Restez assis les enfants !

Le blog de Nestor Romero, ancien enseignant qui, toujours, cherche à penser l'école.

Ce n'est qu'un début, continuons le...débat !

Nestor Romero
Ancien enseignant
Publié le 21/01/2010 à 18h11

Ma précédente contribution, « l’école du désapprendre » a suscité un débat fort intéressant qu’il ne me semble pas superflu de prolonger et d’approfondir, s’il est possible, en compagnie des riverains qui ont bien voulu y prendre part et des autres

Ne pas subir les héritages, désaprendre les habitudes pour décider de soi

Je peux tout à fait reconnaître et sans la moindre difficulté que je ne détiens aucune vérité pédagogique d’autant plus que le doute a toujours été pour moi l’attitude qui permet et stimule la connaissance.

Ce que je disais d’ailleurs dans ce précédent texte avec d’autres mots. Mais, remarque méthodologique, il me semble que l’on lit parfois bien rapidement sur cet écran par ailleurs si captivant. Je me trompe sans doute.

Voyons alors un petit peu dans le détail. Le « désapprendre » d’abord, qui m’a paru moins retenir l’attention que la question de la technologie, peut-être parce qu’au fond tout le monde conçoit qu’il importe pour apprendre, pour user de la raison, de se défaire autant qu’il se peut des déterminismes, des habitus, de ces réflexes langagiers et de ces attitudes dont nous pétrit notre environnement dès la naissance.

Exemple (à peine autobiographique) : fils de graves militants politiques, je suis dans la nécessité de désapprendre ce militantisme, le mode de vie qu’il implique, ses attitudes, son langage, sa syntaxe même pour être en mesure de réfléchir de manière autonome quant à la politique, de me déterminer en raison (et non de subir l’héritage) quant à la vie que je souhaite vivre.

Et ce n’est pas si facile de s’extirper de la bulle du monde dans lequel on est né, pas si facile. De sorte que « désapprendre » c’est bien apprendre, c’est apprendre pour pouvoir devenir, non pas « ce que l’on est » mais ce que l’on a décidé d’être. C’est donc se libérer pour se mettre en situation de pouvoir décider... de soi.

L’ordinateur pour enrichir les pratiques pédagogiques

Et pour cela la machine peut être fort utile sans doute. Il m’a semblé que m’était fait le reproche de ne pas voir combien elle pouvait l’être, ce qui tendrait à confirmer que l’on a tendance à lire fort rapidement car j’ai dit combien, par exemple, l’ordinateur pouvait enrichir les pratiques pédagogiques de type « frénétique », decrolyen, coopératif. Évidemment.

Simplement ce qui me semble être à éviter absolument c’est que la machine par les « immenses possibilités » qui sont les siennes ne « dicte » sa pédagogie à l’enseignant. Il me semble à l’inverse que la technologie doit demeurer un outil au service d’un projet éducatif élaboré collectivement par les enseignants pour le profit de chaque enfant.

Car non, vraiment, je ne crois pas que le lien établi à distance ait quelque chose à voir avec la vie collective d’enfants dans un lieu de vie, ce que devrait être l’école, ce lieu du « loisir studieux ». Autant, je l’ai dit, la technologie permet d’enrichir la pratique pédagogique, autant il me semble indispensable que les enfants issus de tout milieux se côtoient physiquement en ce lieu structuré à leur intention.

S’engager pour faire de l’école un lieu de vie, d’émancipation

Et puis j’ai bien lu ceci qui avec le temps est devenu un lieu commun, cette « incapacité de l’école à intégrer les outils de communication moderne ». Mais quelle école ? Et si c’était plutôt l’incapacité de trop nombreux enseignants ? Ne conviendrait-il pas ici de désapprendre l’irresponsabilité pour, comme le font certain(e)s en ce moment même, ne pas acquiescer en silence, ne pas se soumettre à cette abstraction : l’école.

Car je ne crois pas, Vincent, que « l’école porte en elle-même, dans sa propre fabrique, les conditions de la coercition et de la contrainte intellectuelle » comme je ne crois pas du tout que l’outil, la technologie porte en elle inéluctablement la soumission de l’homme à l’objet.

Je crois que l’école est ce qu’en font les adultes, enseignants et parents, qui y vivent, je crois à l’engagement que l’on peut aussi nommer militantisme, je crois que les hommes disposent d’une part suffisante de liberté qui leur permet de s’engager, d’une capacité à s’insurger contre la dictature de l’objet et à ne pas s’y soumettre.

