Cinéma et dérision : vif débat autour d'un film palestinien

Pierre Haski
Cofondateur
Publié le 16/10/2009 à 03h55


L'affiche du film « L'Anniversaire de Leila » (DR).

Peut-on rire de tout ? La question est vieille comme l'humour, vieille comme l'art, vieille comme le monde. Mais elle se pose à chaque fois qu'un créateur utilise l'« arme » de la dérision pour évoquer une situation dramatique : ce fut le cas jeudi soir au Magic Cinéma de Bobigny, dans le débat qui a suivi la diffusion du film palestinien « L'Anniversaire de Laïla », dans le cadre du festival Résonances dont Rue89 est partenaire.

Rashid Masharawa, le réalisateur, qui n'avait hélas pas pu être présent à Bobigny contrairement à ce qui était prévu, a choisi de traiter par l'humour la réalité quotidienne des Palestiniens de Ramallah, en zone placée sous le contrôle de l'Autorité palestinienne mais entourée de checkpoints israéliens et de colonies juives. Son « héros » est un juge revenu d'une décennie à l'étranger pour aider à « reconstruire la Palestine », mais qui, faute de poste, doit faire le chauffeur de taxi pour survivre.

A travers les mésaventures de ce chauffeur de taxi, qui se désespère de l'Etat de non-droit, du laisser-aller individuel et collectif, mais aussi, évidemment, des pesanteurs de l'occupation environnante et de l'impuissance palestinienne, Rashid Masharawa aborde tous les sujets qui sont au cœur de la vie quotidienne des habitants de la Cisjordanie (Gaza, sous l'autorité du Hamas, est un autre cas de figure). Et il le fait par la dérision, souvent l'autodérision. (Voir la bande annonce du film)

Dans le débat qui a suivi, plusieurs personnes, dans le public, se sont offusquées de la légèreté avec laquelle le réalisateur traite d'une situation dans laquelle des gens meurent (Gaza n'est pas loin dans les mémoires), des souffrances sont infligées, et aucune perspective politique ne se profile. Elles ont estimé qu'il n'était pas correct de critiquer les échecs propres aux Palestiniens dans un contexte d'occupation.

D'autres se sont opposés à cette vision militante réductrice et ont estimé, au contraire, que par l'humour, par l'autodérision, comme l'avait fait également Elia Suleiman dans son film « Le Temps qu'il reste » sorti cette année en France, il rendait son message plus accessible encore.

Le débat dura une bonne partie de la soirée, jusqu'à ce que qu'une jeune fille, au deuxième rang, restée discrète tout le temps, lève la main et se présente : une étudiante palestinienne, originaire justement de Ramallah, et qui se lança dans un vibrant éloge du film, soulignant qu'elle s'y reconnaissait totalement, et que, certes il y avait l'occupation, mais il y avait aussi les nombreux problèmes propres aux Palestiniens eux-mêmes.

Cette intervention mit un terme au débat sur l'humour pour parler de situations sérieuses. Ce qui n'empêcha pas la soirée d'être aussi traversée par le sens du tragique et de l'urgence, par l'angoisse de voir perdurer une situation aux conséquences humaines et politiques considérables, là-bas mais aussi ici, en France, où les clivages générés par le conflit proche-oriental sont nombreux.

Aller plus loin
  • 3239 visites
  • 11 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • mauser
    • Posté à 16h50 le 16/10/2009
    • Internaute

    Donc un bon film , dommage je n'était pas disponible
    Et pour le témoignage de la jeune palestinienne . Elle ne fait que répéter un cauchemard de tous les vainqus qui s'accusent de biens de mots sans chercher la vraie cuase de la défaite

    • leconcombrevert
      leconcombrevert answers to mauser
      • Posté à 18h23 le 16/10/2009

      « Donc un bon film , dommage je n'était pas disponible. »

      Dommage, que Paris est si loin, merci, quand même de m'avoir fait envie de voir ce film.

      Et pour cette question de « télé-distribustion » avec le concours de rue89 ?

