Restez assis les enfants !

Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

Connaissances, autorité... : retour sur les « Conditions de l'éducation »

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 17/12/2008 à 14h30

Passionnant ouvrage que celui récemment publié par Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet et Dominique Ottavi, « Conditions de l’éducation » (Stock, 2008). Passionnant et discutable.

Ainsi, dès les premières lignes nous est-il assuré que « la famille et l’école tiraient dans la même direction », que la famille assumait son rôle de socialisation, ce qui ne serait plus le cas.

Socialisation dont on comprend très vite qu’il s’agit essentiellement du respect, non de l’autre, mais de l’autorité réalisée dans la figure et la personne du maître. Cependant, nous dit Marie-Claude Blais, les choses changent. En effet tout change. Tout... sauf l’école.

De sorte que, me semble-t-il, c’est moins la « démocratisation de la famille » qui est à mettre en question que la persistance d’une école archaïque et de ce fait impuissante à prendre en charge la massification et sa nécessaire démocratisation.

Marcel Gauchet affirme quant à lui que « les connaissances proposées rebutent les élèves parce qu’elles ne font pas sens à leurs yeux ». D’où le « rejet des savoirs et de l’institution scolaire ».

Des élèves moins ouverts au savoir que par le passé ?

Je ne crois pas que l’on puisse formuler une proposition aussi lourde de conséquences en termes aussi vagues. Car il n’est simplement pas vrai que « toutes » les connaissances proposées rebutent « tous » les élèves, encore moins dans les mêmes proportions et dans les mêmes conditions.

On ne voit pas que l’on puisse affirmer sans plus de démonstration que les élèves d’autrefois ingurgitaient les savoirs proposés parce qu’ils y trouvaient du sens. On peut à cet égard aussi bien affirmer sans plus de démonstration qu’ils ingurgitaient sous la menace de la férule comme nous le laisse entendre Montaigne :

« Arrivez-y (dans le collège) sur le point de leur office ; vous n’oyez que cris, et d’enfants suppliciés et de maîtres enivrés en leur colère. »

A quoi il oppose cette délicieuse préconisation :

« Cette institution (l’école) se doit conduire par une sévère douceur... »

Notons encore que pour Marcel Gauchet,

« une série d’évidences implicites sur lesquelles reposait l’entreprise éducative se sont défaites. »

Ainsi de la tradition :

« Le phénomène social qui nous bouscule a pour nom détraditionalisation, en entendant par là la dissolution de la tradition en tant que forme sociale effectuante. »

Ce qui conduit évidemment à... l’individualisme tout entier dans le fait que l’individu exige de saisir le sens de ce que l’institution propose de transmettre alors que « enseigner c’est [...] exercer sur lui (l’enfant) une tutelle en lui faisant parcourir un chemin dont il ne pourra véritablement saisir la nécessité qu’après coup ».

Et c’est bien sûr cette ascèse, cette abnégation tout au long d’une démarche en forme de course de fond dont on ne saisit ni le sens ni la nécessité, qui était, qui est productrice d’une élite que Marcel Gauchet désigne malicieusement comme « aristocratie de la démocratie ».

Une vision caricaturale des tenants de la pédagogie

Quant à l’autorité :

« Officiellement, le problème de l’autorité ne se pose plus. Il ne provoque plus la controverse [...]. Personne ne se prononce pour l’autorité... »

Ce qui est évidemment faux. La question de l’autorité n’a jamais été aussi présente pour chaque enseignant dans sa pratique et donc sa réflexion quotidienne qu’au cours de ces quarante dernières années, c’est-à-dire depuis qu’elle s’est vue contestée sous sa forme « traditionnelle » justement par le mouvement de massification et les velléités de démocratisation.

Il est fort dommage, en outre, que Marcel Gauchet ravive l’antienne du spontanéisme pédagogique pour mieux tenter d’exécuter une pédagogie élaborée, structurée, efficiente, celle de Célestin Freinet. Nul pédagogue n’a jamais ignoré la fameuse « problématisation » de Kant :

« Un des plus grands problèmes de l’éducation est le suivant : comment unir la soumission sous une contrainte légale avec la faculté de se servir de sa liberté ? Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment puis-je cultiver la liberté sous la contrainte ? »

Bien au contraire la réflexion pédagogique est, depuis toujours, stimulée par cette situation aporétique. Il est fort heureux alors que l’ouvrage se referme sur l’examen par Dominique Ottavi de la « nouvelle éducation » proposée par le philosophe américain John Dewey (1859-1952).

