La route des Indes

Les reportages d'Alexandre Marchand en Inde et en Asie du sud-est.

Inde : le démon du business prend le pas sur la déesse Durga

Alexandre Marchand
Etudiant en journalisme
Publié le 28/09/2009 à 11h50



Célébrations en l’honneur de la déesse Durga à New Delhi (Alexandre Marchand)

(De New Delhi) Dans cette grande rue de Chittaranjan Park, le quartier bengali de la capitale indienne, la foule se presse. Le secteur a été complètement décoré à l’occasion de Durga Puja, le festival religieux en l’honneur de la déesse Durga (également appelée Kali, Parvati ou Ambika) très populaire parmi les Bengalis.

Une fois passée la file de plusieurs centaines de mètres de long pour pouvoir pénétrer dans l’une des pujas du quartier, le curieux est accueilli par un foisonnant autel de Durga haut de plusieurs mètres.

Des pandits (prêtres hindous) réajustent les couronnes de fleurs qui parsèment la statue tandis que d’autres appliquent des marques sur le front de ceux qui le souhaitent. Un peu plus loin, la foule se masse devant une grande scène. Un festival de danse « en l’honneur de la Mère, la déesse Durga » y est donné.

On baigne en plein dans le cliché de l’Inde des guides touristiques, celui dont raffolent tant les Occidentaux en mal de spiritualité.

« Réductions exceptionnelles » et autres « offres spéciales »

Mais quelque chose sonne faux. La majorité de l’espace est occupé par des stands commerciaux. Ici on vend des assurances, là écrans de télévision, là une offre spéciale pour ouvrir un compte, là-bas des jouets...

Les panneaux publicitaires, en anglais ou en bengali, sont partout. Depuis plusieurs semaines à Delhi, les publicités vantaient les « réductions exceptionnelles » et autres « offres spéciales » en lien avec les diverses célébrations religieuses.

Les multinationales ont bien compris l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de la religion. Le responsable du stand d’une entreprise de télécommunications indienne explique :

« Monter un festival comme celui-là nécessite de l’argent. Il faut des sponsors aux organisateurs et nous sommes là pour les aider. C’est l’occasion de faire un peu de promotion, les gens ont tendance à dépenser plus au moment de Durga Puja. »


Photo : Alexandre Marchand

Assis devant la Ramakrishna mission, un stand de littérature religieuse, Ashim Tanguluy, homme d’un certain âge, insiste :

« Nous venons ici à chaque Durga Puja. Le business fait partie de la fête, allez dans les villages du Bengale Occidentale et vous verrez que c’est exactement pareil. »

Interrogé sur le fait de savoir si le business ne tue pas un peu l’esprit religieux, il rétorque : « Non, la ferveur est toujours là. C’est une célébration de joie, nous fêtons le retour de la Mère ! »

En même temps, poser cette question à un lobbyiste religieux ne risquait pas d’amener une réponse complètement impartiale...

« On vient plus ici pour le divertissement »

Les enfants se baladent avec des ballons à la main. A quelques mètres de l’autel se trouve un petit parc d’attractions dans lequel ils peuvent jouer. On mange en famille ou entre amis devant l’autel.

Les saris colorés côtoient les jeans moulants et T-shirts de marques des inévitables minets. Les vendeurs de thé parcourent la foule à grands cris. Ici et là apparaît le rose des barbes à papa. Cela ressemble plus à une fête de quartier qu’à un festival religieux. On m’avait prévenu quelques jours auparavant :

« Durga Puja est plus l’occasion pour les gens de prendre des vacances et d’avoir du bon temps, ils se moquent pas mal du côté religieux ».

« Les Indiens sont très religieux, ils viennent ici pour prier » assure Samrat, un étudiant en business de 21 ans originaire d’Assam. Mais lorsqu’on lui demande, un sourire au coin des lèvres, d’expliquer l’histoire derrière le festival il devient bien moins loquace :

« La déesse Durga a battu le démon et puis... euh... Je ne sais plus trop, c’est compliqué. »

Avant de finir par admettre : « Bon c’est vrai, on vient plus ici pour le divertissement. »

Sur la grande scène, les danses en l’honneur de la déesse ont été remplacées par un groupe de rock bengali.

  • 8679 visites
  • 34 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • onapatouvu
    onapatouvu
    perdu pour la science
    • Posté à 11h57 le 28/09/2009
    • Internaute 85117
      perdu pour la science

    « Les multinationales ont bien compris l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de la religion. »

    C’est un peu comme Lourdes ?

