Restez assis les enfants !

Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

Camus : de « l'Homme révolté » à « la Nausée » en passant par l'école

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 27/11/2009 à 02h45

Je goûte peu la distinction qui fait de cet homme-là un grand homme, quelle que soit son oeuvre dont je peux me délecter par ailleurs. Comme je goûte peu la distinction ainsi établie par le fonctionnement idéologique dominant entre « grands hommes » et ceux que l'on n'ose cependant qualifier de « petits ».

Je ne m'abstiendrai pas, pour autant, de dire quelques mots d'Albert Camus, tant invoqué ces jours-ci et de manière si désintéressée par les propagandistes actifs de l'idéologie dominante, méritante, « panthéonisante ».

Car Camus contribua, plus que tout autre « grand homme », à m'extraire du devenir que l'école m'avait tracé, pour m'accompagner dans un bout de chemin qui me ramènerait un jour à... l'école.

« L'Homme révolté » ne fut pas une illumination

C'était vers la fin des années 1950 alors que je venais d'être « orienté », comme on ne disait pas encore, en fin de seconde, vers un cycle court pour y préparer un Brevet d'enseignement industriel (BEI) comme il sied à un enfant d'ouvriers qui, il est vrai, passait bien du temps à jouer au foot, à « militer groupusculairement » et à lire Camus, entre autres.

Et c'est ainsi, par Camus, comme on dirait par Zeus, qu'au fil des ans, me défaisant laborieusement des oripeaux du « technicien » que l'école avait fait de moi, je revins à cette école, mais pour y enseigner les lettres, fussent-elles castillanes.

« L » Homme révolté » qui était paru quelques années auparavant (1951) me parvint je ne sais trop comment et ne fut pas une illumination mais, simplement, la confirmation érudite d'une intuition, celle de la révolte comme raison et comme raison de vivre. La justification savante, en outre, de mon « abhorration » de cette école qui me soumettait à la triste technicité de la lime griffant le fer.

Ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas

Et puis aussi la confirmation essentielle, en cette adolescence militante, du bien-fondé de notre condamnation, non seulement du stalinisme mais celle du léninisme et enfin celle du marxisme lui-même en son versant doctrinal de la « dictature du prolétariat » et du « communisme de caserne ».

Car contrairement à tous ceux qui ne « savaient pas », à Sartre et aux adhérents du PC dans les années postérieures à la Libération, nous, groupuscules de bien des façons libertaires, nous savions.

Nous savions car nous avions lu les analyses des délégués « anti-autoritaires » à la première et à la deuxième Internationale et leur chronique des « pratiques politiques » de Marx et Engels et nous n'avions pas refusé de prendre connaissance des témoignages de Victor Serge et de Boris Souvarine ni des analyses d'Anton Pannekoek et de Karl Korch. Et nous avions pris au sérieux le « Retour d'URSS » de Gide.

Sans compter que nous pouvions au cours de fêtes et de meetings dans la foule desquels on apercevait parfois la haute silhouette de Camus, serrer la main de bien des militants de la guerre d'Espagne qui avaient eux aussi beaucoup à dire quant aux méthodes staliniennes pendant les événements de Mai 1937 à Barcelone, puis dans les collectivités agricoles d'Aragon.

Nous savions, et Camus savait aussi. Nous n'avions pas eu à attendre « l'Archipel du goulag » à la différence des petits timoniers descendus de la rue d'Ulm en agitant leur bréviaire rouge sang, qui se referaient une virginité anti-stalinienne fort tard, pillant Camus au passage, pour se retrouver aujourd'hui au pied ou au sein de ce qui toujours les fascina : le pouvoir.

De la Révolte à la Chute : absurde ?

« Le Mythe de Sisyphe », en revanche, fut une révélation en ce qu'il permit de nommer ce sentiment que chaque enfant, chaque adolescent, soupçonne parfois en un instant de désarroi : l'absurde. Mais alors et simultanément se produisait l'éblouissement de « l'Etranger » au soleil de cette Méditerranée que je n'avais encore jamais contemplée, et la sombre, douloureuse étreinte de la « Nausée » dont seule la révolte, sous l'aplomb du soleil, pourrait venir à bout.

