La route des Indes

Les reportages d'Alexandre Marchand en Inde et en Asie du sud-est.

Le recyclage version bidonvilles de Bombay (2/2)

Alexandre Marchand
Etudiant en journalisme
Publié le 14/10/2009 à 10h17



Chiffonniers du bidonville de Dharavi à Bombay (Ted K/Acorn India).

(De Bombay) Une fois une première sélection effectuée à même les décharges par les chiffonniers, les ordures suivent leur petit bonhomme de chemin dans l’antre du bidonville de Dharavi. Dans les ruelles étroites et boueuses, une succession d’échoppes plongées dans la pénombre se succèdent. Ce sont là les ateliers de tri.

Les petits ateliers

A l’entrée de l’allée, le sol d’un petit local est jonché de dizaines de milliers de bouteilles en plastique. Un fort relent s’en dégage. Deux femmes et un homme s’attachent ici à séparer les bouteilles en fonction de la couleur et la qualité de leur plastique. Ils les répartissent ensuite dans les gigantesques sacs qui leur sont assignés. Un peu plus loin, dans un grenier poussiéreux, trois femmes sont accroupies à trier les morceaux d’un plastique blanc. Ailleurs, un homme se consacre à fusionner les morceaux de fer ramassés dans les décharges.

Les ateliers de ce type sont légion dans Dharavi. Possédés par des propriétaires privés, ils emploient généralement les familles de ceux-là même qui ramassent les ordures dans la rue ou dans les décharges. On y trouve le plus souvent des femmes ou de jeunes hommes qui seront payés entre 80 et 150 roupies (1,15/2,15 euros) pour une journée de labeur.

Une fois les déchets triés, ils sont vendus à de petits marchands généralistes (scrap-dealers ou littéralement « marchand de morceaux ») qui achètent en vrac tous types de déchets à des prix dérisoires. Lorsque qu’un type de marchandise est en quantité suffisante, généralement de quoi remplir un camion, ces petits marchands le revendent à de plus gros négociants, spécialisés eux.

Les gros négociants

Un peu plus loin dans le bidonville, là où la ruelle parsemée de flaques noires devient une modeste rue pavée, se trouve justement l’entrepôt d’un de ces commerçants spécialisés. Inutile de demander à Sharash Jani dans quelle filière il est : les tas de papiers montant au plafond parlent d’eux-mêmes. Venant d’une famille émigrée du Gujarat, il a repris le business que son père a fondé il y a maintenant près de cinquante ans :

« Je traite environ cinq à sept types de papiers différents. La cargaison m’est fournie à la fois par les petits vendeurs et les rejets industriels. J’accumule une quantité suffisamment importante et la revend ensuite aux usines de papier. »

Il affirme acheter le kilogramme de papier entre 1 et 2 roupies et le revendre 18 aux usines. Son revenu mensuel se monte ainsi à environ 15 000 roupies par mois (215 euros). Lorsqu’on l’interroge sur les changements intervenus dans le circuit de recyclage au cours du temps, il répond :

« Les quantités de papier ont diminué. Maintenant de plus en plus de choses sont en plastique, ce qui est beaucoup plus nuisible à l’environnement »

S’il remarque également « une mécanisation plus importante », cela ne concerne que les moyens mis à sa disposition pour déplacer sa marchandise vers les acheteurs et non pas le circuit qui amène le papier jusqu’à lui. En effet, l’amont de la chaîne de recyclage relève de l’artisanat le plus complet.

Un système en danger

La boucle est ainsi bouclée. Les ordures, une fois passée par le filtrage de Dharavi, retournent dans les usines, sont reconditionnées en produit de consommation et repartent dans le circuit. 80% des ordures ainsi recyclées à Bombay proviennent de Dharavi. Là où les responsables politiques ont déserté s’est développée toute une économie informelle, peu glamoureuse certes mais nécessaire au bon fonctionnement de la ville toute entière. Selon les estimations, près de 6000 personnes vivent de cette chaîne de recyclage.

Mais ce système est mis en danger. Depuis quelques années, un projet de destruction du bidonville de Dharavi est à l’œuvre. Aux logements plus ou moins de fortune, le gouvernement veut substituer de grands immeubles. Ce projet controversé n’offre, dans la pratique, pas de compensations aux habitants de Dharavi, bien incapables qu’ils sont de produire les papiers officiels exigés par le gouvernement. De plus, il signerait le glas de tout ce cycle informel de recyclage des ordures sans proposer aucune solution écologique alternative.

Photo : un enfant chiffonnier sur une décharge du bidonville Dharavi à Bombay (Ted K/Acorn India).