De sorte que la question qui se pose, et ce n’est pas d’aujourd’hui, est la suivante : comment se fait-il que des femmes et des hommes cultivés qui ont choisi de consacrer leur vie à l’éducation d’enfants, comment se fait-il que ces femmes et ces hommes soient si peu nombreux à tenter de se saisir de l’institution, de cette école, pour en faire un lieu d’émancipation ?

Comment se fait-il qu’ils soient si peu nombreux à s’engager ? Délicate question qui me permet, toutefois, de saluer ici celles et ceux qui, à leurs risques et périls, s’engagent.

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  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h26 le 22/01/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Désapprendre ce que nous ont inculqué nos parents, c’est facile et ça se fait tout seul : ça s’appelle l’adolescence ; quand on est mioche on fait tout comme ses vieux, mais une fois que la crise hormonale débarque, on fait tout le contraire : D

    • Tyb
      Tyb répond à Keldan
      (par ici, par là)
      • Posté à 17h49 le 22/01/2010
      • Internaute 24914
        (par ici, par là)

      .... jusque vers la trentaine où on s’aperçoit le coeur serré qu’on fait quand même la moitié des choses de la même façon qu’eux.

      • Keldan
        Keldan répond à Tyb
        Now future & karpe diem
        • Posté à 17h56 le 22/01/2010
        • Internaute 5164
          Now future & karpe diem

        C’est bon, j’ai franchi le cap sans devenir comme eux, je suis sauvé : D

        Quoi que je fais la vaisselle, les courses, je paye des impôts, je vais au travail... Arg, t’as raison, je suis foutu ! : D

  • Marcantoines
    Marcantoines
    trouveur
    • Posté à 12h28 le 23/01/2010
    • Internaute 55044
      trouveur

    L’école, un lieu d’aide à l’émancipation. Un lieu où on remet en question ce que nous avons appris au sein du milieu familial.
    Oui, cela devrait toujours être cela l’école. Un lieu d’interrogation, pas de contestation.
    En fait, on retient mieux en faisant des erreurs, en prolongeant la réflexion jusqu’à l’absurdité, en dépassant un certain stade de cohérence. « La théorie par l’absurde ».
    Les outils audiovisuels et informatiques doivent servir à cette interrogation permanente. La machine permet de simuler une situation et d’en montrer les tenants et les aboutissants. Elle peut même le faire d’une façon ludique dans laquelle l’utilisateur modifie les paramètres et constate les « dégâts ou bénéfices ».
    L’intelligence artificielle sera un des principaux moteurs de développement de l’apprentissage humain au 21 ème siècle. Il ne faut pas en avoir peur, mais au contraire contribuer à cet avènement. Une intelligence de la machine, programmée à réfléchir, au service de l’enseignement. Une machine capable de savoir si un cerveau humain a compris et enregistré ce que elle-même, ou un enseignant bien réel, aura raconté.

  • Ilot de résistance
    • Posté à 16h02 le 23/01/2010
    • Internaute 102704
      éditeur

    Bonjour,
    Je me permets de porter à votre connaissance l’existence de ce livre, que je viens de publier.
    Lien
    Bien sincèrement,

  • Saheyus
    Saheyus
    Nightfall, quietly it crept and (...)
    • Posté à 21h30 le 23/01/2010
    • Internaute 28231
      Nightfall, quietly it crept and (...)

    Suite intéressante, et plus claire que l’article précédant, à mon avis.

    « Et puis j’ai bien lu ceci qui avec le temps est devenu un lieu commun, cette “ incapacité de l’école à intégrer les outils de communication moderne ”. Mais quelle école ? Et si c’était plutôt l’incapacité de trop nombreux enseignants ? »

    Je m’attarde brièvement là-dessus parce que je crois en avoir parlé la dernière fois, peut-être même en utilisant ce terme « l’école ». Pour moi, l’école, du moins évoquée sous cet aspect, c’est l’école publique, étatique, ou les gérants d’établissement pour les écoles privées.
    J’ai croisé au fil de ma scolarité un nombre invraisemblable de professeurs qui regrettaient la pauvreté technologique de leur établissement (privé ou public) et laissaient échapper un sourire ironique en évoquant les promesses pour « l’année prochaine » où, bien sûr, tout serait réglé. Je me souviens même d’un prof, que je n’aurais absolument pas soupçonné de technologisme au prime abord, me dire attendre avec impatience le jour où chaque élève aurait son ordinateur personnel.

    On pourra toujours se révolter, exprimer son mécontentement, à moins d’une action coordonnée et radicale, on est impuissant. Parce que c’est ce que veut notre société.