      Quant à la jeune étudiante, je crois au contraire, qu'en faisant preuve de réalisme et en s'attaquant aussi aux défauts de la société palestinienne, les Palestiniens rendent un meilleur service à leur cause que ceux qui restent dans une logique simpliste, « militante ».

      • caro
        caro answers to leconcombrevert
        délinquante avérée
        • Posté à 15h31 le 17/10/2009
        • Internaute
          délinquante avérée

        mes amitiés, leconcombrevert : -)

    • caro
      caro answers to mauser
      délinquante avérée
      • Posté à 00h29 le 17/10/2009
      • Internaute
        délinquante avérée

      bonsoir mauser,
      vous dites vous-même que vous n'étiez pas à la soirée. Je m'étonne que vous puissiez affirmer que « la jeune palestinienne ne fait que répéter ... » Son discours était peut être nuancé, je n'en sais rien, je n'y étais pas non plus. Mais il ne faudrait pas oublier les accusations de corruption envers les dirigeants palestiniens, les analyses qui ont été faites lors de la victoire du hamas aux élections...
      Si je peux aller voir le film, j'irai pour me rendre compte par moi-même ce que donne l'humour palestinien dans la situation catastrophique que connaissent les Palestiniens.

      « La seule chose absolue dans un monde comme le nôtre, c'est l'humour. » - Albert Einstein

    • lifka
      lifka answers to mauser
      • Posté à 13h01 le 17/10/2009
      • Internaute

      « Et pour le témoignage de la jeune palestinienne . Elle ne fait que répéter un cauchemard de tous les vainqus qui s'accusent de biens de mots sans chercher la vraie cuase de la défaite »

      De votre côté, vous répétez le discours manichéen et victimaire qui ôte toute responsabilité aux Palestiniens sur leur propre histoire, et ne voit en eux que des victimes éternelles, et à aucun moment des acteurs de l'histoire. Un discours qui, quelque part, les déshumanise complètement, tant il est vrai que l'humain suppose un minimum de libre-arbitre et de capacité d'auto-dérision.

      Le discours de cette jeune Palestinienne - et semble-t-il ce film que je n'ai pas vu - démontre à nouveau que les Palestiniens (au moins une bonne partie d'entre eux) ont bien plus de raison que les militants extérieurs qui s'intitulent « pacifistes », mais les poussent à « résister » au seul acteur et seul responsable des misères de la région, jusqu'au dernier palestinien et au dernier israélien.

  • Tokani
    • Posté à 20h06 le 16/10/2009

    Ce film a t'il vocation a une plus large diffusion en salle ?

    • Pierre Haski
      Pierre Haski answers to Tokani
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 05h46 le 17/10/2009
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      Il est déjà sorti en salle cet été, sans grands moyens et est passé assez inaperçu. Il poursuit sa vie dans les festivals.

      • Livna
        Livna answers to Pierre Haski
        Historienne
        • Posté à 09h57 le 19/10/2009
        • Internaute
          Historienne

        Bonjour, je suis vivement interessée à découvrir votre film, quelles seront les prochaines projections à Paris ?

  • PIT LE CHIEN
    PIT LE CHIEN
    Wouaooouh!
    • Posté à 07h39 le 17/10/2009
    • Internaute
      Wouaooouh!

    J'ai vu ce film, de facture sans doute peu aboutie mais très intéressant et amusant. Si on ne peut le comparer aux réalisations oniriques magistrales d'Elia Suleiman, « l'anniversaire de Leila » est néanmoins un film à voir par tous ceux qui s'intéressent à la vie quotidienne en Palestine.

    Ne pas manquer , dans un autre registre hélas, le documentaire de Simone Bitton : « Rachel ». (Qualité des témoignages, leçon de dignité, de courage, donnée par tous ces jeunes gens, compagnons de Rachel Corrie qui concluent par : « même sans espoir, il faut lutter ») Oui !