Mais alors toutes les questions qui de toute éternité sont là, interrogeant la souveraineté d'un Moi dont je ne sais toujours pas ce qu'il est ce Moi, toutes ces questions suscitaient de nouvelles lectures qui, elles-mêmes, soulevaient de nouvelles questions qui, sans cesse, renvoyaient à la révolte, à la nausée, à la liberté et à l'absurde.

De sorte que bien sûr, dans le débat des « Temps modernes », je pris le parti de Camus contre Sartre, le parti de la luminosité méditerranéenne contre la grisaille suintante de l'asphalte citadine et la rigueur tranchante d'une théorie comminatoire de la... liberté.

Mais alors pour tenter de comprendre il fallait tout reprendre depuis le début, revenir aux vieux Grecs et remonter le cours de l'histoire et ainsi tout remettre en question, toutes les évidences, toutes les certitudes adolescentes, tous les dogmes et, ainsi, retrouver la révolte, la révolte comme manière d'être au monde c'est-à-dire comme volonté de savoir, comme impulsion à « l'apprendre », comme, enfin, mode poétique de vie.

Jusqu'à la Chute. La nouvelle m'abasourdit : Camus ne refusait pas le prix Nobel ! Camus ne refusait pas cet Honneur. Il allait, lui, l'homme révolté, se vêtir de noir et plastronner sous les dorures monarchiques, se courber devant un monarque en sa cour !

Ce fut plus qu'une immense déception, plus qu'une incompréhension absolue, ce fut une amère nausée, mais aussi une nouvelle incitation à la lecture, à une autre lecture, sceptique, interrogative, problématisante et en cela « pédagogique ».

Une lecture qui me confortait néanmoins dans le refus de la postulation sartrienne qui, ignorant toute contingence, ignorant ce que c'est qu'une vie d'asservissement de ces « masses laborieuses » dont il prétendait aider à la libération, affirmait péremptoirement la capacité de chacun à être ce que l'on choisit d'être.

Jusqu'à, sept ans plus tard (1964), le surgissement de « l'Homme révolté », en pleine lumière, en plein soleil de midi sur le pavé humide de Paris : Sartre venait de refuser le prix Nobel. Et du coup, de la révolte pouvait naître la liberté, la liberté d'être ce que l'on a décidé d'être, ce qui, pour un enseignant constitue le plus pertinent des projets.

Il ne restait plus alors qu'à se remettre à l'étude, à la vie studieuse, vie poétique s'il en est, pour essayer de comprendre, encore un peu. Encore un peu.

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  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 15h24 le 27/11/2009
    • Internaute
      Les mouches ne me trouveront (...)

    En lisant votre texte je ne puis m'empêcher de penser à la petite mémé sollicitée par quelqu'un qui cherche une rue dans sa bonne ville du midi et qui répond : « Votre rue, je me l'entends mais je me la vois pas ».

  • zorbek
    • Posté à 15h37 le 27/11/2009
    • Internaute

    Si le destin de l'homme révolté est incompatible avec le Nobel, est-ce à dire que son seul épanouissement serait celui de la prison ? A pousser le jansénisme jusque dans ses limites, c'est à ca que l'on aboutit. A croire que la belle âme a encore de beaux jours devant elle.

  • Atacama-
    Atacama-
    sur terre
    • Posté à 19h15 le 27/11/2009
    • Internaute
      sur terre

    Les deux derniers paragraphes du discours de Camus lorsqu'il a reçu le prix Nobel. Stockholm, 1957.

    Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d'écrire, j'aurais remis l'écrivain à sa vraie place, n'ayant d'autres titres que ceux qu'il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, sans cesse partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu'il essaie obstinément d'édifier dans le mouvement destructeur de l'histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu'exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d'avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n'ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d'être, à la vie libre où j'ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m'a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m'aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent, dans le monde, la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.