    « Comment se fait-il qu’ils soient si peu nombreux à s’engager ? »

    Nous subissons tous une pression permanente, qui nous porte au défaitisme et à la mort de l’utopie, que ce soit à travers les média, la vie politique, les études, l’entreprise... Le système porte sa justification en lui-même, l’humanité traîne derrière elle des millénaires d’échecs, et quelques rares succès que l’on a tôt fait d’effacer. Il peut toujours y avoir quelques personnes qui gardent vraiment espoir en « autre chose », mais elles sont isolées. Et ces quelques personnes ne peuvent remettre en cause des choses aussi « évidentes », aussi immuables que la hiérarchie, l’argent, les frontières, les religions, l’État...

    Si, par hasard, un grand nombre d’utopistes se réunissaient, et déclaraient leur indépendance vis-à-vis de la société, ils ne pourraient le faire que dans une zone bien délimitée, et il est probable qu’une autorité supérieure quelconque prendrait au plus vite des mesures pour régler la situation.
    En définitive, on n’a que trois choix : Se contenter d’un rêve, tenter d’en réaliser quelque bribes, ou finir en martyre.

  • STEFFEN Louis
    STEFFEN Louis
    ancien enseignant réformateur
    • Posté à 11h04 le 24/01/2010
    • Expert 25070
      ancien enseignant réformateur

