Restez assis les enfants !

Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

Les naufragés des vacances de printemps

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 20/04/2010 à 07h25

Ce soir j’ai regardé des images à la télévision.
Celles de cette éruption qui cloue les avions au sol. Impressionnant. Et puis je me suis attardé sur ces scènes de voyageurs accumulés dans les aérogares et j’ai écouté des propos, parfois emportés, colériques ou résignés, d’autres ne manquant pas d’humour ou du moins relevant d’un certain stoïcisme.

Bloqués à Djerba

Mais très vite j’ai dû ne plus regarder, ne plus écouter, ceci par exemple : « nous sommes bloqués à Djerba... », ne plus supporter, fuir ces images de repus (nulle stigmatisation ici, simple constatation, nous sommes, nous qui prenons l’avion pour quelques jours de vacances, des repus) en uniforme de prêt-à-partir aux Antilles, en Crête, à Acapulco ou à Djerba se lamentant, exposant leur absolue fatigue, leur total accablement, leur désarroi...

Et leur indignation aussi. Parce que l’on ne s’occupe pas d’eux assez promptement, parce que cette fois, à cause d’un volcan qui éructe, ils n’en ont pas pour leur argent. De sorte qu’ils éructent eux aussi, s’étouffent, certain(e)s, d’indignation.

Je fuis et me plonge dans le magazine de fin de semaine (Le Monde) qui, le hasard est parfois pertinent et peut-être même significatif, présente un reportage sur ces enfants afghans qui « vivent » dans les rues de Paris après avoir franchi des déserts, des fleuves et des montagnes, l’un d’eux dit-on, âgé de treize ans, accroché sous un camion trente heures durant...

Ceux qui marchent dans les déserts ailleurs

Qui survivent donc dans les rues de Paris, comme ils peuvent et qui, pour autant que l’on puisse se fier aux photos publiées ne semblent même pas fatigués, eux, plutôt joyeux même pour certains, comme on l’est quand on parvient à décrocher le gros lot tout en haut du mat de Cocagne après avoir tant peiné, tant glissé, tant risqué se rompre le cou...

Mais alors comment ne pas penser à toutes celles et ceux qui en ce moment même marchent dans les déserts, franchissent des fleuves et des montagnes, à toutes celles et ceux qui en ce moment même, entassés dans une coque de noix scrutent la prochaine vague ?

A toutes celles et ceux qui de par le monde triment à des tâches immondes pour ce qui n’est même pas un salaire ? A toutes celles et ceux qui ne trimant pas n’ont d’autre recours que, accroupis dans la poussière, tendre la main.

Nos repus qui n’ont pas bien dormi

Mais c’est ainsi, n’est-ce pas ? Les choses ne vont-elles pas ainsi de toute éternité ? Et n’est-elle pas puérile cette larmoyante compassion ?

Sans doute, sans doute... de sorte que demain quand nous retrouverons sur l’écran nos semblables, nos repus qui n’auront pas bien dormi dans leur aérogare rutilant, qui seront fatigués et dont le café qu’on leur aura servi n’était même pas assez chaud ni suffisamment sucré, les enfants des rues s’en trouveront effacés entre les pages du magazine abandonné sur le canapé.

Je me laisse emporter sans doute, car je suis sûr que parmi tous ces naufragés des vacances de printemps il s’en trouvera quelques-unes et quelques-uns pour sourire tristement aux lamentations de leurs compagnons d’infortune.

Parce que soudain leur sera revenu à l’esprit l’histoire d’un enfant de treize ans accroché sous un camion ou celle de cette femme serrant un enfant dans ses bras, les yeux rivés sur la vague qui s’avance.

J’en suis sûr, il en sera bien quelques-un(e)s pour sourire ainsi aux lamentations de nos frères repus,quelques-un(e)s au moins, sinon...

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  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 08h18 le 20/04/2010
    • Internaute 7659
      oiseau

    Ce petit texte ne manque pas d’une certaine poésie ou d’un style qui n’est pas désagréable.