Il est heureux que soit évoquée « l’école comme lieu de vie » et non comme lieu de « préparation » à la vie, tout simplement parce que ne pas penser l’école comme lieu de vie c’est priver l’enfant de sa vie d’enfant. Et c’est l’institution de l’école comme lieu de vie qui constitue, me semble-t-il, la première des « conditions de l’éducation ».

Conditions de l’éducation de Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet et Dominique Ottavi - éd. Stock - 264p., 19€.
► Le blog de Marcel Gauchet.

  • 4375 visites
  • 8 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Karsowsky
    Karsowsky
    Anticonformiste
    • Posté à 17h42 le 17/12/2008
    • Internaute 62833
      Anticonformiste

    Il y aurait une thèse à faire : EN, la gestion des paradoxes. Ou comment expliquer la faillite des enseignants par l’externalisation de ses causes..

    C’est la fautes des parents, du ministre, de sarkoland, du manque de moyens, de la mondialisation, de la méthode globale...
    mais moi enseignant, je suis tout blanc...

  • Servais-Jean
    • Posté à 17h56 le 17/12/2008
    • Internaute 4591
      43

    « l’école comme lieu de vie »

    Et si c’était le noeud du problème ?

  • ovni2
    ovni2
    parlà
    • Posté à 20h21 le 17/12/2008
    • Internaute 56436
      parlà

    « Et c’est l’institution de l’école comme lieu de vie qui constitue, me semble-t-il, la première des “conditions de l’éducation”.

    Il faudrait remplacer éducation par formatage,ce serait plus conforme à la réalité, quand 80 % des enseignants sont de gauche.
    L’école n’a pas à se substituer à l’éducation des parents

  • Grain_de_poivre
    Grain_de_poivre
    journaliste
    • Posté à 23h06 le 17/12/2008
    • Journaliste 62883
      journaliste

    Eh bien dis donc ! Quel charabia autocentrique. Si l’auteur de l’article est maître ou professeur, pas étonnant que les élèves se détournent de son enseignement. Le bon sens n’est pas si partagé que ça.

  • admirateur-
    • Posté à 11h25 le 18/12/2008
    • Internaute 32111

    En français français et non en français pédagogogol, relire avec profit « Propos sur l’éducation » de Alain.
    On s’apercevra qu’il n’y a rien à « réinventer » mais à revenir humblement à des fondamentaux
    C’est clair, bien écrit et cela replace l’enseignement à sa vraie place et lui redonne ses vrais enjeux : transmettre Le savoir, relier à la Culture, pas à la tradition.
    ce qui éviterait de produire des barbares enfermés dans leurs sous-cultures.
    Le constat de l’échec de la pédagogie instillée depuis une trentaine d’années par les nouveaux pédagogues - de prost à meyrieu , ne condamne pas l’école mais ceux qui l’ont détournée de son role

  • alditas
    alditas
    retraité
    • Posté à 14h44 le 18/12/2008
    • Internaute 62930
      retraité

    Bonsoir !

    L’élève d’autrefois même au sein des anciennes sociétés dites indigènes prend conscience de la nécéssité d’acquérir un savoir parceque ses parents, les contraintes de la vie, les dispositions de l’administration rendant l’école obligatoire de 6 à 14 ans, des jeunes instituteurs déterminés à transmettre pédagogiquement leurs connaissances et leurs savoirs, à récompenser et aussi à punir sur fond de respect des relations entre les familles, l’environnement et l’école publique.