    Monsieur Roméro

    En écoutant ce matin l’émission de France Inter « Intervention » consacrée aux enseignants « désobéisseurs », j’ai été frappé par une certaine parenté entre votre défense du « désapprendre et les propos de Monsieur Brighelli qui est à l’origine des mesures contestées par ces instituteurs courageux. Comme l’auteur de La fabrique des crétins, vous vous inspirez d’une vision “ classique ” de l’apprentissage, celle qui figure dans les “ grands textes ” que vous aimez lire et qui fonde l’idéologie de la plupart des systèmes éducatifs, y compris du nôtre. Que dit-elle ? Pour accéder au “ juste ” savoir, l’enfant doit tout oublier de ce que la famille ou l’environnement social lui ont apporté, à travers un sacrifice souvent pénible, un travail, c’est-à-dire une “ torture ” au sens étymologique, rappelle monsieur Brighelli, qui ajoute qu’aujourd’hui ses meilleurs souvenirs vont aux enseignants qu’il a détestés parce qu’ils l’ont fait souffrir. En dehors de cette profession de foi masochiste qui en dit long sur ses motivations inconscientes, ce qui est intéressant de relever dans les élucubrations de cet agrégé de Lettres classiques c’est le retour de ce qu’on pourrait appeler un paternalisme autoritaire et même une forme de colonialisme “ julesferryste ” que vous partagez avec lui, semble-t-il. En quoi consisté-t-il ? Essentiellement dans cette croyance que le “ sauvage ”, ou l’enfant est incapable d’accéder à une forme de connaissance et de civilisation sans l’intervention d’une intelligence supérieure, le blanc ou le maître, qui seul possède la connaissance. Et Brighelli de s’esclaffer sur les pédagogues qui voudraient permettre à l’enfant de s’exprimer et de s’appuyer sur son expérience pour progresser sur le chemin du savoir et de la cultures. “ L’enfant n’à rien à exprimer, dit-il, et ne possède aucune expérience utile ”. C’est la vieille et absurde conception de la page vierge qui oublie à quel point l’élève qui réussit à l’école est celui qui a bénéficié d’un environnement familial et social particulier, accordé à la culture scolaire. Non seulement celui-là n’a rien à “ désapprendre ”, mais tout ce qu’il a acquis dans son environnement privilégié l’aide dans l’appropriation des savoirs scolaires et lui confère un avantage décisif.
    Le “ désapprendre ” ne concernerait-il donc que les enfants du peuple ? Et pour apprendre devraient-ils renoncer à tout ce qui a fait la “ culture ” de ses parents si l’on est autorisé à “ galvauder ” ce mot comme le disent bien des défenseurs de l’élitisme culturel. Faut-il qu’ils renient leurs origines pour accéder au Saint des saints de la Grande Culture, celle “ qui reste quand on a tout oublié ”… et qui mène aux Grandes Ecoles, aux brillantes carrières et à l’argent ? A cette vision élitiste, mystificatrice et reproductrice, qui ignore les processus réels d’apprentissage, les démocrates doivent opposer une conception qui, loin de purger l’enfant de ses “ mauvaises habitudes ” puisées dans sa famille et son environnement social, s’attache au contraire à l’histoire personnelle des élèves, en fait un levier de son éclosion et de sa découverte du monde. Certes l’école doit viser à l’universel, c’est sa finalité dernière. Mais comment des enfants et des adolescents parviendraient-ils à ce détachement d’avec leur être s’ils n’ont pas la possibilité de cheminer vers l’universel à partir de leur expérience et de la reconnaissance explicite de leur identité, et pas contre elles, comme l’exige la règle non écrite de l’Institution à laquelle souscrivent les Brighellistes, On compte malheureusement parmi eux beaucoup “ d’Humanistes ” et d’enseignants de Lettres. C’est dramatique car la langue est la clef de ce passage difficile d’un monde à l’autre, le pont qui joint les deux rives. Si ce pont n’atteint pas à l’une des deux rives, par exemple celle du récit personnel de la vie de l’élève, s’il oblige à un saut infaisable, il échouera dans sa mission et il condamnera son passager en lui interdisant l’embarquement pour la grande traversée. Pour que l’élève accepte de dire le monde – l’école fait-elle autre chose que de tenter d’amener les élèves à l’excellence de cette parole sur le monde – il faut que ce monde l’englobe, le reconnaisse avec toute son histoire, que l’école qui le représente l’autorise à en faire le récit pour l’inscrire dans le récit commun de sa communauté, de ses pays et de l’humanité. C’est une exigence d’autant plus forte que le monde ne traite pas également tous les élèves et, de ce point de vue, l’école a un devoir de réparation à l’égard des enfants défavorisés.
    Or je crois pouvoir affirmer, par expérience professionnelle, que l’enseignement du Français tel qu’il s’est imposé à tous à partir de la massification de l’école secondaire est allé à l’encontre de cette nécessité. Loin de donner la parole aux élèves pour qu’ils disent leur histoire et leur progression dans l’humanisation, cet enseignement s’est peu à peu enfermé dans une conception impersonnelle, directive, formaliste, élitiste, au nom d’un esthétisme littéraire aux fondements discutables et d’un dogmatisme scientiste hasardeux. Finis les récits de vie où s’exprimait de mieux en mieux la découverte des hommes, des choses, des idées. On a jeté le discrédit sur la rédaction qui faisait appel à l’expérience des élèves. Cet exercice trop simple, trop scolaire, trop “ primaire ”, cette parole vraie a été confisquée au profit d’un questionnement scolaire, plus jeu de devinette ou répétition de perroquet que réflexion qui se fait en se disant. L’écriture est devenue un exercice de pure technique savante et pédante, un amusement pour spécialistes, un “ jeu ” compliqué pour adeptes raffinés, au détriment de sa fonction plus modeste de communication, de reconnaissance et de description de la réalité avec les critiques ou les rêves de changement qu’elle suscite. Il fallait à nos éminents docteurs ès lettres la satisfaction de penser que l’enseignement du Français n’échapperait pas à leur imperium malgré la massification des lycées et l’irrésistible ascension des sciences, fût-ce au prix d’un massacre des innocents sur l’autel de leurs vieilles idoles, la Grande Littérature et son exégèse infinie, dans ses plus infimes détails, massacre perpétré avec les nouveaux outils à la mode, la sémiotique, la pragmatique, mais sans renier la bonne vieille explication de texte qui fait toujours les beaux jours des cours de Français sous ses diverses appellations. Sous le prétexte de Haute culture, on a choisi la solution de facilité, l’apprentissage mécanique de savoirs académiques et la répétition simiesque de formes maniérées, au lieu de se colleter à la tâche difficile d’aider tous les enfants et les adolescents à accéder à la meilleure langue, celle de la pensée, de la réflexion, du symbolique et de l’imaginaire. Humanistes gréco-latins et modernistes néo-scientistes se sont donnés la main pour verrouiller un système qui profite aux “ héritiers ”, met en échec et culpabilise le plus grand nombre et pour continuer de cultiver dans leurs antiques chapelles l’illusion d’un pouvoir intellectuel depuis longtemps conquis par les mathématiciens.
    On a prétendu faire de tous les enfants des mini-professeurs de littérature. Cette illusion a sombré dans le grotesque et le non sens, avec pour dégâts collatéraux de priver une masse d’enfants et de jeunes adultes des moyens langagiers nécessaires pour naviguer aisément dans le monde contemporain.