    Ramené ainsi à ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer pour finir, l'étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m'accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n'en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

    Edit : Je cite ce texte en (modeste) hommage à Albert Camus. Un homme imparfait, tout comme Sartre.

    Mais des gens comme eux manquent.

  • Compte supprimé le 3 janvier 2
    • Posté à 17h10 le 27/11/2009

    Sartre appartenait à la grande bourgeoisie protestante et il avait un orgueil intellectuel sans limite. Songez qu'à quelqu'un qui lui demandait comment il réagirait s'il rencontrait Dieu, il répondait : « Je lui dirais “Merde” ! En fait il faudrait préciser qu'il était très laid et qu'il culminait à 1m60. Cela donne des complexes. Au contraire, Camus était bel homme, grand et sportif, issu du petit peuple pied-noir. Sartre était jaloux de Camus.

    • Disciple ressucité
      • Posté à 18h01 le 27/11/2009

      J'ai tout compris mon Enguerrou, quelle analyse. L'Albert, il était beau, il était grand et il sentait bon le sable chaud mais le Popaul qu'était moche, qu'était petit et qui sentait peut-être pas bon, il était jaloux à cause que l'Albert y jouait mieux au foot, mais ça t'as oublié de le dire mais c'est pas grave parce que je l'ai dit à ta place.
      Je préfère te lire toi parce que tu comprends, s'il faut reprendre un bouquin à chaque fois qu'il arrive quelque chose, et qu'on comprend autre chose eh ben on en finit plus.

    • Compte supprimé le 21 janvier 2
      • Posté à 09h36 le 29/11/2009

      Dire « Merde » à dieu et refuser le Prix Nobel, ça rend Sartre plutôt sympathique. Il disait que Camus était un philosophe pour les classes terminales, mais c'est peut-être pour ça que Camus est célèbre ; c'est comme avec Malraux, on se fait pas de nœuds au cerveau, et puis ça donnait l'impression d'être intelligent. La liberté, l'amour, l'amour de la liberté, tout ça... Ça passait vachement bien chez Jacques Chancel, sur France Inter.

  • Homere elmero
    Homere elmero
    communiste primitif
    • Posté à 17h20 le 27/11/2009
    • Internaute
      communiste primitif

    Pourquoi aurait-il du refuser le prix nobel ? Cette facon de juger pour les autres de ce qu'ils eussent du faire et ainsi se conformer a l'idee que chacun s'en etait fait est exasperante. Que saviez-vous de ses intentions et de ses motivations ? Pretention ridicule que de vouloir asservir un auteur ou un penseur a ses propres desseins... Bruler leurs idoles, voila tout ce qu'ils savent faire.

    • lavernelle
      • Posté à 18h42 le 27/11/2009

      Il aurait dû refuser le prix Dynamite, parce qu'il était « l'homme révolté » (une icone), enfin, ... pour les hommes qui idolâtraient cette idée.
      Une idole, on l'adore ... et on la brule, sinon, on est un mou. Non ?

      • Homere elmero
        Homere elmero answers to lavernelle
        communiste primitif
        • Posté à 19h02 le 27/11/2009
        • Internaute
          communiste primitif

        Moi je n'ai pas d'idole. Je m'en passe parfaitement et n'ai donc pas besoin de cracher sur les tombes.

    • Nestor Romero
      Nestor Romero answers to Homere elmero
      Ancien enseignant
      • Posté à 19h14 le 27/11/2009
      • Expert
        Ancien enseignant

      Bonsoir,
      Sans doute me suis-je mal exprimé, car ce que je voulais mettre en évidence c'est comment l'adolescent que j'étais, admirateur de Camus et pourtant quelque peu dogmatique, se retrouva plongé dans une totale confusion par cette acceptation puis, quelques années plus tard, renvoyé à la complexité des choses et des hommes par le refus de Sartre. J'ai appris, depuis, de l'un et de l'autre (et de quelques autres), à éviter les jugements péremptoires, enfin à essayer...
      Bien cordialement.
      N.