    Pourquoi un enfant n’obeït pas ses parents pendant que dans une autre la progeniture respécte les consignes des parents ? Tout se joue autour de l’incarnation d’un certain savoir faire, d’un pouvoir de récompense et de punition avec des explications judicieuses. Qui n’avait pas reçu des coups de bâton régle sur ses doigts en pleine saison hivernale par le maître ? Qui n’a pas recopier 10 à 20 fois une faute commise ? Qui n’avait pas reçu des images trouvées à l’intérieur des tablettes de chocolat, des boîtes d’Omo, de café Nizière ? Qui n’avait pas reçu ses parts de jouets dans les années 1950 et 1960 ? Comment rentrions-nous en classe : « ce n’est pas deux par deux et bien alignés ? » Y avaient-ils des chansons et des récitations à l’école ? Quelle était l’ambiance dans les cours de récréations ? Quand un parent ou une personnalité rend visite à l’instituteur séance tenante en salle de classe, l’instituteur nous demandait-il ou pas de nous lever pour saluer et nous asseoir ensuite ? Où étaient-elles parties ces régles élèmentaires de formation civique et morale ? De bon matin pour nous réveiller, ne nous commençions pas la journée avec un peu de calcul mental ?

    Voilà les raisons pour lesquelles autrefois est quelque part meilleur que maintenant ! Où retrouver mes propres photos de classe de l’école d’EL-MAIN (Sétif) Algérie de 1950-1960 ? Merci pour cette page.

    • compte supprimé 24
      • Posté à 02h10 le 20/12/2008
      • Internaute 8330

      Bonsoir Alditas,

      Punaise ! J’en ai encore le bout des doigts qui me fait mal... le coups de règle de monsieur Stutzinger, instituteur de cours élémentaire, étaient terribles... on avait même droit à ses ’mauvais points’ : au bout de conq conneries, hop, il t’épinglait ça sur le pupitre...

      Ça, franchement, c’est très bien que ça ait disparu. Mais tout est différent de nos enfances : ce n’est pas l’école qui est responsable de la disparition d’une société qui s’est désagrégée au point de n’en être plus une. Nous pouvons regretter certains aspects du passé, mais pas tous, et il est tout à fait impossible de revenir en arrière.

      L’école doit faire avec ce grand chamboulement et elle fait comme elle peut, avec des bouts de ficelle, de plus en plus souvent.

      En plus, tout est hyper cadré : les enseignants n’ont pratiquement plus aucune marge de manœuvre ; j’en causais l’autre jour avec une institutrice proche de la retraite qui me disait que maintenant, c’était devenu tout bonnement impossible d’aller simplement passer une après-midi à s’amuser dans la neige avec des bottes de foin, à cause des règlement tatillons... Au moindre genou râpé à la récré, faut appeler les urgences parce que tu ne peux même pas passer un désinfectant : tu risquerais de te retrouver au tribunal...

      Du coup, il n’y a plus d’ambiance et c’est nul. Les minots ont changé, mais ils ne sont pas plus terribles qu’autrefois : y a toujours le gros dur qui cogne tout le monde, le souffre-douleur de service et le pitre.

      A la maison c’est autre chose : c’est le hall de gare. Tout le monde se croise rapido, les vieux sont calés devant la télévision, les minots devant la console ou l’ordino. Personne ne s’énerve vu que tout le monde est abruti : ça n’a pas grand rapport avec une ’démocratisation familiale’, c’est juste des consommateurs sans la moindre culture. Quand les mioches braillent trop fort, on leur paye un nouveau joujou.

      Paradoxalement, ce n’est pas à la trique dans les milieux traditionalistes que les enfants s’épanouissent mieux : c’est un dernier carré reproduisant mécaniquement les seuls schémas qu’ils connaissent, vu qu’ils méprisent d’avance tous les autres : c’est dans les familles où ça communique vraiment autour de la table ; les familles où on se dit des choses essentielles.

      Là, ça n’inflige pas de punitions sadiques, ça ne cogne pas : ça se regarde droit dans les yeux, ça remonte les bretelles et ça hausse le ton s’il le faut, mais surtout ça cause, ça cause... et ça fait des adultes à la sortie du nid, prêts pour le vaste monde.

  • kawouede
    • Posté à 21h28 le 18/12/2008
    • Internaute 27995

    En effet ça a l’air de valoir le détour ce bouquin ; merci de l’avoir signalé !

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.