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Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

Le philosophe Pierre Hadot, spécialiste de l'Antiquité, est mort

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 29/04/2010 à 17h05

Pierre Hadot est mort. Discrètement. Comme il vécut. Trop discrètement car la conséquence fort malheureuse en est que je l’ai découvert tard, bien trop tard, comme sans doute nombre de ses lecteurs, j’allais dire de ses disciples, car ce fut un maître.

Lire les stoïciens avec Hadot

Certainement pas un maître autoritaire et impositif mais un pédagogue qui faisait autorité, non seulement par son extraordinaire érudition mais surtout par sa capacité à énoncer clairement, simplement, lumineusement les questions complexes.

Je l’ai donc découvert tard, en 2001, à la sortie de son livre sans doute le plus lu, « La philosophie comme manière de vivre » (Albin Michel), à cet instant délicat où l’on cesse son activité professionnelle pour « entrer en retraite » et où, si l’on n’y prend garde, le désarroi peut vous submerger et c’est alors qu’il est opportun d’opérer ce « retrait en soi » qui n’est pas repli sur soi mais « souci de soi » par lequel on parvient au souci des autres comme nous l’enseignent les stoïciens quand nous les lisons alors que Pierre Hadot nous tient la main.

Ce n’est évidemment pas par hasard que vient ici le souci de soi qui nous renvoie immanquablement à Foucault. C’est en effet ce dernier qui appela Hadot au Collège de France où il occupa la chaire d’histoire de la pensée hellénistique et romaine de 1982 à 1991.

Foucault a dit ce qu’il devait à un Hadot philosophe et historien certes, mais philologue avant tout et à ce titre accordant une extrême attention aux traductions des textes anciens, ce que, dans son dandysme (le mot est de Hadot) quelque peu désinvolte, Foucault ne faisait pas assez.

La religion comme émerveillement

C’est donc en compagnie de Hadot que je suis « entré en retraite »... activement. Et la connotation religieuse, monastique de l’expression ne vient pas non plus là par inadvertance puisque Pierre Hadot fut ordonné prêtre en 1942 et qu’il quitta l’Eglise en 1952 sans cesser de réfléchir (« Plotin ou la simplicité du regard », Gallimard, 1963) à cette question de la religion dont on mesure aujourd’hui l’inquiétante prégnance. Voici ce qu’il en disait en juillet 2008 dans un entretien accordé à Thierry Grillet (Le Nouvel Observateur) :

« En fait le problème n’est pas celui du catholicisme mais celui des religions. [...] Elles ont été et demeurent encore pour l’humanité, notamment les religions du Livre, la source de guerres, de persécutions impitoyables, de souffrances pour des millions d’hommes et de femmes.

Je ne sais pas si l’humanité parviendra à se délivrer de ce besoin religieux. Pour ma part je dirais avec Einstein : “Je suis un non-croyant profondément religieux”. Si l’on entend par religion l’émerveillement devant le mystère du monde et de la nature. »

Cet émerveillement, Hadot raconte comment, enfant, il en fit l’expérience face au ciel étoilé, comme sans doute chacun(e) d’entre nous l’a faite un jour et peut encore la faire s’il est attentif non seulement au ciel étoilé mais à chaque particule du monde qui est là.

Et il aime nommer ce sentiment fugace mais étourdissant d’être au monde, d’être dans le monde une pépite de ce monde, par une expression qu’il emprunte à Romain Rolland : « le sentiment océanique ».

La philosophie comme manière de vivre

Mais ce qui, me semble-t-il, constitue l’apport fondamental de Hadot est ce qu’il désigne lui-même comme l’introduction de l’affectivité dans la philosophie et dont, dit-il, Rousseau serait un des précurseurs dans ses « Rêveries d’un promeneur solitaire ».

C’est finalement la réintroduction de la vie dans la philosophie à partir de sa lecture des textes anciens (Stoïciens, Epicuriens, Cyniques...).

En effet pour lui, la philosophie ne saurait être pure spéculation, production et trituration de concepts, la philosophie est un engagement dans la vie qui lie indissolublement ce qui est pensé et ce qui est vécu : la philosophie comme manière de vivre, en effet.

Et cette manière de vivre, cette vie philosophique que l’on mène parfois intuitivement sans trop y penser, Pierre Hadot nous aide à en prendre conscience dans ses « Exercices spirituels et philosophie antique » (Albin Michel, 2002) qui n’ont rien à voir avec je ne sais quelle « méditation exotique » mais sont souvent la prise de conscience d’attitudes, de manières d’être, que nous observons sans même y penser.