    Cependant, quant au contenu, ce n’est que l’application de l’effet kilométrique ou identitaire : le bras bléssé du voisin est aussi important que le meurtre d’un inconnu dans la rue voisine, qui est aussi important que 20 morts dans le pays voisin, qui est aussi important que 2000 morts dans une inondation au fond de l’Afrique.
    Ainsi, dès qu’un problème nous touche, nous les nantis, nous les repus, nous les occidentaux, c’est « la grande catastrophe d’un monde en danger », mais si le même problème (ou pie) touche quelques autres populations lointaines, « à peine humaines » nous semble-t-il, et voilà que c’est l’indifférence qui nous touche.

    Les naufragés des aéroports ne sont ici que les repus visibles. Repus, nous le sommes tous. Il n’y a qu’à voir le nombre de visites ou de commentaires lorsqu’un article cause d’un problème qui ne touche que l’Afrique ou d’autres contrées pauvres et lointaines.

  • haggis
    • Posté à 09h03 le 20/04/2010
    • Internaute 1777

    ça a peut etre aussi permis de suspendre l’expulsion par les airs de quelques sans papiers.... tant mieux. Et puis je trouve que c’est pas mal de retrouver les vraies distances géographiques entre les populations, les denrées, ça permet de réfléchir autrement à nos déplacements, le commerce etc ....

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 09h10 le 20/04/2010
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Merci Nestor pour cette remise à niveau des « seuils d’acceptabilité » !

    Les sinistrés de Cynthia ont relégué les martyrs de Port aux Prince au fond des pages anecdotes & faits divers.

    Monsieur & Madame Sarkozy ( et leur encombrant entourage ) auraient été bien inspirés de s’abstenir de toute réaction à la « rumeur “ vite détrônée par les frasques de Ribéry et noyée sous les cendres du volcan et de laisser passer l’orage ...

  • puceronde
    • Posté à 09h30 le 20/04/2010
    • Internaute 13359

    Parmi ces « repus », aussi quelques vrais de la France « de pas bien haut » qui ont peut-être économisé sou après sou pendant des mois pour s’offrir ce voyage en Tunisie, au Maroc ou ailleurs... sûr que cela ne se compare pas au désespoir de ceux qui sont prêts à prendre tous les risques pour une vie meilleure...mais il n’y a pas que des nantis coincés dans ces aéroports !
    Quant à relativiser nos malheurs, pas facile, notre toute première unité de mesure dans la vie, c’est nous, nos émotions... faut parfois attendre de pendre un peu de recul pour se rendre compte que ce n’était pas si grave.

    • karlM
      karlM répond à puceronde
      Précaire
      • Posté à 09h38 le 20/04/2010
      • Internaute 21378
        Précaire

      « .mais il n’y a pas que des nantis coincés dans ces aéroports ! »

      mon oeil ! ! ! à part une ou deux exceptions (le sous c’est pour manger)
      et des sans papier à qui le néo facho Besson a offert un voyage

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 10h20 le 20/04/2010
    • 49273
      Petit agité

    D’accord mais si on suit cette logique qui veut que se plaindre est absurde quand il y a tellement de misères et de souffrances, certaines luttes, grèves, les manifestations contre le CPE, et autres complaintes diverses et variées sont tout aussi indécentes.

    À part les vrais miséreux (mais ceux-là ne sont pas sur Rue89), nous sommes tous le repus de quelqu’un.

  • Noari99
    Noari99
    Objet du scandale
    • Posté à 10h21 le 20/04/2010
    • Internaute 99151
      Objet du scandale

    Démagogie, quand tu nous tiens...

    • Alain59
      Alain59 répond à Noari99
      • Posté à 11h35 le 20/04/2010
      • Internaute 28521

      Ca devient une mode dès qu’on s’intéresse d’un peu trop près au peuple ou à ceux qui souffrent de se voir taxer de démagogique. Sûrement une protection de ceux qui ne sont pas concernés ou qui craignent que cet intérêt se fasse à leurs dépens.