      • christobal0094
        • Posté à 02h33 le 28/11/2009

        Vous nous avez donne un bel aricle.

        Camus n'est pas facilement soluble et certainment desincarne :
        c'est lui qui parle de luxure sans jouissance et qui se tue en voiture.

        mais Camus c'est surtout, pour moi, la poursuite des idees libertaires et anarchistes en opposition au autoritariens et etatistes.

        quelque chose qu'on aurait put ressucite en 68 si la colle marxiste Maoiste puis Troskiste n'avait pas etouffe le libre esprit.

        la fin des annees de Sartre est derisoire.

      • Homere elmero
        Homere elmero answers to Nestor Romero
        communiste primitif
        • Posté à 03h05 le 28/11/2009
        • Internaute
          communiste primitif

        Bonsoir,

        Sans doute vous ai-je mal lu, ou trop vite. Vous semblez donc penser desormais que l'acceptation par Camus du Nobel ne remet pas en cause son engagement et la sincerite de celui-ci. En dehors du fait qu'un ecrivain puisse avoir besoin de telles marques de reconnaissance, il me semble aussi que l'acceptation de ce Nobel pouvait s'entendre comme un hommage rendu aux petits peuples europeens et nord-africains pris dans les tourmentes politiques du XXeme siecle, peuples ignores et asservis dont Camus a su honorer la memoire par son temoignage extremenent moderne et precis.
        Cordialement !

    • Servais-Jean
      Servais-Jean answers to Homere elmero
      43
      • Posté à 11h10 le 28/11/2009
      • Internaute
        43

      En voila encore un qui devrait se limiter à la lecture de serraf.

  • alberte
    • Posté à 17h40 le 27/11/2009

    Merci Mr Roméro pour cet article bien écrit et qui explique beaucoup de choses.

  • palmer
    palmer
    passant
    • Posté à 18h40 le 27/11/2009
    • Internaute
      passant

    « Car contrairement à tous ceux qui ne “ savaient pas ”, à Sartre et aux adhérents du PC dans les années postérieures à la Libération, nous, groupuscules de bien des façons libertaires, nous savions. »

    OUI ! Il y a long à dire à ce sujet, et il faudra bien faire le point un jour publiquement et à très haute voix...

    • Bobus Trucus Bidulus Maximus-
      • Posté à 03h10 le 28/11/2009

      C'est déjà fait, ne vous inquiétez pas. Il vaut mieux oublier cette fâcheuse période de dérèglements intellectuels et songer à organiser l'avenir libéral du monde qui nous tend les bras.

  • JPDacrate
    JPDacrate
    editeur
    • Posté à 15h46 le 30/11/2009
    • Internaute
      editeur

    Bonjour Nestor ! Ci dessous un article paru dans Courant Alternatif (Lien) que tu ne connais sans doute pas... Quelques réflexions sur la question camusienne.

    De Camus à Onfray, une permanence libérale en milieu libertaire

    Il a toujours existé dans le mouvement anarchiste un courant essentiellement culturel qui a revêtu, au cours de l'Histoire des formes allant d'un anti marxisme primaire à un individualisme forcené, d'un culte du moi à une méfiance viscérale des grands mouvements sociaux que nous prisons tant ! Actuellement ce courant prend des formes multiples et souvent contradictoires mais qui ont un point en commun, le rejet de l'idée de révolution sociale. C'est ainsi qu'on peut lire la montée d'Onfray au firmament de la pensée libertaire, puis sa chute brutale.