C’est cette prise de conscience qui nourrit la vie philosophique et peut faire de chacun(e), un(e) philosophe. Car Hadot aimait à rappeler ce mot de Thoreau : « De nos jours, il y a des professeurs de philosophie mais pas de philosophes. »

A propos de professeurs justement, je ne résiste pas à ceci :

« Les fameux concours qui ouvrent sur des carrières et assurent le recrutement du personnel de l’Etat ne seraient-ils pas souvent des “concours de circonstances et de hasards” ? Ce système du concours, notamment la fameuse agrégation, ne nuit-il pas à la formation scientifique et humaine des candidats ?

Est-ce qu’on ne privilégie pas trop souvent les qualités de rhétorique, l’habileté à traiter un sujet, même si on le connaît à peine, l’art de parler d’une manière élégante et obscure ? Dès 1841, Balzac, dans “Le Curé de village”, faisait magistralement le procès de notre système de concours, qui existait déjà à son époque (la réussite d’un jeune homme à un concours, disait-il, ne donne aucune certitude au sujet de la valeur de l’homme mûr qu’il deviendra)... »

Pour quitter Pierre Hadot sur un sourire.

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  • 15 réactions
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  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 17h25 le 29/04/2010
    • Internaute 73621
      (...)

    Le philosophe Pierre Hadot, spécialiste de l’Antiquité, est mort

    Le philosophe Onfray spécialiste de Freud est toujours vivant.

    • Hulk
      Hulk répond à leo s
      Gros con de droite
      • Posté à 00h13 le 30/04/2010
      • Internaute 108405
        Gros con de droite

      Onfray n’est pas un philosophe : c’est un pitre.

      Ce qui n’est pas le cas d’Hadot...

    • esther21
      esther21 répond à leo s
      enseignant
      • Posté à 09h21 le 30/04/2010
      • Expert 113538
        enseignant

      Heureusement ! ! ! ! !

  • thierry reboud
    • Posté à 17h31 le 29/04/2010
    • Internaute 20923

    Merci pour ce très bel article.

  • fantome de la nuit
    fantome de la nuit
    insomniaque
    • Posté à 18h28 le 29/04/2010
    • Internaute 50069
      insomniaque

    Pierre Hadot est mort ? Que Charon le passe sans encombre sur l’autre rivage du Styx...

    Sinon, c’est vrai qu’il y a pas vraiment de pointures en philosophie à notre époque ; l’érudition, si réelle soit-elle, et la maîtrise de la rhétorique qui caractérisent les « professionnels de la profession », n’étant pas forcément fécondes en termes d’art d’être au monde et de vivre sa vie.

    Il me semble qu’il faut aller chercher ailleurs que dans les facs de philo de quoi accomplir sa quête de sens. Peut-être dans les forums de Rue89, qui sait... ?

    • Tokani
      Tokani répond à fantome de la nuit
      Oldmole
      • Posté à 01h56 le 30/04/2010
      • Internaute 71184
        Oldmole

      On trouve de tout sur cette Rue !
      Du haut du pavé au bas de l’égout....
      On y verra pour beaucoup un simple exutoire !
      Hadot merveilleux conteur vivant la philo nous introduisait dans une pensée vécue et travaillée au quotidien ...
      Je ne peux m’empêcher de penser à lui et à Tournier en tant que vrai philosophe et pas comme rhéteur à la mode style Onfray ou Sponville...

      • fantome de la nuit
        fantome de la nuit répond à Tokani
        insomniaque
        • Posté à 02h06 le 30/04/2010
        • Internaute 50069
          insomniaque

        Moi, en philo, je m’étais arrêté à Foucault et Deleuze (à part les-Insurgés_qui-Viennent, bien sûr).

        J’aime bien ces philosophes qui s’essaient à faire renaître la pensée Antique, loin des « tu dois » issus du cléricalisme qui ont caractérisé tant de penseurs. Enfin des gens qui au lieu de « tu dois », nous disent « tu peux » !

  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 18h53 le 29/04/2010
    • Internaute 19359
      Les mouches ne me trouveront (...)

    Très bel hommage qui donne envie de faire un bout de chemin dans l’oeuvre qu’il laisse. Merci.

  • Orientaliste
    Orientaliste
    intermittent de la recherche
    • Posté à 20h30 le 29/04/2010
    • Internaute 73107
      intermittent de la recherche

    Un très grand monsieur s’en va. Sa lecture des « classiques » grecs les sort de l’ornière évolutionniste à travers laquelle on les apprend encore aujourd’hui (de Socrate à Wittgenstein). La philosophie vécue, au plus près des textes et en gardant toujours une fraicheur de l’étonnement, une envie de mettre en pratique sans trahir ni s’enfermer.
    A lire ou a relire d’urgence.
    Puisse-t-il trouver des réponses là où il est.