      On est démagogique seulement si on n’est pas sincère ou si en politique le but est uniquement électoraliste sans vouloir vraiment changer quoi que ce soit.
      Exemple : Sarko a été démagogique avec la réduction des droits de succession. Il a fait croire que ça visait tous ceux qui ont un petit capital, or la réalité de la mesure ne concernait que les quelques 5 ou 10% les plus riches, ce qu’il n’a jamais dit.

      Il me semble ici que l’auteur est sincère donc il n’est certainement pas démagogique, il relativise à juste titre le malheur de nos vacanciers.

      • Noari99
        Noari99 répond à Alain59
        Objet du scandale
        • Posté à 11h42 le 20/04/2010
        • Internaute 99151
          Objet du scandale

        Je serais d’accord avec l’auteur si, au lieu de taper sur ces vacanciers et leurs « privilèges », il se demandait pourquoi les sujets autrement plus importants qu’il évoque sont passés à la trappe.
        Je suis d’accord avec le fait qu’il y a plus important mais je ne suis pas d’accord avec l’angle pris par l’auteur.

  • STEFFEN Louis
    STEFFEN Louis
    ancien enseignant réformateur
    • Posté à 10h23 le 20/04/2010
    • Expert 25070
      ancien enseignant réformateur

    Merci pour cet article courageux. Il était temps qu’une voix se fasse entendre pour dénoncer la prétention insoutenable des nantis, petits et grands, qui entretiennent la pollution de l’atmosphère, tout particulièrement européenne, et vont se pavaner devant des exclaves exotiques - agitent-ils encore des palmes pour les raffraîchir ?
    Le tourisme aérien est une de ces habitudes dont la démocratisation, toute relative, illustre notre irresponsabilité et notre égoïsme de consommateurs avides. Il y a de l’indécence dans cette folle envie, sans cesse renaissante, « d’avoir les fesses en l’air ».

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 12h00 le 20/04/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Moralité, suicidez vous car y’a des gens malheureux, et vous êtes indignes en étant pas aussi malheureux qu’eux. Le misérabilisme a son paroxysme !

    Le but de l’égalité, c’est que tout le monde ait le même accès au bonheur, pas que tout le monde soit dans la même merde.

    Et à la prochaine manif de profs, le gouvernement aura donc le droit de diviser les salaires par trois et multiplier les horaires par deux, et interdiction de se plaindre sinon on tire dans la foule, parce qu’après tout les profs somaliens sont vachement plus malheureux...

    C’est vrai que penser à ses ancêtres juifs fuyant les camps de la mort dans l’hiver polonais, ça donne un coup de fouet lorsqu’on doit continuer à avancer.
    Mais lorsque vient le moment de poser son cul et de pouvoir enfin se plaindre, même d’un café froid, on va pas sourire comme des idiots et se dire youpi la vie est géniale lorsque justement la vie fait chier, sous le simple prétexte minable que ça pourrait être pire.

    Mais je vais donc appliquer ce principe maintenant : la prochaine fois que quelqu’un pleure parce que ses trois enfants et son mari sont mort dans un accident, je lui dit de la fermer, qu’elle n’a pas à se plaindre, qu’elle est une sale égoïste qui ne pense qu’à elle car il y a plus malheureux : celles qui ont perdu leurs gosses, leur mari et leur chien ! : D

  • femmedesbois
    femmedesbois
    dans sa forêt
    • Posté à 10h39 le 21/04/2010
    • Internaute 93115
      dans sa forêt

    Le chômeur ou le précaire européen est effectivement un nabab à côté du miséreux afghan, africain ou d’ailleurs mais il faut quand même bien voir que c’est la même logique économique mondialisée qui nous met dans une situation plus ou moins terrible... L’histoire de l’Europe et celle de l’Afghanistan sont différentes ce qui explique nos différents niveaux de vie mais la même logique nous paupérise tous et si ça continue, des « nantis » qui voient leurs vacances gâchées pour cause d’annulation de vol, il y en aura de moins en moins si l’on continue de s’attaquer à nos salaires, nos conditions de travail et notre protection sociale....

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