    Dans Siné hebdo du 19 novembre 2008 Michel Onfray abordait en ces termes les arrestations qui avaient eu lieu à Tarnac le 11 : « Anarchistes, les saboteurs de TGV à la petite semaine ? Curieux qualificatif pour des rigolos qui servent surtout le dogme sécuritaire. » Un peu plus loin : « la poignée de crétins qui, semble-t-il, jouissaient d'immobiliser les TGV en sabotant les caténaires… » ; enfin, il réutilisait de nouveau le terme « rigolo » mais en laissait tomber le « semble-t-il » : « la bande de rigolos qui croit contribuer à l'avènement du grand soir en stoppant cent soixante TGV… ». Il recommandait à ces « demeurés » de relire Pouget et de s'en inspirer pour faire un « bon usage du sabotage » (le titre de son article).
    L'affaire est à présent connue et, comme l'a écrit, je ne sais où, un blogueur, nous avons été des milliers à croire que Philippe Val (voir Courant alternatif, décembre 2007, « Charlie hebdo, De Val en pis ») avait été embauché à Siné Hebdo ! Non seulement Onfray se moquait de la présomption d'innocence mais encore il le faisait dans des termes et sur un ton professoral et stalinien où le mépris le disputait à la haine. Et qui plus est, au nom de l'Anarchisme, le vrai ! , celui dont il se targue d'être adepte, tandis que les inculpés de Tarnac, qui par ailleurs n'ont jamais prétendu s'y référer, ne seraient que d'innocents adolescents attardés et, sans doute, incultes. Mais n'insistons pas davantage, Claude Guillon a réglé son compte au philosophe libertaire de la plus belle manière qui soit dans le texte « Pourquoi Onfray-t-il mieux de se taire ».

    Après avoir passé en revue trois épisodes de l'offensive hivernale du chevalier Onfray, Claude Guillon nous prévient qu'il « n'écarte pas l'hypothèse d'un quatrième à venir ». Eh bien il est venu pas plus tard que le 17 décembre dans le numéro 15 de Sine hebdo, sous le titre « Passez Noël avec Camus » où il s'emploie à encenser l'auteur de L'étranger par contrepoint à celui des Chemins de la liberté. Bien entendu les arguments contre Sartre ne manquent pas ! A commencer par la cécité et les égarements politiques d'un indécrottable compagnon de route qui, après avoir rompu avec le très stalinien PC français, ne trouve rien de mieux que, après 68, s'acoquiner avec des staliniens plus « tendance », les maoïstes de la Gauche prolétarienne. Mais après tout, Camus aussi fut, lui aussi, membre du PC, même s'il en fut exclu. Ce qui nous laisse pantois ce sont certains arguments d'Onfray : à ses yeux Camus est sain (mens sana in corpore sano), il joue au football, il aime le grand air et le soleil, Sartre est un parisien qui aime sortir le soir jusqu'à pas d« heure, qui se détruit - il fume, il boit ! -, il fait même de la boxe. Onfray nous dit : Camus veut s'engager en 39, Sartre découvre la résistance et l'engagement après la guerre. Or, en 1939, Camus écrit “ Qu'est-ce que la guerre ? Rien. Il est profondément indifférent d'être civil ou militaire, de la faire ou de la combattre ”. Comme personnage “engagé”, il y a mieux. Finalement, au prix d'un choix qu'on pourrait qualifier de “sartrien” il s'engage tout de même... dans l'armée, (pas mal pour un libertaire ! ), mais il est refusé car il est tubar. Sartre, lui aussi, s'engage ; mais il n'est pas tubar et est fait prisonnier. Libéré en 1941 il opte tout de même pour la résistance (très pantouflarde selon Jankélévitch, mais résistance quand même ! ). En 1943 Camus prend la tête du journal clandestin Combat, créé en 1941 et il y fait écrire... Sartre et Henri Jeanson. A la libération Camus et Sartre travaillent ensemble dans le même journal et si des questions philosophiques les opposent, ce n'est qu'en 1952, huit ans seulement avant la mort de Camus, qu'il y aura réelle rupture. Jusque-là Camus n'avait pas vu, à l'inverse d'Onfray, autant de motifs de séparation. Onfray, en psy de salon suggère la vilenie sartrienne par un compte mal réglé avec son beau père qui lui aurait volé sa mère ! Que dire alors des rapports de Camus avec sa mère ! ! !
    Enfin, il termine en disant que Sartre est devenu un philosophe pour classe terminale et Camus un philosophe intempestif. Mais c'est Camus qui accepte le prix Nobel en 1957 et Sartre qui le refuse en 1964 de manière quelque peu… intempestive, c'est vrai !

