La route des Indes

Les reportages d'Alexandre Marchand en Inde et en Asie du sud-est.

Varanasi, spécialiste du bûcher funéraire depuis 3 500 ans

Alexandre Marchand
Etudiant en journalisme
Publié le 03/11/2009 à 11h40


Des bûchers funéraires sur les rives du Gange, à Varanasi, dans le nord de l'Inde (Arko Datta/Reuters)

(De Varanasi, Inde) « Ram nam satya hai/ Ram nam satya hai » (« Le nom de Ram est vérité »). A intervalles réguliers, ce cri résonne dans les ruelles tortueuses et pentues de la vieille ville de Varanasi. Quelques secondes plus tard apparaît un cortège funéraire, des hommes transportant une dépouille sur un brancard de bambous.

Un coup d'œil au linceul suffit pour renseigner sur l'identité du défunt :

  • or, un vieil homme
  • blanc, un homme
  • orange, une vieille femme
  • rouge, une femme

La petite procession poursuivra sa descente sous le regard indifférent des passants, habitués à ce spectacle, pour finir sur les rives du Gange.

« Etre incinéré ici permet d'atteindre le salut »

Dans cette ville sacrée hindoue, les rives du fleuve sont formés de « ghats » longs de plusieurs kilomètres. Sur ces grands escaliers qui descendent directement dans l'eau, les pèlerins pratiquent leurs ablutions et rituels. Des 84 ghats que possède la ville, l'un d'entre eux se démarque particulièrement : Manikarnika Ghat.

Ici, depuis près de 3 500 ans, des cadavres sont travaillés par les flammes sans interruption. Si la tradition hindoue veut que l'on brûle la dépouille après la mort, être consumé par le feu à Varanasi a une signification toute particulière, comme l'explique Narooq Quan, qui travaille sur ce sujet :

« Varanasi étant une ville sacrée hindoue, être incinéré à cet endroit permet d'atteindre “moksha”, la sortie du cycle des réincarnations [le salut, but ultime de tout hindou, ndlr]. C'est à peu près le seul endroit, avec Bodh Gaya, où cela est possible. »

Surplombé par le temple de Shiva, le ghat se compose de deux plates-formes disposées en escalier juste au-dessus du fleuve. Quelque soit l'heure du jour ou de la nuit, les flammes sont toujours à l'œuvre. Entre 150 et 400 cadavres passent ici chaque jour.

« Ce travail n'est pas payé, je fais cela pour mon karma »

Krishna, un homme entre deux âges, travaille ici depuis deux ans et demi. Artisan dans une usine, il aide à l'hospice situé un peu plus haut :

« Je viens ici tous les jours, dès que j'ai du temps libre. Ce travail n'est pas payé, je fais cela pour mon karma. »

La « moksha guest-house » où il travaille accueille des personnes en fin de vie, sans ressources généralement, qui viennent ici pour mourir, en attente du salut :

« Ah non, je suis désolé vous ne pouvez pas les rencontrer : il n'y a plus personne, ils sont tous morts. Mais revenez demain... »

La plupart des crémations sont réalisées sur les deux étendues en escalier devant le fleuve. Seules les plus hautes castes (Brahmanes, Ksatriya, Vaisya) ont un espace réservé un peu en surplomb. Même jusqu'ici, les castes structurent la répartition des tâches.

Krishna, issu d'une caste « pure », ne pourrait par exemple faire le travail de ces hommes qui, à l'aide de longs bambous, entretiennent les foyers à longueur de journée :

« Ils viennent d'une caste spéciale : ce sont des doms. Brûler les cadavres est le travail auquel ils sont assignés. »

Faire cinq fois le tour du bûcher... sans se brûler les doigts

Tout au bord du fleuve, une cabane vend des parpaings de pierre. Ils sont destinés aux personnes déjà sauvées, dont la dépouille n'a donc pas besoin d'être brûlée pour atteindre le salut : sadhus (ascètes hindous), enfants (considérés comme encore innocents), personnes décédées d'une morsure de cobra (signe de Shiva)...

Une barque attend pour emmener les cadavres ainsi lestés au milieu du fleuve et les y immerger.

Pour les autres, chaque crémation suivra le même rituel immuable. Au milieu des vaches qui s'abreuvent avant d'aller retourner errer autour des bûchers, le défunt est baigné pour la dernière fois dans le Gange.

Le maître de cérémonie, l'homme le plus âgé de la famille, est ensuite emmené se préparer à la suite du rituel. Il reviendra tête rasée et vêtu uniquement d'un « lungi », un grand drap blanc. Pendant ce temps le cadavre est disposé sur le bûcher.

