Le Nobel Doris Lessing, la lecture et l'ère des ordinateurs
J’abandonne un instant le prince Bolkonski observant « un chêne énorme, de deux brassées de tour, aux branches depuis longtemps cassées et à l’écorce éraflée couverte de veilles cicatrices », pour prendre connaissance du « discours de Stockholm » de Doris Lessing, prix Nobel de littérature.
Elle s’inquiète. Et justifie cette inquiétude en opposant ceux qui, comme au Zimbabwe, « alors qu’ils n’ont pas mangé depuis trois jours, mendient des livres », à l’indifférence de ces élèves d’une « école pour privilégiés du Nord de Londres » dont les professeurs disent : « Vous savez bien comment ça se passe. Beaucoup de nos élèves n’ont jamais rien lu, et la bibliothèque ne fonctionne qu’à moitié. »
Elle s’inquiète de ce qu’il en sera bientôt de la lecture « à l’heure de cette invention incroyable : les ordinateurs, Internet et la télévision », car, dit-elle, « la lecture, les livres faisaient autrefois partie intégrante de la culture générale ». Et, poursuit-elle, « les jeunes générations en savent tellement moins ».
Non, je ne crois pas que les jeunes générations en sachent tellement moins, on ne peut pas parler ainsi, vaguement. Il est dans toute génération ceux qui savent beaucoup et ceux qui savent moins. Me semble-t-il. Mais tout de même, l’inquiétude de Doris Lessing est bien celle de tous les lecteurs, c’est-à-dire de toutes celles et ceux qui ne savent pas vivre, ne peuvent pas vivre, s’ils n’ont pas, au moins, un livre « en train ».
Mais pourquoi ? N’est-ce pas lire que parcourir les innombrables textes de toutes sortes défilant sur nos écrans scintillants ? N’y apprend-on pas tellement ? ... Sans doute. Mais est-ce lire véritablement que cela ? Est-ce de ce « lire » dont nous parle Doris Lessing ? Evidemment non. Ce « lire de lecteur » est celui que nul n’a jamais décrit, que dis-je décrit ? Que nul n’a jamais fait vivre comme Proust l’a fait vivre, et, s’il faut goûter au « lire » proustien pour s’en convaincre, alors voici :
« Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. »
Puis, plus loin mais avec mon regret de devoir picorer ainsi :
« Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. »
Puis encore :
« Je m’installais sur une chaise près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l’oncle matinal et jardinier dirait : ’Il ne fait pas de mal ! On supporte très bien un peu de ce feu ; je vous assure qu’à six heures il faisait joliment froid dans le potager. Et dire que c’est dans huit jours Pâques ! ’ Avant le déjeuner qui, hélas ! mettait fin à la lecture, on avait encore deux grandes heures. »
L’après-midi venu :
« Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe, jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés... »
Et, enfin :
« Puis, la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s’arrêtant seulement pour reprendre haleine dans un soupir profond. »
Qui n’a pas éprouvé cela, cette nécessité, cette urgence à s’immerger dans un livre, et cette irritation à devoir s’en détourner un instant pour accomplir on ne sait quelle obligation contingente ou prosaïque, ne sait pas ce que c’est que ce « lire ».
Mais, que fait-on lisant ainsi ? Se distrait-on ? S’évade-t-on ? S’arrache-t-on au réel ? Apprend-on ? Mais qu’apprend-on ? Proust :
« Le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers. Alors il nous dit :’Regarde, regarde,
Parfumés de trèfle et d’armoise,
Serrant leurs vifs ruisseaux étroits
Les pays de l’Aisne et de l’Oise.
Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage.
Regarde ! Apprends à voir ! ’ »
Et sur l’injonction, en cet après-midi de pénombre, je me rencogne dans mes coussins pour rejoindre, dans son traîneau, le prince Bolkonski au moment où il quitte l’immense chêne nu et s’élance sur la steppe.
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(par ici, par là)
(par ici, par là)
Le discours en question a déclenché quelques réactions plutot furieuses sur Internet, sans doute parce qu’il tape là où ça fait effectivement très mal.
Comment ne pas être effaré effectivement quand on regarde un peu autour de soit et qu’on s’aperçoit que la plupart des gens ont désormais abandonnés leur libre arbitre en matière de choix culturels.
On ne choisit plus un livre, un film, ou un disque, on se contente d’ouvrir un robinet à images ou à son d’ouvrir la bouche, de l’engloutir sans prendre le temps de la gouter, avant d’aller l’acheter, mécaniquement.
Retirez les Da Vinci Code, Harry Potter, les Marc Levy et les Anna Gavalda, les polars et romans de fantasy de série d’une rame de métro, et que reste t’il ?
rien ou presque...
Il est effectivement assez inquiétant que la culture se soit ainsi ressérré sur elle même, et qu’elle ne soit désormais même plus associée à une curiosité personnelle, à une recherche consciente, mais qu’elle s’apparente majoritairement à une habitude tranquille et presque terne, aisément rassassiée par la prescription la plus proche et la plus inoffensive possible, ce qui rejaillit forcément sur la qualité des oeuvres diffusés
Et je dois dire que ce problème est devenu particulièrement inquiétant en France.
Quand on lève un peu les yeux et qu’on recherche dans ce pays, un écrivain, un musicien ou un cinéaste, le vide maigrement orné ça et là de quelques têtes plus que chénues (et le plus souvent muettes depuis quelques années) disparaissant régulièrement par paquet de 5 tous les 6 mois est plus qu’angoissant.
Le pire il me semble étant que le milieu culturel est désormais à usage immédiat, et à date de péremption inférieure à 6 mois, quand on pense aux nombres de livres du 19ème ou début du vingtième siècle restant mythiques et célèvres aujourd’hui, là encore le faible nombre de prétendants à ces titres dans les 20 dernières années est inquiétant.




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