    Les positions politiques de Camus

    Ce sont celles d'un pied noir libéral qui renvoie dos à dos le colonisateur et le colonisé (1). Devinez donc quelle serait sa position aujourd'hui sur le massacre de Gaza ? Il refuse, en 1958, de signer une pétition contre la saisie du livre d'Alleg, La Question qui dénonce la torture pratiquée par l'armée française. En 1960, dans la même ligne, il refuse de signer Le Manifeste des 121. Mais n'en rajoutons pas, Sine lui-même, dans le même numéro de Siné-hebdo a dressé une liste des raisons que l'on peut avoir de ne pas apprécier Camus, malgré l'auréole de libertaire que lui accolent certains anars, comme ils le faisaient il y a peu encore, avec Onfray.
    Car si il y a un parallèle à faire dans ces histoires entre Camus et Onfray, ce n'est pas l'inclinaison du second pour le premier, mais que les deux ont construit leur légende de libertaires grâce à l'adoubement d'une partie du mouvement anarchiste. Onfray a écrit dans Le Monde Libertaire et cela lui sert même de passeport de compétence, il y est abonné depuis l'âge de 17 ans et prétend n'avoir dit, dans cette histoire de Tarnac, que ce que la Fédération anarchiste avait proclamé dans son communiqué. Il est vrai, qu'à mes yeux en tout cas, le communiqué de la FA n'était pas “clean” : “désaccord sur ces actes de sabotage qui contribuent d'une part à développer l'incompréhension et la condamnation des opinions sur l'éventuel sens politique de ses actions, et d'autre part au renforcement des mesures répressives du Capital et de l'Etat”, on prend ses précautions, au cas où… ; “Les anarchistes reconnaissent le droit inaliénable, individuel et collectif, à l'insubordination, à la révolte et à l'insurrection”… mais à condition d'être dans la bonne ligne, “L'action directe doit trouver son apogée dans la grève générale expropriatrice et autogestionnaire, prélude à la société libertaire à laquelle nous aspirons.” Rien de bien extraordinaire dans ces déclarations, la dose d'idéologie et les généralités habituelles, mais justement, dites ce jour-là ça fait quand même “on ouvre le parapluie” au cas où. Imaginez ! S'ils étaient coupables, faudrait pas qu'on nous confonde avec eux ! Or précisément, ce jour-là, le 11 novembre, n'est pas le jour à faire dans la nuance jésuitique. Notre solidarité ne porte pas sur ce qu'il auraient fait ou non mais sur ce qu'ils sont et sur ce qu'on leur fait. La bonne ligne d'un militant anarchiste patentée, il y a d'autres occasions pour la défendre, s'il faut le faire. Mais, tout de même, la Fédération anarchiste réclamait la libération des personnes arrêtées, Onfray non ! Espérons que plus personne, dans le mouvement libertaire ne continuera à faire les yeux doux à ce futur Gluksmann.