  • supprimé à la deande du riverain 14.01.10
    • Posté à 12h59 le 28/09/2009
    • Internaute 22426
      ....

    « Les multinationales ont bien compris l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de la religion ».

    => N’y a til que les multinationales qui instumentalisent la religion ? et les politiques, et les religieux eux mêmes parfois ?

    « Interrogé sur le fait de savoir si le business ne tue pas un peu l’esprit religieux, il rétorque : “ Non, la ferveur est toujours là. C’est une célébration de joie, nous fêtons le retour de la Mère !”

    En même temps, poser cette question à un lobbyiste religieux ne risquait pas d’amener une réponse complètement impartiale… »

    => Vs posez une qestion rhétorique puisque la seconde partie de cet extrait vous entraine a donnez vs meme la réponse. Est cela le métier de journaliste ? Poser les questions et donner les réponses ? N’est ce pas votre vision - celle de l’occdiental exotique que peignait Levi Strauss dans « tristes tropiques“qui part a l’étranger en quete d’absolu et qui est décu de voir qu’ailleurs aussi la société marchande existe - que vs imposez dans cet article ? ? ? ? ? en quoi vs permettez vs de douter de la réponse quil vs apporte ? Comment expliquer la religiosité du peuple américain, temple de la société de consomation ? Vs dites que le business tue la religion, pourtant la société américiane offre un démenti flagrant a votre affirmation, présentée par vs meme comme objective par le biais d’un habile formulation (la question rhétorique, l’agencement du texte)

    - estce parce qu’a roland garros il y a des stands que l’esprit du sport se perd ? Que les petits qui courent dans les allées, qui supportent leurs héros tennistiques, qui achètent des fringues roland garros pour les faire signer a leurs idoles, ne sont plus que des pions ? ? ? ?

    Je trouve votre article tres tres tres partial. C’est un monologue, une longue litanie qui me rappelle cette phrase d’Aron :

    ‘ Les intellectuels qui dénoncent avec le plus d’indignation la société de consommation ne se priveraient pas de ce qu’elle rend possible : des conditions de vie décentes pour le plus grand nombre, des centaines de milliers d’étudiants. Ils dénoncent d’ailleurs, avec la même passion, les inégalités et les injustices, tout en sachant qu’avant l’ère industrielle le produit national était réparti de manière plus inique encore. Ils s’indignent, non sans motif, contre la réticence des pays riches à contribuer au développement des pays pauvres. La société de consommation devient le monstre à abattre pour ceux-là mêmes qui en possèdent les bienfaits.’

  • Maharajay
    Maharajay
    Trium Virat Sublimus
    • Posté à 14h32 le 28/09/2009
    • Internaute 88427
      Trium Virat Sublimus

    L’important étant que les hindous célèbrent Durga Puja depuis des siécles alors, business ou pas, on ne peut douter de leur ferveur et de leur sincérité...

  • pierrejcallard
    pierrejcallard répond à onapatouvu
    http://www.nouvellesociete.org
    • Posté à 14h36 le 28/09/2009
    • Internaute 3366
      http://www.nouvellesociete.org

    @ Onapatouvu.

    J’ai passé l’hiver dernier en Inde. Le rapport du business a la religion est le même qu’il y a 50 ans quand j’y suis venu pour la première fois. Juste plus bruyant, et il y a une peu plus de gens qui ont un peu plus de fric.

    Chacun trouve son truc pour avoir plus et sa consolation d’en avoir moins. Probablement comme à Sumer il y a 5 000 ans. Même chose ici, d’ailleurs. Les oripeaux des gurus sont seulement différents. Carpe diem.

    Lien

    Lien

    Pierre JC Allard

  • Lugi
    • Posté à 14h41 le 28/09/2009
    • Internaute 28945

    Vous avez parfaitement raison.
    Pour se faire pardonner le journaliste n’a plus qu’à expier ça faute en mangeant tous les jours au plus grand McDo de la capitale, en achetant des baskets Nike Durga et en posant pour la photo au prochain évènement l’année prochaine avec un sweat Timberland, une casquette Lacoste ainsi que son nouveau téléviseur LCD qu’il aura acheté pour l’occasion. Voilà ça ira ?

    Je suis prêt à parier que le journaliste à découvert tout un tas de choses sur son article à la lecture de votre commentaires.

    Moins de sophismes, plus de logique, et évitons de trop partir en délires. Merci d’avance.