Aller plus loin
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  • LeTresMoche
    LeTresMoche
    victime de la crise
    • Posté à 10h29 le 14/10/2009
    • Internaute 63052
      victime de la crise

    En rentrant chez moi ce soir, je vais acheter de l’eau minerale, faut bien les aider ces gens la

    • yoda26
      yoda26 répond à LeTresMoche
      Y
      • Posté à 15h58 le 14/10/2009
      • Internaute 89878
        Y

      Cynique... Mais il est vrai qu’on est tellement sans arme face à cet état de fait...

  • argiope
    argiope
    chatouille ou pique, c'est selon
    • Posté à 11h30 le 14/10/2009
    • Internaute 34103
      chatouille ou pique, c'est selon

    « Il affirme acheter le kilogramme de papier entre 1 et 2 roupies et le revendre 18 aux usines »

    Une marge de plus de 1000%. Pour le lait chez nous, c’est du 300%.

    Les intermédiaires sont bien les mêmes partout. Le pactole à ceux qui négocient, des clopinettes à ceux qui produisent.

    • bjone
      bjone répond à argiope
      dev 3D
      • Posté à 12h27 le 14/10/2009
      • Internaute 62791
        dev 3D

      Marge ou bénéfice ?

  • yoda26
    yoda26
    Y
    • Posté à 16h16 le 14/10/2009
    • Internaute 89878
      Y

    Les plus pauvres qui travaillent pour les plus riches. Voilà une affaire qui tourne. Quoi de plus logique. Que ces travailleurs soient dans des conditions inhumaines, cela importe peu puisqu’ils sont nés dans la « mauvaise caste ». Encore plus fort que le néolibéralisme, le « capitalisme indien ».

    Comme c’est pratique, pour se débarrasser de cette populace, les virer sous couvert de les reloger dans du « plus mieux bien moderne ». Si cela était vraiment possible, pourquoi attendre que des centaines de milliers de personnes s’entassent pour leur proposer une vie digne. C’est de la poudre aux yeux évidemment.

    Et qui va se battre, qui va défendre le bidonville. J’imagine bien les associations : « C’est leur lieu de vie. Il y a des emplois, des familles, ... » Difficile de défendre l’inacceptable au vu de leur condition d’habitat. Et pourtant, ...

    En France, on retrouve cette forme « d’exclusion des exclus » en fermant les squats, à une moindre échelle bien sûr. On ne peut pas défendre les sans ... qui occupent un immeuble insalubre sous prétexte par exemple que ce dernier peut s’écrouler. Et pourtant, ...

  • tweesty
    tweesty
    Gaucher et contrarié
    • Posté à 17h04 le 14/10/2009
    • Internaute 83901
      Gaucher et contrarié

    A l’heure où on entend sans cesse les mots « écologie » et « développement durable »,on devrait peut-être également penser à recycler nous mêmes nos déchets et à rationnaliser notre politique de l’emballage.
    Un plat préparé micro-ondable de chez « dégueu » peut contenir jusqu’à 3 emballages successifs. Il y a fort à parier qu’il y en a pour plus cher d’emballages que de bouffe.
    A mon humble avis, l’exercice écologique ne consiste pas à aller chier chez ses voisins pour conserver ses propres toilettes propres et parfumées.
    Chaque pays devrait donc assumer ses propres déchets. Les Indiens sont nombreux mais consomment peu. Il y a donc fort à parier que les poubelles en question sont les nôtres.
    ( J’aimerais également qu’on nous épargne la réflexion cynique « façon Allègre » qui consiste à dire que cette méthode est un facteur d’enrichissement économique pour les pays pauvres.
    Merci d’avance.)

  • beuhrète-
    • Posté à 17h09 le 14/10/2009
    • Internaute 75660

    Ce n’est pas un hasard si la plupart de ceux qui sont obsédés par la croissance de la population mondiale sont de riches hommes blancs, trop âgés pour se reproduire : il s’agit de la seule question environnementale dont ils ne peuvent être tenus responsables.

    Lien

    • Marcantoines
      Marcantoines répond à beuhrète-
      trouveur
      • Posté à 12h27 le 16/10/2009
      • Internaute 55044
        trouveur

      Merci pour l’adresse du site. J’ai retenu :

      Réchauffement climatique = Consommateurs X richesse x technologie.
      et aussi, croissance démographique dans les régions pauvres.

      Donc, effectivement le réchauffement climatique est principalement relié à une consommation excessive.

      Mais il faut considérer que les pauvres resteront pauvres et reproduiront des pauvres pendant des milliers de générations...Super !

      Si non, si la croissance économique et l’ascenseur social existent, alors là : la croissance démographique deviendra une catastrophe.
      Donc les vilains hommes blancs âgés n’ont peut-être pas entièrement tort.