Munis d'une gerbe de foin allumée par le feu du temple de Shiva, le maître de cérémonie et les proches doivent faire cinq fois le tour du bûcher avant de l'enflammer. Le spectacle de cette famille courant autour du bûcher pour finir ces rotations avant que la gerbe de foin ne brûle les mains a quelque chose de tragi-comique.

Le feu prend vite, consumant d'abord le linceul et les apparats, faisant apparaître la dépouille. La crémation durera ainsi entre deux et trois heures. L'ambiance qui règne sur le ghat n'a rien de l'austère et déprimante ambiance des enterrements.

« Le coeur des femmes n'est pas assez fort » pour ne pas pleurer

Les hommes s'assoient sur les marches à contempler, à perdre leur regard dans le Gange, à discuter un peu, à prendre un thé... Aucune femme à l'horizon. « On ne peut pas pleurer ici, cela retient l'âme. Le cœur des femmes n'est pas assez fort pour cela, c'est pourquoi elles restent à la maison », élu de Krishna.

La crémation du proche de ce grand homme mince est finie. A l'aide de deux longs bambous, il saisit le morceau du corps qui n'a pas été consumé. Avançant précautionneusement, il s'applique à ne pas le faire tomber. Arrivé au bord du Gange, il lâche le reste de la dépouille dans les eaux du fleuve pour son dernier voyage.

Il retourne ensuite près du lieu du bûcher, trace des mantras (formules sacrées) dans la terre avant de répandre du lait dessus. Puis, tourné vers les plates plaines de l'autre rive, il jette un pot d'eau par-dessus son épaule, sur le bûcher. Il s'en va, sans jeter de regard en arrière.

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  • dav_c
    dav_c answers to triptyk-
    Commercial
    • Posté à 13h45 le 03/11/2009
    • Internaute
      Commercial

    Bien sûr l'impact sanitaire est énorme. Mais je suis d'accord, l'Inde a sa propre logique, comparer avec la France, comparer avec des standards occidentaux n'a aucun sens.
    J'ai vécu en Inde l'an dernier pour mes études et je suis allé bien sûr à Varanasi comme l'auteur de cet article Alexandre Marchand. Varanasi est un passage obligé lorsqu'on veut découvrir l'Inde et je valide tout ce qui est écrit dans cet article, les gaths, les crémations, les couleurs selon les personnes...
    C'est très impressionnant au début, mais la spiritualité indienne est incomparable. L'hindouisme a ses rites, et faire brûler son corps mort à Varanasi pour obtenir son salut et sa réincarnation en est un, que partage une grande majorité d'hindous, peu importe d'ailleurs leur caste.
    Juger ça en parlant uniquement d'impact sanitaire, parler de nécessité d'adaptation des rites, n'a pas de sens. Nos référents sont différents. La culture indienne est aujourd'hui l'une des moins occidentalisée et c'est d'autant plus remarquable pour un pays aussi grand et dont l'impact économique global est de plus en plus important. Il faut s'en réjouir, même si cela ne durera sans doute pas éternellement.
    Ne comparons pas stupidement, essayons de voir, de communiquer et de comprendre...

  • triptyk-
    triptyk- answers to dav_c
    • Posté à 14h15 le 03/11/2009

    Encore une fois je n'utilise pas la culture occidentale pour la comparer avec la culture indienne et ensuite critiquer cette derniere. Cela n'a rien a voir. Les indiens sont assez intelligents pour connaitre les effets nefastes de ces rites sur la population et l'environnement. Il n'y a pas besoin d'etre de France, d'Inde, de Chine ou de Mars pour comprendre ca. Quand je lis les reponses a Keldan concernant son commentaire je me dis que l'on est bien en France. Tous ces globe-trotters bobos qui excusent certains principes et comportements tout simplement parce que se sont des traditions/croyances/ religions me font bien rire. A t on le droit a la critique, meme des religions et croyances, sans se faire traiter de raciste ? ? ? Puisque vous aimez aveuglements ces rites, j'espere que vous allez tous prendre un bon bain dans le Gange histoire de vous « impregner » de cultures orientales. Encore une fois. je respecte parfaitement cette coutume. Mais cela ne doit pas dire qu'il n'y a aucune place a la critique ni a la reflexion

  • le soudanais
    le soudanais answers to Emerka
    ici et là
    • Posté à 14h47 le 03/11/2009
    • Internaute
      ici et là

    Tout d'abord merci pour cet article, très informatif. L'auteur ne tombe dans certains travers qu'on retrouve ici et là dans les commentaires.

