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Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

La justice sociale vue par François Dubet : entre compétition et solidarité

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 22/02/2010 à 16h20

« Il existe aujourd’hui deux grandes conceptions de la justice sociale : l’égalité des places et l’égalité des chances », affirme François Dubet en incipit de son nouvel essai, « Les places et les chances » (Seuil, février 2010). Puis, sans plus de tergiversations, il prend le parti de l’égalité des places.

C’est-à-dire de ce modèle social qui, par l’action de l’État-providence, assure une redistribution plus juste des richesses et une plus grande sécurité pour chacun, à la place qu’il occupe, grâce au développement de la protection et des droits sociaux.

L’aporie de la navette

Pour autant, ce modèle ne met nullement en question ni la notion de mérite ni celle d’égalité des chances. Tout au plus tente-t-il de les humaniser. Et de là vient sans doute cette impression d’ambiguïté que l’on éprouve tout au long de la lecture.

On comprend bien que François Dubet, à qui l’on doit de pertinentes analyses du système éducatif du point de vue de la justice sociale, se garde de succomber au « tropisme élitiste » (p. 75) mais aussi de tomber dans l’extrémisme. Sa démarche consiste donc à travailler à « la reconstruction idéologique de la gauche » (p. 119), en bref, dit-il, « il s’agit là d’un projet radicalement réformiste » (p. 114).

Et c’est ainsi que l’auteur ne cesse de tourner autour d’une « aporie »(que je dirais volontiers aristotélicienne), vocable qui revient à plusieurs reprises sous sa plume, ce qui ne manque pas d’être significatif si l’on garde à l’esprit son étymologie (privé de passage) et son sens le plus courant, celui d’absence d’issue, bref, d’impasse.

Cette aporie est celle de la navette qu’Aristote expose ainsi : si « les navettes tissaient d’elles-mêmes... » nul besoin d’ouvriers et d’esclaves (« La Politique », Vrin, 1995, p. 35). Seulement ce n’est pas le cas. Il s’ensuit qu’il faut bien des esclaves. Mais alors qu’en est-il de la justice ?

Aristote annihile l’aporie en définissant l’esclave : « Celui qui, par nature ne s’appartient pas à lui-même, tout en étant un homme, mais est la chose d’un autre, celui-là est esclave par nature... » (p. 37), pour conclure : pour les esclaves, « demeurer dans l’esclavage est à la fois bienfaisant et juste » (p. 42). L’aporie esclaves/justice s’en trouve dissoute.

Aux moins méritants les tâches mortifères

Transposons maintenant le raisonnement aux temps que nous vivons : puisque les tâches les plus prosaïques ne se font pas toutes seules, à qui revient-il de les assumer... en toute justice ? Ou plus clairement encore : à qui revient-il d’effectuer, la vie durant, les tâches que nul ne choisirait s’il avait le choix... en toute justice ? Telle est l’aporie que l’auteur et nombre de philosophes ne formulent jamais clairement alors qu’ils ne cessent de tourner autour.

C’est qu’en effet, il n’est pas simple de trouver une issue, particulièrement si l’on se pose en détracteur du « libéralisme ». Car, comme Aristote, le « libéralisme » se fraie un passage fort aisément, il lui suffit de faire appel aux notions de mérite et d’égalité des chances : les tâches mortifères (j’emploie le qualificatif à dessein) reviennent aux moins méritants, à ceux qui, partis avec les mêmes « chances » que les autres, sont les vaincus de la compétition.

François Dubet ne choisit donc pas l’égalité des chances car, en effet, on voit bien que la justice y est particulièrement maltraitée. Cependant, se prononçant pour l’égalité des places, il tente « d’échapper à cette aporie », celle du mérite, (p. 93) et de « sortir d’une aporie inscrite dans l’égalité des chances » (p. 107) sans « dénier toute légitimité au mérite et à la justice des chances » (p. 118).

Compétition ou solidarité ?

C’est peut-être bien parvenu à ce point que l’auteur hésite à poursuivre un raisonnement qui pourrait l’assimiler à « l’extrémisme plus ou moins juvénile » (p. 103), ce qu’il semble fort redouter.

Pourtant, comment ne pas voir que la notion de mérite renvoie au mouvement aporétique de la « régression à l’infini » puisqu’on ne peut savoir comment il se fait que celui-ci soit doté de tel talent et de telle capacité à l’effort alors que celui-là en est privé ?

Comment ne pas voir également que ces deux artifices -mérite et égalité des chances qui, sans doute, ont eu leur pertinence historique, ne sont aujourd’hui rien d’autre qu’un voile jeté sur ce qui constitue le socle dur du fonctionnement social : la compétition ?

C’est la raison pour laquelle je proposerais volontiers que la question de la justice sociale cesse d’être posée en d’autres termes que ceux, fort clairs me semble-t-il, de compétition et de solidarité sachant que le modèle de la compétition conduit inéluctablement à la « mort » du vaincu alors que l’utopie (je n’hésite pas à employer le mot) de la solidarité signale l’horizon vers lequel il faut tendre en même temps qu’il constitue le critère selon lequel il convient de juger de la « justesse » des démarches politiques.

