressource permanente, qui lui ôtait tout souci d’âge et le conduisait à dialoguer avec tous. “Pour moi, le cinéma est un enseignement permanent”, confiait-il à Cannes en 2005, “une sorte d’école du soir, d’école de soi.”

  • 2891 visites
  • 6 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Ashanti
    • Posté à 10h51 le 13/06/2007
    • Internaute 10001

    Après Henri Duparc, décédé l’année dernière, l’Afrique perd de nouveau un de ses plus imminents représentants.
    Sembène Ousmane était un exemple pour les nouvelles générations de cinéastes africains !

  • Anonyme

    ...c’est une bibliothèque qui brule. » (Amadou Hampaté Ba)

    Je recommande particulièrement « Le Mandat » et « Les bouts de bois de Dieu », pour qui voudrait revisiter la bibliographie de Sembène Ousmane.

    Lien

  • Anonyme

    Un grand homme que le monde, l’Afrique en particulier perd.

  • Anonyme

    Dommage ? Je dirai en tout simplicité qu’on a perdu un Homme pas besoin de qualificatif.... Africains, soyez fiers !

  • Anonyme

    un délice, essayez de les voir si vous voulez rire et pleurer, et comprendre un peu de cette Afrique qui nous est si étrangère. Merci monsieur Sembene Ousmane, pour cette oeuvre toute en humanité et en malice.

  • ssihemm
    • Posté à 21h47 le 21/06/2007
    • Internaute 10815

    Faat Kiné et Moolaadé : De belles leçons pour les femmes.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.