  • Didier67
    Didier67
    • Posté à 19h24 le 14/10/2009
    • Internaute 81075

    L’Inde, j’adore, mais c’est loin....
    Comment cela se passe-t-il à Strasbourg ?

    Les habitants remplissent des sacs de fournis gracieusement par la communauté urbaine. Une société privée, filiale d’un grand groupe, Ovelia ou Suez ! ou un truc du style, a négocié le marché et achemine tout cela dans une zone d’activités, le Port du Rhin. Les sacs poussés sur un tapis roulant arrivent à une cabanon de tôle sur pilotis de béton. Là s’activent dans le bruit des rubans qui claquent et de la radio qui bieurle une bonne douzaine, parfois vingt personnes, arrivées à 4 heures du matin. Les premiers éventrent les sacs et répandent sur le tapis les cartons à recycler, les couches sales, les bouteilles en PEHD et celles en PET, les revues porno et les poulets entiers pourris. Les suivants balancent les ordures à droite, puis les cartons ici, les bouteilles blanches là, etc...
    La puanteur est permanente. La chaîne ne s’arrête pas. L’été, la chaleur y est suffocante et les valeureux ont du se mettre en grève deux semaines avant d’obtenir une bouteille d’eau minérale en VTFF. Je le sais, j’y ai travaillé.
    On se met à rêver de voyages, dans des pays lointains, là où on trie à son rythme, au soleil, en famille.

    J’adore les reportages sur les pays lointains, ça fait voyager....

    • stanislasj
      stanislasj répond à Didier67
      • Posté à 02h27 le 15/10/2009
      • Internaute 20448

      Ces sacs jaunes que la commune distribuent, contiennent-ils des dechets non-recyclables par ignorance des utilisateurs ou est-ce un choix de la municipalite ?

      Je crois qu’un carton souille n’est pas recyclable, aussi suis-je etonne de ce que vous dites.

      Merci de m’en dire plus.

      • Didier67
        Didier67 répond à stanislasj
        • Posté à 09h50 le 15/10/2009
        • Internaute 81075

        Bonjour Stanislas,

        Non, bien sûr, ce n’est pas un choix de la municipalité et sur ces sacs jaunes figure un mode d’emploi imagé.

        L’ignorance des utilisateurs ne devrait pas concerner pas le mode d’emploi puisque les dessins sur le sac sont explicites.

        Par contre, ce que les utilisateurs ignorent pour la plupart, c’est ce qui arrive ensuite au sac. Un grand nombre d’entre eux ne conçoivent pas qu’il y aura encore intervention humaine suite à leur « tri ». C’est pour eux surtout que j’ai tenu à expliquer comme cela se passe.

        Ensuite, il y a vraisemblablement un nombre significatif de personnes qui n’en ont rien à foutre, qui font ce qui veules, qui vont pas se faire chier avec ces conneries, qu’est-ce t’as ? , casse-toi pauvre con, va te faire niquer.

        Il y a aussi c’est certain des gens intelligents qui ont compris que le tri sélectif est autre chose qu’un geste pour « sauver la planète », qu’il est acte de soumission volontaire à un projet politique visant à contribuer au maintien du mode d’exploitation courant des ressources et des humains, puisque, si on recycle, pourquoi consommer autrement, pourquoi même réduire les déchets puisque le process est « créateur de richesses » du début à la fin ? C’est donc un acte politique révolutionnaire que remplir ce sac de tout et n’importe quoi, vas-y, vide aussi le cendrier.

        Maintenant, il faut tout de même ajouter que la mise en place de cette filière n’était qu’une des options disponibles pour la municipalité. Qui a fait ce choix-là, d’implanter dans notre Strasbourg par ailleurs si belle ce véritable petit morceau de tiers-monde ? S’est-il fait graisser la patte ou a-t-il fait ce choix en toute bêtise ?

        Vous savez bien que souvent, ailleurs, le tri est réalisé en amont par les consommateurs à l’aide de conteneurs différenciés dits « d’apport volontaire ».
        Avec pour conséquence que les cartons sont beaucoup moins souillés et que les conditions de travail ne font pas envier les chiffonniers de Rio ou de Mumbaï.

  • jmbasquiat
    jmbasquiat
    alchimiste
    • Posté à 19h21 le 15/10/2009
    • Internaute 81483
      alchimiste

    Comme quoi même le recyclage évolue, pour les curieux qui ont douze minutes à perdre (autrement dit une éternité dans notre monde moderne) voilà comment les choses se passaient il y a une vingtaine d’années au brésil.
    Lien

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