Serait-ce une proposition manifestant par trop un « extrémisme plus ou moins juvénile » ?

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  • Servais-Jean
    • Posté à 17h14 le 22/02/2010
    • Internaute 4591
      43

    C’est du trés bon Roméro, on sent qu’il a trouvé un joueur à son niveau qui lui permet de s’exprimer pleinement.
    Merci pour cette démonstration.

  • STEFFEN Louis
    STEFFEN Louis
    ancien enseignant réformateur
    • Posté à 19h00 le 22/02/2010
    • Expert 25070
      ancien enseignant réformateur

    Je n’ai pas encore lu le livre de François Dubet, ce qui ne saurait tarder. Néanmoins je crois avoir compris la question qui soulève les réserves de Monsieur Roméro, ce qu’il appelle « l’aporie » sur laquelle bute l’auteur de Les Lycéens. C’est la difficulté de démontrer que la prétendue égalité des chances n’existe pas. Car, sans cette démonstration, comment s’opposer à la permanence de l’inégalité des places, puisque celles-ci sont justifiées par l’inégalité des talents légitimée par le degré de réussite scolaire. Si les chances sont égales au départ, comme tous les élèves ne réusssisent pas également, cela veut dire qu’ils n’ont pas les mêmes dispositions ou dons, et, par conséquent, il est légitime que les plus doués se voient attribuer les « places » les plus élevées et les plus enviables. Dès lors il ne reste plus pour les égalitaristes qu’à qu’à tenter d’obtenir que les moins bien « placés » ne soient pas sacrifiés.
    Reste un problème qui ne cesse de solliciter la réflexion des sociologues depuis les années 1960 : la reproduction des mêmes familles et des mêmes classes, de génération en génération. Les travaux décisifs de Bourdieu ont jeté les bases d’une réponse en montrant que l’Ecole n’est pas cete institution neutre et égalitaire qui mettrait tous les enfants sur la même ligne de départ, avec les mêmes chances de réussite. Bourdieu montre que l’égalité théorique supposée par le consensus républicain ne résiste pas à l’analyse. Mais il s’arrête au constat qu’il reprend de livre en livre, sans parvenir à découvrir les mécanismes internes qui font que l’école ne peut produire que de la réussite pour une minorité et de l’échec pour la majorité, qu’elle est programmée pour ce résultat. C’est sans doute pourquoi l’immense majorité des enseignants refuse ses analyses. Confrontés à la pratique quotidienne de la classe et enfermés dans les aprioris et les valeurs émancipatrices affirmées de leurs disciplines, ils nient la réalité des observations du sociologue et de ses continuateurs. Ils ressentent même ses assertions comme des agressions à leur encontre tant il sont persuadés que l’école donne les mêmes chances à tous, quelle que soit leur origine sociale.
    Pour les détromper, il est urgent que des recherches « micoscopiques » soient menées, que les « égalitaristes » examinent au plus près, discipline par discipline, ce qui dans les contenus, les méthodes, les formes d’expression, les travaux d’élève ne relève que des codes sociaux dominants et constitue un obstacle inutile mais discrimlinant pour les enfants de milieux « non cultivés ».
    Ainsi, dans l’enseignement du Français, si important pour toutes les autres disciplines, quels sont les exercices et les contenus réellement nécessaires pour l’acquisition de la lecture et de l’écriture savantes et quels sont les « adjuvants » qui ne sont que signes d’appartenance à une forme de culture et d’expression et critères de « distinction ». Par exemple, l’explication et le commentaire de textes littéraires qui constituent l’essentiel de l’ordinaire du collégien et du lycéen servent-ils vraiment à inciter à la lecture et à l’écriture ou ne sont-ils que des rites désuets d’un culte des « beaux textes » destiné à séparer le bon grain de l’ivraie par leur exotisme de classe ? Pourquoi l’institution, inspection et corps des enseignants unis, manifeste-t-elle une opposition systématique au texte libre, à l’écriture de création, au journal personnel au profit d’exercices académiques et scolaires qui ne sont pratiqués qu’en son sein ? Pourquoi des programmes contraignants si ce n’est pour faciliter l’évaluation, au BEPC et surtout au baccalauréat, c’est-à-dire ce qui classe et sélectionne ?
    Pour être plus clair encore, pourquoi dans l’infinie diversité des oeuvres écrites, imposer un nombre infiniment restreint d’auteurs et de textes, sous prétexte qu’ils ont accompagné depuis des siècles des générations d’élèves, qu’ils constituent des repères personnels et des terrains d’étude pour une poignée de spécialistes, qu’ils procurent peut-être des plaisirs suaves à quelques amateurs de grands classiques ? Est-ce à dire que c’est la voie obligatoire de la culture, qu’il ne peut y avoir de chemins de traverse et qu’il faut avoir lu les auteurs du programme avant vingt ans sous peine d’être exclu définitivement de l’humanité cultivée ?
    En réalité la défense et illustration de la grande tradition culturelle telle qu’elle se manifeste dans les splendides ruines des humanités classiques n’est plus qu’un moyen efficace pour décourager les élèves ordinaires, occuper un temps considérable qui serait bien mieux utilisé par un enseignement vivant de la lecture et de l’écriture. Mais personne n’ose s’aventurer jusqu’à évoquer le tabou qui pèse sur cette question de la culture, particulièrement sur le statut de la littérature, et qui interdit de s’interroger sur sa fonction réelle au sein de l’institution scolaire. Qui aurait l’impudence et l’imprudence de s’en prendre à une valeur si bien défendue ? Il y a trop à perdre et trop de coups à recevoir. On comprend que les plus lucides hésitent à franchir ce pas. Et pourtant ne serait-ce pas la seule manière de casser le fameux de plafond verre qui sépare les bienheureux du dipôme et les recalés de l’école.