    Moi j’ai pas trop mal aimé, ça parle de l’Inde, de la culture indienne et de son évolution, et c’est pas trop long.

    Et par contraste, jusqu’à lecture de votre poste j’ai pas eu l’impression qu’on me chie dans la tête.

  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 14h48 le 28/09/2009
    • Internaute 16438
      ici et là

    C’est bizarre, l’image que j’ai gardé de l’Inde après y avoir notamment vécu quelques temps et y retourner régulièrement pour des raisons professionnelles est exactement le contraire de votre article ; un pays où la religion régit presque tous les échanges entre les gens, et ce qu’elle que soit la religion, hindou, chrétienne, musulmane, sikh...

    Mon propriétaire originaire de Goa avait un christ grandeur nature en stuc dans son salon, mon immeuble avait sa propre déesse pour le protéger des mauvaises ondes, notre chauffeur Sikh avait toutes sortes d’amulettes pour se (et nous) protéger un peu partout dans la voiture, de même que les chauffeurs de rickshaw ou de taxi, nos interlocuteurs professionnels avaient tous une déesse ou un dieu qui veillait sur eux et leurs affaires qui était clairement en vue dans les locaux de leur compagnie, sans même parler des gens qui arborent des bagues de toutes les couleurs sur les conseils de leur gourou ; j’ai d’ailleurs l’impression qu’un majorité a son gourou personnel, sans même parler de l’adoration pour le vieux Sai Baba dont on voit la tête a peu prêt partout. De même le strict végétarisme qui concerne une bonne partie des hindous me semble basé sur des convictions religieuses.

    L’athéisme est une notion encore inconnue dans un pays comme l’Inde et rares sont les gens qui déclarent ne croire en rien, même chez les jeunes.

    Il suffit de voir les processions qui Diwali, Holi ou Ganesh Chaturthi pour comprendre que tout est mystique et religieux dans un pays comme l’Inde, c’est d’ailleurs pour ça que tant d’étrangers succombent à cette mode.

    Un chiffre m’a fait comprendre que jamais je ne comprendrais jamais l’Inde ; 330 millions, c’est le nombre de déités qui coexistent dans le panthéon hindou, les « majeures » se comptent en dizaines de milliers...

  • Alexandre Marchand
    Alexandre Marchand répond à le soudanais
    Etudiant en journalisme
    • Posté à 08h54 le 30/09/2009
    • Internaute 88733
      Etudiant en journalisme

    Ne m’attribuez pas ce que je n’ai pas dit (ou ecrit) ! En aucun cas je n’ai affirme que la religion etait terminee en Inde et completement devoyee par le business. J’ai ete completement fascine par le temple d’Or (la Mecque du sikhisme), je vois mes amis musulmans respecter scrupuleusement les enseignements de leur religion dans la vie de tous les jours...

    Si j’ai publie cet article c’est car je pense qu’il donne une bonne vision de la religion qu’a la classe urbaine moyenne en Inde. Tous les Indiens ne sont pas egaux dans leur rapport a la religion. Si je pense qu’elle a une importance particuliere pour les pauvres, il n’en est pas de meme pour cette classe moyenne montante. Materialiste, ce qui l’interesse est la prochaine voiture qu’elle va pouvoir acheter, les prochains vetements...La religion est plus quelque chose d’automatique qu’une veritable sensibilite profonde. Et je sais de quoi je parle car j’habite au beau milieu de ces gens-la. J’ai eu beau chercher je n’ai pas trouve une once de spiritualite dans cette fete, les gens venaient plus ici pour prendre du bon temps. Apres je ne dis pas que c’est la meme chose partout, je n’en ai tire aucune consideration generale.

    Pour les representations des dieux absolument partout je suis d’accord. Meme mes amis hindous les moins pratiquants ont par exemple le reflexe, lorsqu’ils ramassent un objet par terre, de le porter a leur front. Les classes moyennes urbaines sont a mon sens plus ritualistes que spontanement religieuses. Elles perpetuent ces gestes (se rendre aux grands festivals religieux, afficher l’inscription « Om » sur le seuil de leur porte...) automatiquement car c’est ce que leurs parents ont fait et avant ca leurs grands-parents etc.

    De toute facon ce n’est pas le seul article que je publierai sur cette question importante qu’est la religion en Inde. Je vais par exemple aller couvrir le Khumb Mela (plus gros festival religieux au monde) au mois de janvier et la vous verrez que j’aurai des critiques exactement opposees (« perpetue des cliches sur l’Inde », « recherche l’exotisme »...)

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.