    J'ai un peu vécu en Inde et j'y retourne plusieurs fois par an pour des raisons professionnelles, très franchement ce pays n'est pas ma tasse de chai, mais je le connais un peu et j'y ai des amis. Cela ne m'empêche pas de m'y intéresser pour des raisons évidentes.

    A l'époque de mon installation un chiffre m'avait fait prendre conscience à quel point il était illusoire - voire totalement impossible - d'assimiler la culture hindou, ce chiffre c'est celui du nombre de divinité existants dans le panthéon hindou... : 30 millions, alors bien entendu les dieux majeurs sont seulement qq dizaines de milliers et les super majeurs quelques dizaines pas plus, mais tout de même...

    Nombreux sont les personnes qui se sentant mal à l'aide dans leur culture d'origine sont subjuguées par l'Inde, et y sombrent corps et bien. L'inde c'est comme tout, c'est bien mais en dose raisonnable, les excès quels qu'ils soient sont néfastes, et c'est valable pour l'alcool, la bouffe, le sexe, l'Inde, la religion, internet ou n'importe quoi.

    Je ne comprends décidément pas ces hordes d'occidentaux qui déferlent en Inde en quête d'absolu, certains commencent à moins se laver, à s'habiller soit disant à l'indienne, puis pour certains à marcher pieds nus et à perdre pied.

    L'important est d'accepter qui on est, et les Indiens sont les premiers à mépriser ces gens qui renient leur culture d'origine pour une qu'ils ne comprendront jamais et dont ils singent souvent les rites. Il y a du bon à prendre dans toutes les cultures, le choix ne doit pas se faire au détriment de la sienne. Se nier n'est pas constructif.

    Nous avons bcp à apprendre de pays comme l'Inde, mais de grâce ne fermons pas les yeux sur une réalité assez triste :

    - 80% de la population vit avec moins de $2 par jour
    - le feu est la première cause de mortalité chez les femmes de 15 à 35 ans (accident de sari compris, mais aussi exécution par la belle famille pour dowry - dot - non payée)
    - les vagues de suicides paysans se développent (1500 fermiers se sont suicidés collectivement en Inde, dans la province de Chattisgarh récemment)
    - la corruption est endémique
    - il existe un climat de violences politiques extrêmes, les affrontements entre hindou et musulmans ont fait des milliers de victimes en quelques années et différents partis sont responsables de l'organisation de véritables pogroms comme au Gujarat
    - la guérilla Naxalite contrôle une partie conséquente de 15 états et est très présente dans les zones tribales
    - les relations avec le Pakistan sont tout de même assimilables à une guerre de basse intensité avec plusieurs centaines de victimes par an aux frontières

    L'inde est fascinante, mais il faut rester objectif en l'analysant. Le folklore a tout de même du mal à cacher la misère d'une majorité de la population qui subit et survit.

  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 19h12 le 03/11/2009
    • Internaute
      ici et là

    Sans tomber dans l'excès il est tout de même normal de ne pas accepter un certain nombre de pratiques et traditions.

    C'est d'ailleurs la principale préoccupation de dizaines de milliers d'indiens qui travaillent pour des ONG qui luttent pour le droit des dalits, des femmes, des hijras, des victimes de violences conjugales, pour dépénaliser l'homosexualité au niveau national, contre la toute puissance des landlords, contre la corruption des élites, etc...

    Refuser une certaine forme de progrès c'est nier le travail et les sacrifices de ces gens qui aiment leur pays mais trouvent certaines de ses pratiques rétrogrades et injustes dans un contexte plus global du XXIème siècle.

    Alors à tous les pourfendeur du changement, ne vous faîtes pas plus Indien que les Indiens. C'est peut être moins drôle d'avoir moins de vielles Ambassadors dans les rues, moins typique sûrement, mais le chauffeur de taxi préfère la Tata Indica plus sûre.

    Les chiffonniers qui se traînent misérablement jours après jours dans les décharges et autres poubelles gagner peut de quoi survivre, ils préféreraient probablement être docteurs ou avocats, mais bon le système des castes fait que c'est pas possible... Et leurs enfants subiront leur sort, tout comme les enfants de leurs enfants...

    Normal ? Acceptable ? En quoi ce serait colonialiste de vouloir donner une chance à des gens qui vivent comme au Moyen Age alors que d'autres se vautrent dans le luxe... ?

    L'injustice est universelle et je crois que c'est Gandhi qui disait que la pire des violence était la pauvreté. Il était révolté par la pauvreté de ses concitoyens, pourquoi ne pas l'être aussi ?