  • GoodGuy
    GoodGuy
    Chti
    • Posté à 12h59 le 17/10/2009
    • Internaute
      Chti

    Avec des gens de la trempe de Rashid Masharawa, on peut avoir un petit espoir que le conflit israélo-palestinien pourra être réglé un jour.
    L'humour est souvent une façon efficace de présenter la réalité et permet parfois d'entamer un dialogue avec ses aversaires.

  • Pascal1964
    Pascal1964
    fonctionnaire territorial
    • Posté à 14h08 le 18/10/2009
    • Internaute
      fonctionnaire territorial

    Plus que le « peut-on rire de tout ? », la question qui a traversé une partie du débat était plutôt, « à quoi cela sert de rire de tout »... Bettheleim, dans le contexte de la seconde guerre mondiale, a dit que cela avait permis aux futurs alliers de nier la réalité allemande et donc de se voiler la face, de ne pas voir le danger qui montait, puis de ne pas voir l'extermination qui était en cours. Dans ce film, encore plus « Jacques Tati » que « Le temps qu'il reste », c'est l'absurdité d'une condition qui est présentée. Une scène peut illustrer cela : le taxi doit emmener un client et se trouve bloquer par une manifestation : le spectateur sait que le chauffeur, en outre, est très pressé. On se dit : « gag » ! c'est la cerise sur le gâteau, il ne pourra pas passer... On commence à sourire avant de découvrir que c'est une manifestation pour honorer les victimes de la guerre. Aucune concession n'est faite : on ne peut pas rire d'une situation absurde car le drame est derrière. Durant le débat, il a été dit : « Le peuple palestinien n'est pas un peuple de mendiants ». Que voit-on dans le film : un enfant vend des colliers aux automobilistes, à un feu. Le héros veut s'en débarrasser en lui donnant une pièce. L'enfant lui dépose le collier (que l'on retrouve à la fin du film) dans le taxi (il n'y a donc pas de mendicité). Je ne suis pas optimiste sur le devenir de la Palestine et paradoxalement, ce film parle d'avenir. La fameuse colère du chauffeur de Taxi qui normalement a tous les diplômes pour être juge (c'est déjà tout un symbole) signifie aussi quel avenir pour un pays qui souffre tellement que rien n'a d'importance, tout est normal... Les armes dans les rues portées par des civils, plus aucune règle de droit respectées (l'interdiction de fumer dans un lieu public ou le port de la ceinture de sécurité)... En cela le film est une réponse, une illustration plutôt au court-métrage, superbe, de Jane Birkin diffusé dans la même séance. Elle pose la question de l'enfance, de l'éducation, de la culture, du rêve et lui montre comment il faut se battre contre soi-même, ne jamais cédé à la facilité, pour que cela soit, un jour, peut-être possible. La fin de « l'anniversaire de Leila » peut sembler à une « Happy end ». Pourtant, il montre que dans un contexte comme celui-là, rien n'est simple : il n'a rien choisi... Chaque fois qu'il a voulu le faire il arrivait quelque chose qui l'en empêchait. Ce sont souvent des situations banales, un problème de stationnement (mais qui montre la tension dans laquelle les personnes vivent), parfois des situations plus dramatiques, un blessé à cause de l'armée israélienne, transporté à l'hôpital. Finalement, l'épuisement apparaît dans une des dernières répliques, qui à l'image du film, pourrait être drôle et qui en fait est amère. « Une journée comme d'habitude ». Elle pourrait être drôle si on savait cette phrase ironique, or on la sait vraie et on mesure la résistance qu'il faut simplement pour faire face à l'épuisement. Un très beau film, même si je l'ai trouvé un peu lent par moment (défaut que j'avais aussi trouvé au « Temps qu'il reste »). Un très bon débat que je n'ai pu suivre jusqu'au bout, hélas. Il a posé la question de l'impuissance qu'on peut éprouver pour trouver des moyens de soutenir la Palestine. Malgré toute la bonne volonté de ce débat, je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup avancé sur ce sujet...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.