    • Nestor Romero
      Nestor Romero répond à STEFFEN Louis
      Ancien enseignant
      • Posté à 20h43 le 22/02/2010
      • Expert 5556
        Ancien enseignant

      Bonsoir,

      En effet. Comme disait Foucault, le « parrêsiaste » (celui qui parle vrai) risque tout simplement « sa peau ».
      Merci beaucoup.
      N.

      • spleenlancien
        spleenlancien répond à Nestor Romero
        Manant, de passage sous le (...)
        • Posté à 11h09 le 23/02/2010
        • Internaute 78672
          Manant, de passage sous le (...)

        Guy Béart, autre parrêsiaste, l’a chanté...

    • M_amie
      M_amie répond à STEFFEN Louis
      • Posté à 21h31 le 22/02/2010
      • Internaute 57153

      Et si c’était précisément le contraire ?
      Si les enfants moins bien lotis accrochaient moins parce que l’apprentissage « naturel, ludique » ça marche mieux quand tout le monde a les mêmes références.
      Le stupide « par coeur », mettant, lui, tout le monde à égalité devant l’effort, et permettant d’avoir les mêmes bases.
      Autre remarque (sur l’article lui-même) : penser que les talents et le goût de l’effort vont de pair, se serait vraiment injuste, nous savons tous qu’il y a des paresseux lumineux et des bourreaux de travail : heureusement !

    • moulinette
      moulinette répond à STEFFEN Louis
      Peintrice Illustrateuse
      • Posté à 09h49 le 23/02/2010
      • Internaute 12255
        Peintrice Illustrateuse

      Merci de votre lumineux développement.

  • fantome de la nuit
    fantome de la nuit
    insomniaque
    • Posté à 19h26 le 22/02/2010
    • Internaute 50069
      insomniaque

    Mouais, ce compte-rendu du bouquin de Dubet donne l’impression que la problématique centrale qui sous-tend cet essai est la suivante :

    Comment faire encore voter les électeurs pour une social-démocratie molle du genou à l’eau tiède ?

    Parce que la gauche d’aujourd’hui est une aporie vivante (enfin, vivante...)

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 19h27 le 22/02/2010
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    La justice sociale, c’est la justice exercée directement par la société, sur son lieu de travail et sur son lieu de logement, par opposition à la justice judiciaire, encadrée par la loi bourgeoise et budgetisée par l’Etat.

    La justice envers la société, c’est la clémence d’Auguste, c’est reconnaître le pouvoir qui nous gruge...

  • patdu49
    patdu49
    chomiste du maine et loire
    • Posté à 19h55 le 22/02/2010
    • Internaute 34595
      chomiste du maine et loire

    j’ai rien compris a tes écrits avec mon BAC moins 4 .. trop de mots compliqués ...

    « L’aporie de la navette » on dirait un extra terrestre qui parle lol
    99% de la population doivent même pas connaitre ce mot « aporie ».

    pour moi l’équité sociale :

    celui qui écrit un bouquin, avec des mots compliqués ou non, salaire : SMIC

    celui qui récure les chiottes des autres, salaire 3000€ net par mois.

    voilà ma notion du mérite, par rapport à la pénibilité.

  • Lola48
    • Posté à 23h22 le 22/02/2010
    • Internaute 89855

    L’égalité des chances était une belle Utopie. L’égalité des places, le mot est laché.

  • Wildleech
    Wildleech
    révolutionnaire en devenir
    • Posté à 23h43 le 22/02/2010
    • Internaute 81842
      révolutionnaire en devenir

    Nous sommes d’accord, l’égalité est illusoire et la compétition est meurtrière.
    Mais la solidarité s’apprend, comme bien des choses, dans la souffrance et par la pratique.
    C’est pourquoi l’enseignement doit être dur et que nul ne doit être laissé en arrière.
    Et enfin, il n’est plus temps de théorisé.

  • framboise92
    framboise92
    je choisis la campagne, la (...)
    • Posté à 07h45 le 23/02/2010
    • Internaute 24519
      je choisis la campagne, la (...)

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  • framboise92
    framboise92
    je choisis la campagne, la (...)
    • Posté à 08h32 le 23/02/2010
    • Internaute 24519
      je choisis la campagne, la (...)

    En attendant, je cherche à panser l’école dans ma RRS et je rame !

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