  • Alexandre Marchand
    Alexandre Marchand
    Etudiant en journalisme
    • Posté à 08h14 le 04/11/2009
    • Internaute
      Etudiant en journalisme

    Je me doutais bien que mon article allait provoquer ce genre de reactions. Rapporter les rituels religieux a la salete du Gange est un non-sens complet. On est pas du tout dans le meme domaine. Si on prend la vision terre-a-terre des choses, oui le fleuve est extremement pollue (un des plus sales du monde) et pour rien au monde je ne tremperai un doigt de pied dedans passe Haridwar. Les Indiens sont parfaitement conscients de cette realite et de nombreuses ONG et organismes travaillent depuis longtemps sur ce dossier. Si on prend un point de vue religieux (hindou) sur les choses, le Gange est considere comme quelque chose de pur. Spirituellement, il ne peut pas etre sale, il ne peut que purifier, Un chretien croyant continuera a aller prier dans son eglise meme si elle est moche et tombe en ruines. On est pas dans le meme systeme de reperes c'est tout. Quant aux autres points contentieux, d'autres riverains ont deja repondu mieux que je ne l'aurais fait.

  • Tramaremunti
    Tramaremunti
    Ingénieur
    • Posté à 09h57 le 04/11/2009
    • Internaute
      Ingénieur

    Bonjour à tou(te)s

    Moi qui n'avait jamais fait aucun commentaire sur aucun site, cet article et les commentaires associés -quelqu'en soit la nature- m'ont donné envie d'écrire.
    L'article m » ramené 3 ans en arrière... 3 semaines à descendre la vallée du Gange, de Dehli à Calcutta. Je confirme cette sensation partagée : Varanasi est à part, un lieu unique.
    Au terme de cette rencontre avec l'Inde, mais Varanasi en particulier, au terme de 3 semaines, je n'avais plus qu'une envie : rentrer. A cela une raison : L'Inde, Varanasi en particulier, font je crois exploser nos référentiels, que l'on soit hyper-cartésien, être de principes, être de tolérance ou simplement humaniste, ou autre...
    J'ose le dire : j'ai frisé « la folie ». Rien de ce que l'on croise là-bas -je ne peux même pas dire « vivre là-bas“- ne se raccroche peu ou prou à ce que nous vivons. Ce qui m'a le plus atteint, c'est d'avoir à me demander comment deux mondes le leur et le nôtre ( mais il y en a plein d'autres ) ont pu se construire de façon aussi ‘étanches’ l'un à l'autre, tout en cheminant sur ce qui dans les deux cas peut être considéré comme des chemins d'erreur, d'horreurs...
    Il m'en est ressorti le sentiment de l'impuissance des êtres, mon humanité a volé en éclat. Le sentiment que nous ne sommes que des fétus de paille dont j'ai du mal à penser qu'ils allument les feux de la vie, que ce soient ceux des bûchers funéraires ou ceux des mèches de poudre des premières fusées pour découvrir l'univers.

    Je renvoie dos-à-dos les considérations sur la pollution... Le Gange est immonde et grandiose, notre désir d'expension faussement pensé et maîtrisé a bousculé le climat de la planète en mettant en péril l'humanité... Les responsabilités existent partout. Je préfère rester humble avec la sincérité de mes actes comme seule justification.

    Pour sortir de cette ‘folie’, il ne m'est resté que l'envie de trouver des passerelles entre les mondes pour sortir de cette incompréhension symétrique, nous d'eux, eux de nous. Je ne sais pas ce que pourraient être ces passerelles. Il me faut encore un peu de temps, mais je sais qu'un jour je retournerai à Varanasi.
    Le lever de soleil sur le Gange y est aussi beau que derrière le Monte Grosso au-dessus de Calvi. Mon espoir est là, sinon je peux comprendre en effet que l'on souhaite interrompre à jamais le cycle des incarnations, une théorie à laquelle je ne crois pas.

    P.S. : le ‘sati’ doit peu je crois au désespoir sentimental ; les veuves sont des personnes exécrées en Inde car coûtant cher et considérées improductives le plus souvent. Les familles du mari défunt gardent les enfants et font une vie insupportable et inhumaine aux veuves au point de les faire se retirer dans des ashram dédiés ou se suicider. Certaines je pense, préfèrent le faire au plus vite, en se jetant sur le bûcher. Cela n'enlève rien aufait que nombre d'entr'elles aimaient sûrement leur époux.

    Je vous souhaite à tou(te)s de faire une aussi ‘grande’ rencontre.

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