  • jpnassaux
    jpnassaux
    Belgique
    • Posté à 22h46 le 29/04/2010
    • Internaute 113524
      Belgique

    Superbe article. On constate qu’à côté des « philosophes » médiatiques, il y a des intellectuels brillants qui méritent d’être découverts. J’avais lu son très bel « éloge de Socrate ». Je vais me précipiter sur ses autres ouvrages que vous nous recommandez. Un grand merci.

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à jpnassaux
      Bonne
      • Posté à 09h13 le 30/04/2010
      • Internaute 30028
        Bonne

      Sûr,
      Pour 5 ou 6 euros ,je crois ,ce petit livre
      superbe -un vrai bijou- édité chez Allia ,
      est à conseillé à tout un chacun ...

      Comme quoi , il est bon de lire » aussi » RUE 89 .
      Merci à vous et à Socrate .

      Bonne route à Pierre Hadot . ! .

  • A déménagé le 16-01-2012
    • Posté à 08h12 le 30/04/2010
    • Internaute 30191
      non connue

    Merci, et cela nous change bigrement du tout à l’égout(ou à l’ego,c’est selon).

  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 09h06 le 30/04/2010
    • Internaute 4901
      Médiatrice scientifique

    Merci pour cet article. J’avais signalé sa disparition ainsi que celle de Jacques Brunschwig, autre historien de la philosophie, philologue.
    cf. Lien

  • Sexus Empiricus
    • Posté à 10h41 le 30/04/2010
    • Internaute 6004

    Un des plus beaux hommages rendus aux travaux de Pierre Hadot vient de Michel Foucault (avec lequel Hadot n’était pas « philosophiquement » d’accord, de même qu’aucun des deux n’était « philosophiquement » d’accord avec Deleuze : l’accord avait lieu ailleurs). Rien d’appuyé, mais pour être discret, l’hommage n’en est pas moins vif.

    Dans l’introduction à l’Usage des plaisirs, Foucault raconte qu’il s’est lancé dans une entreprise plus longue que prévue. Et d’autant plus difficile pour lui qu’il s’agissait d’aborder l’Antiquité non seulement sans les drapés académiques, mais surtout sans les distorsions du discours humaniste.
    La note mérite d’être citée en longueur, car elle montre bien le rôle d’intercesseur qu’a joué à la fin des années 1970 - et que joue encore aujourd’hui - l’oeuvre remarquable de Pierre Hadot :
    « Je ne suis ni helléniste ni latiniste. Mais il m’a semblé qu’à la condition d’y mettre assez de soin, de patience, de modestie et d’attention, il était possible d’acquérir, avec les textes de l’Antiquité grecque et romaine, une familiarité suffisante : je veux dire une familiarité qui permette, selon une pratique sans doute constitutive de la philosophie occidentale, d’interroger à la fois la différence qui nous tient à distance d’une pensée où nous reconnaissons l’origine de la nôtre, et la proximité qui demeure en dépit de cet éloignement que nous creusons sans cesse. »

    Le risque, dans l’histoire de la pensée, est de ratiociner platoniquement sur une certaine philosophie éternelle, à laquelle nous aurions accès : on pourrait ainsi accéder à la sagesse des Anciens, ou à la source, comme on « accède à la propriété » (selon la splendide expression de nos amis de la finance). Or, de ce travers - qui est le vice des philosophes professionnels - Pierre Hadot nous met en garde.

    Foucault ajoute, dans la perspective qui était la sienne, que le risque était de plier les textes anciens « à des formes d’analyse ou à des modes de questionnement qui, venus d’ailleurs, ne leur convenaient guère ; les ouvrages de P. Brown, ceux de P. Hadot, et à plusieurs reprises leurs conversations et leurs avis, m’ont été d’un grand secours. » (Les livres de Peter Brown, en effet, sont décisifs sur la notion de « style » appliquée aux changements survenus dans l’Antiquité tardive : style d’existence, style de vie, style de pensée, etc.)

    À défaut des conversations et des avis de Pierre Hadot, il nous reste ses livres instruits et instructifs, sur Plotin, Marc-Aurèle et quelques autres grands tranquillisants...

    • Nestor Romero
      Nestor Romero répond à Sexus Empiricus
      Ancien enseignant
      • Posté à 14h28 le 30/04/2010
      • Expert 5556
        Ancien enseignant

      Bonjour,

      En effet, tranquillisants, apaisants et, si on pouvait le dire, « sérénisants ».
      Merci.
      N.

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