    • Nestor Romero
      Nestor Romero répond à STEFFEN Louis
      Ancien enseignant
      • Posté à 00h06 le 25/01/2010
      • Expert 5556
        Ancien enseignant

      Bonsoir,
      Je n’ai sans doute pas encore été assez précis sur le désapprendre.
      Ce n’est rien d’autre à mon sens que l’exercice permanent d’une attitude critique par rapport à tout environnement, pas seulement la famille, ce qui ne signifie pas refus systématique mais capacité à juger et à choisir.
      Quant à la parenté avec le discours de Brighelli, vraiment il vous suffit d’aller faire un tour sur son blog pour vous rendre compte que je n’ai strictement rien de commun avec lui. D’ailleurs lui ne s’y trompe pas.
      N.

      • STEFFEN Louis
        STEFFEN Louis répond à Nestor Romero
        ancien enseignant réformateur
        • Posté à 10h24 le 25/01/2010
        • Expert 25070
          ancien enseignant réformateur

        Bonjour Monsieur et cher (ancien) collègue.

        Mon souci est de comprendre pourquoi l’école laïque aux si nobles intentions échoue lamentablement dans l’apprentissage de la langue savante pour la majorité des élèves qu’on lui confie. Mon passé d’élève des années cinquante formé par un instituteur acquis à la philosophie de Célestin Freinet et mon expérience de 42 années d’enseignement du Français au collège puis au lycée m’ont fait entrevoir un explication. Je pense que ce sont les formes et les contenus de la discipline, avec le type d’exercices et de contrôles qui en découlent, explication et commentaire de textes, dissertation « littéraire », ce sont ces modalités qui génèrent l’échec parce qu’elles se réfèrent à une culture scolaire élitiste et passéiste et à une conception de l’apprentissage mécaniste, bonne pour fabriquer des perroquets savants mais pas des femmes et des hommes capables de formuler pour eux-mêmes et pour les autres leur « Wetlanschaung », leur vision d’un monde en perpétuelle évolution. La question est donc : « pourquoi l’enseignement du Français est-il affecté de cet immobilisme qui ne convient qu’aux Héritiers recevant l’essentiel des prérequis dans leur famille ? »
        La réponse est multiple.
        Premièrement, l’orientation dite « littéraire » a été dévalorisée par le formidable essor des mathématiques et des sciences si bien que les élèves qui s’y engagent et qui deviennent enseignants de « Lettres » entretiennent un complexe à l’égard des matheux qu’ils ont tôt fait de transformer en sentiment de supériorité et en réflexe corporatif peu propres aux remises en question. D’où leur fixité brighellienne.
        Deuxièmement la réflexion sur le métier et le doute scientifique sont extrêmement peu pratiqués en raison d’une survalorisation du « littéraire » et d’un mépris constitutif du corps pour les textes de sciences humaines. Bourdieu est quasiment inconnu des profs de Français et haï des profs de philo, Vygotski est sans doute une marque de Vodka pour eux et Don Milani un producteur de Chianti. Les Lycéens, le livre de François Dubet est une rareté dans les bibliothèques de profs. J’ai fait acheter ces auteurs pour la mienne, personne ne les a jamais consultés.
        Troisièmement, l’individualisme qui prévaut dans l’éducation nationale est particulièrement marqué chez les profs de Français au point qu’il génère une compétition non dite pour être le (la) meilleur(e) et, accessoirement, se voir confier la classe noble, la Première L , ou les bonnes classes, les premières S. Evidemment cette concurrence n’incite pas à la recherche et à l’innovation et se traduit par une surenchère dans le conformisme
        Ajoutez à cela l’effet dévastateur de la course à l’agrégation, à son prestige et à ses grands avantages et vous comprendrez pourquoi les réformateurs ne se bousculent pas dans les rangs de la profession.
        Ce qui n’empêche pas ces braves gens de se répandre en lamentations sur le Français qu’on brade et sur la nullité de la jeunesse « accro » au web.

  • elebeau
    elebeau
    enseignant
    • Posté à 12h38 le 24/01/2010
    • Expert 72516
      enseignant

    S’il est un engagement à prendre envers les élèves, c’est celui de leur donner notre langue en héritage, faute de quoi, et c’est ce qui se passe en ce moment, ils décrocheront de l’école parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’on leur dit.
    Et c’est faisable même en partant de l’écrit, mais pas en se contentant de les laisser répondre à des questions, car les laisser répondre n’est qu’un moyen de contrôler leurs savoirs et connaissances.
    Si questions il doit y avoir, il faut s’y colleter en compagnie des élèves et de cette bagarre permanente avec le texte naîtra une connaissance de la langue intime et personnelle de l’élève.
    Alors, alors seulement, ils seront aptes à se débrouiller seuls face à l’écrit.

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