    Les positions politiques d'Onfray

    Elles sont nettement moins originales que ses redécouvertes philosophiques.
    On les trouve exprimées globalement dans le Nouvel observateur, en janvier 2007.
    Il est “anti-libéral et défenseur du capitalisme”. Il se dit gaullien, défend la Constitution de 1958 et l'élection d'un président au suffrage universel : il faut une rencontre entre un homme charismatique et le peuple et c'est ce que fut Mitterrand qui, de ce fait, a pu unifier la gauche. Unifier la gauche, le rêve d'Onfray, qui pense que le problème c'est le manque d'un fédérateur.
    En fait, être antilibéral et défenseur du capitalisme en même temps, c'est dissocier le mode de production basée sur la propriété privée (incontestablement “capitaliste” ! ) du mode de répartition des richesses par le marché libre (le libéralisme). Evidemment, selon nous, le mode de répartition est indissociablement lié au mode de production, mais enfin il n'est pas le seul à raisonner de cette manière que nous estimons être une erreur : c'est le cas de la très grande majorité du mouvement altermondialiste, des taxeurs tobiniens (qui, d'ailleurs, ne défendent plus guère leur revendication), des réformistes keynésiens…
    Cette opinion, pas plus qu'une autre, ne mérite ni insulte ni mépris vis-à-vis de ceux qui y croient vraiment (c'est une tout autre chose de la part de qui l'utilise à des fins démagogiques), mais ce qui est certain c'est que ce n'est, en aucun cas, une optique anarchiste ! Tour à tour défenseur d'une union d'extrême gauche à l'initiative du PC qui “concentre le meilleur du PS et de l'extrême gauche”, après avoir soutenu Besancenot puis se retournant vers Bové qu'il rejetait juste avant, de nouveau tenté par le NPA, rassurez-vous, braves gens, il finira par voter Royal… Bref, le personnage navigue à vue dès qu'il met le bout du doigt de pied dans la “concrétude”, il fait comme de nombreux intellectuels de gauche (pensez à Morin ou Lefort), qui s'emberlificotent dans des méandres qu'ils ne maîtrisent ni ne connaissent). Onfray manque de temps pour bien analyser, il le dit lui même. Le gaillard court à droite et à gauche de conférence en conférence, de radio en radio, il écrit à la vitesse d'un Bourseiller (2), c'est dire ! Bref c'est un philosophe TVG qui sillonne la France en des temps record, un croisé de l'athéisme (ce qui explique peut-être son besoin d'être rassuré quant à la fiabilité des caténaires).

    Piqué au vif par les critiques émises suite à ses positions dans Sine hebdo, notre professeur s'énerve et continue à administrer des leçons aux anarchistes : abolition des classes, disparition du salariat, suppression du capitalisme, voilà ce qu'Onfray déclare anachronique et illusoire. Il faut refonder la République, expulser la violence révolutionnaire, remplacer les partis par le pouvoir individuel, voilà son programme.

    Alors libertaire Onfray, comme Camus ? Oui sans doute, dans le sens libéral et humaniste du terme. Mais pas révolutionnaire. Anarchiste ? Pourquoi pas, il ne nous appartient pas de décider qui l'est ou ne l'est pas, il nous suffit de dire qu'il y a des courants qui s'en réclament et avec lesquels nous n'avons pas grand chose en commun. Depuis très longtemps existe un mouvement anarchiste “culturel” qui se place en dehors de tout possibilisme révolutionnaire et rupturiste et pour qui la lutte des classes est une maladie. Depuis quelques années cette tendance renaît sous différentes formes et souvent après un passage outre-atlantique : individualisme, antispécisme, primitivistes, pour le pire, citoyennistes ou municipalistes pour les plus “sociaux” mais toujours culturels et très souvent universitaires. On assiste à une remise au premier plan de l'“individu” — L'Unique ! — au détriment du social et du collectif, archéologie du savoir puisé à la fois chez Nietzsche, chez les individualistes et les post anarchistes américains (Zerzan et Hakim Bey, p. e.), récupération et réduction du “changeons la vie ici et maintenant à un ‘savoir vivre anarchiste dans nos niches’ emprunt de moralisme et de politiquement correct et volontairement déconnecté de toute analyse de classe de la société et du capitalisme.
    Toute pensée est libre d'exister, mais libre à nous de ne pas la fréquenter même si nous portons la même étiquette. Quoique… N'ayant pas eu la possibilité de donner un coup de pied au cul de Camus, je serais volontiers volontaire pour botter celui d'Onfray, en tout cordialité bien sûr !

    JPD

    (1) Ce qui, rappelons-le, fut le cas d'une partie des anarchistes pendant la guerre d'Algérie, comme à présent dans le conflit sur les territoire palestinien.
    (2) L'ignoble fouille-merde, auteur d'une Histoire (falsifiée) de l'Ultra-gauche, auquel il faudra bien un jour tirer fermement les oreilles ou, même, pourquoi pas, entartrer avec dignité.

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