Primes au mérite aux chefs d'établissement : l'école utilitariste
L’école est maltraitée par ce gouvernement. Chaque intervention du ministre en charge de l’Education nationale creuse une fissure de plus dans l’édifice de l’institution et y ajoute une meurtrissure.
L’enfant est une personne
Je dis bien l’école – et non pas le « centre de formation professionnelle » –, l’école au sens grec du terme, au sens le plus... désintéressé, celui qui désigne le lieu ou l’on apprend pour... apprendre. Car l’on sait, justement depuis les Grecs d’il y a vingt-cinq siècles, que vivre et apprendre sont tout un.
L’école, c’est-dire le lieu où les enfants ont le « loisir » (encore les Grecs) de vivre leur vie d’enfant en apprenant... à loisir. Ce qui ne signifie pas que les écoles de cette Antiquité fussent des lieux de récréation, loin de là.
Et précisément, il a fallu des siècles et des siècles pour que l’enfant ne soit plus appréhendé comme projet, projet d’homme, de cet homme-là, mais comme un être à part entière, comme personne au sens kantien du terme, pour lequel un être humain ne doit jamais être traité comme moyen mais toujours comme fin en soi.
Il a fallu attendre Rousseau car le « XVIIIe siècle ne sait pas ce que c’est que l’enfant » ( A. Philonenko : introduction à « Réflexions sur l’éducation », Vrin, 2000). Rousseau qui surgit pour dire que « l’enfance à des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres » (Emile).
Un ministre au saut du lit
Et voici que cette haute Idée, Idée avec une majuscule, « l’Idée d’une république parfaite gouvernée d’après les règles de la justice » (« Critique de la raison pure » in « Réflexions sur l’éducation »), cette Idée « qui doit inspirer la pédagogie » se voit brutalement outragée en quelques mots prononcés par un ministre, un matin récent, au saut du lit, comme par distraction (il veut verser des primes au mérite aux chefs d’établissement). (Voir la vidéo à partir de 6’16)
Nous savons depuis longtemps que ce gouvernement est réactionnaire, attribut auquel je donne ici le sens de retour à ce qu’il y a de pire dans l’histoire de l’humanité : le mépris de la personne. Nous savons qu’il est incapable, du fait de son intoxication psychologique par l’utilitarisme le plus borné qui soit, de concevoir, je ne dis même pas penser, un acte désintéressé.
Et que cette intoxication de l’esprit, autrement dit cette inculture, lui interdit de voir l’école autrement qu’en entreprise. Nous le savions bien, mais ce que vient de faire monsieur Chatel au saut du lit c’est de l’énoncer en tant que vérité d’évidence et ainsi de bafouer l’Idée, laquelle s’exprime dans l’autonomie, la liberté et le désintéressement :
« Le gouvernement a décidé de développer une rémunération variable liée aux performances de nos cadres, comme cela existe dans l’immense majorité des entreprises de notre pays. »
On ne peut dire plus clairement que le ministre de l’Education de la France considère que l’école est une entreprise. Cependant, je ne suis pas sûr qu’il soit conscient de le gravité de ses assertions. Je n’en suis pas sûr car sa gestuelle, ses mimiques, tout au long de l’entretien, outre l’infantile suffisance qu’elles expriment, me semblent révéler quelque chose de l’ordre de l’ingénuité satisfaite. Je n’en suis pas sûr, en outre, car il persiste avec le même maintien de béate satisfaction. Il pense, dit-il :
« Au projet d’établissement, aux performances, aux résultats scolaires par rapport aux prévisions qui ont été faites. »
Un ministre ignorant
Ce qui met en évidence, me semble-t-il, l’étendue de son ignorance, car je ne peux croire à un tel degré de cynisme. Je suis persuadé qu’il ignore totalement que l’expression « projet d’établissement » prise dans le cadre de l’institution éducative n’a strictement rien à voir avec le « projet » dans le contexte d’un processus de production d’une entreprise.
Je suis persuadé qu’il ne sait pas que le terme performance s’oppose radicalement à l’un des principes fondamentaux de la pédagogie qui est celui de la prise en compte du rythme de développement et d’acquisition de chaque enfant. Ce que Rousseau exprime ainsi : « Laissez mûrir l’enfance dans les enfants. » (« Emile »).
Et il ignore manifestement qu’il ne peut y avoir, en pédagogie de « par rapport aux prévisions qui ont été faites ». L’un des maux, précisément, dont souffre l’institution et dont elle ne parvient pas à se défaire est celui des échéances, cette véritable aberration qui considère que tous les enfants doivent avoir acquis les mêmes connaissances au même moment.
Mais monsieur Chatel va plus loin car usant des mots en vigueur dans le monde de la production, il réduit les enfants en produits, objets, choses, « utilités », au mépris de l’impératif kantien.
Des enfants sous la mitraille utilitariste
Je ne dis rien ici des primes distribuées pour « valoriser l’engagement personnel des acteurs de l’Education nationale » tant on sait bien la valeur mercantile de ce verbe, valoriser, dans le discours gouvernemental. Un mot tout de même sur cette ignominie qui sanctionne les parents d’enfants absentéistes... mais les mots manquent pour dire la bêtise, la bêtise satisfaite d’elle-même, d’une telle mesure. Autant de meurtrissures.
Et un mot encore d’une nouvelle intervention du ministre, lundi matin, annonçant la réintroduction du calcul mental après avoir été faire un tour en Asie pour y contempler un système éducatif où des enfants avancent au pas cadencé sous la mitraille utilitariste. Puis, assénant avec la même satisfaction béate que « dans n’importe quelle organisation humaine, on se fixe des objectifs et on évalue ».
Ces mots qui prouvent simplement que monsieur Chatel, ministre de l’Education nationale, ne sait toujours pas que l’école n’est pas n’importe quelle organisation humaine : elle est la seule peuplée d’enfants.
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mange son bao ze
mange son bao ze
Non à l’aprentissage utilitariste !
vivement que les gosses apprennent à manger des légumes vert, à mettre des capotes et à lutter contre le racisme...
Le reste c’est l’horreur néolibérale....




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