La route des Indes

Les reportages d'Alexandre Marchand en Inde et en Asie du sud-est.

Les victimes de Bhopal réclament toujours justice

Alexandre Marchand
Etudiant en journalisme
Publié le 02/12/2009 à 16h27

(De Bhopal) Les routes en terre sont, de part et d’autre, bordées d’obscures échoppes branlantes. La retentissante cacophonie des klaxons écrase tout autre bruit. Les camions crachent de gros nuages de fumée noire dans un air que le soleil de midi et la poussière rendaient déjà irrespirable. Les quartiers nord de la ville de Bhopal (Madhya Pradesh) ne sont donc pas de ceux que l’on montre dans les brochures touristiques.

Il y a 25 ans, à minuit cinq le 3 décembre 1984, l’usine chimique laisse échapper 27 tonnes de gaz mortel. Le bilan à ce jour se monte à plus de 20 000 victimes (3800 selon Union Carbide...) et les répercussions de cette catastrophe persistent toujours après toutes ces années. (voir la vidéo)

« Cette nuit-là la mort semblait être un répit pour tous »

Champa Devi écrit :

« Les gens couraient, toussant et hurlant, leurs cris remplissant l’air de la nuit : “ Oh Ram donne-moi la mort !”, “ Oh Allah tue-moi !”. Cette nuit-là, la mort semblait être un répit pour tous. [...] Courant avec grande difficulté, il m’était impossible d’ouvrir les yeux. Je ne pouvais rien voir à part une vague brume blanche et une masse de gens devant nous. Ceux qui tombaient restaient sur le sol, personne pour les relever. »

Des suites de l’exposition au gaz, sa plus jeune fille se retrouvera paralysée six mois plus tard, un de ses fils finira par se suicider en 1992 pour mettre fin à la constante douleur dans sa poitrine et son mari mourra d’un cancer de la vessie en 1993.

25 ans après, on la retrouve assise derrière son bureau avec Rashida Bi, sa camarade de combat. Entre les deux femmes trône le Goldman Environmental Award, l’équivalent du prix Nobel pour l’environnement, obtenu en 2004.

Depuis cette fameuse nuit, les deux femmes se battent à la tête de leur organisation, le Chingari Trust, afin d’obtenir des compensations pour les victimes ainsi que des emplois gouvernementaux pour les femmes des familles affectées. Leur combat, « conduit par la colère et la frustration », elles le mènent contre le gouvernement indien et Dow Corporation (compagnie qui a racheté Union Carbide en 2001).

Une odyssée juridique

Malgré l’ampleur de la catastrophe, les dirigeants de Union Carbide ne sont jamais passés devant un tribunal. Un compromis à l’amiable, passé en 1989 entre la compagnie et le gouvernement indien, décide de l’abandon des poursuites contre une compensation de 470 millions de dollars, sans que les victimes ne soient consultées. Aujourd’hui, celles qui ont été indemnisées (entre 300 et 500 dollars) ne sont guère mieux loties que celles qui ne l’ont pas été.

En 1991, un tribunal local de Bhopal lance un mandat d’arrêt contre Warren Anderson, le PDG de Union Carbide à l’époque, pour homicide. Malgré un mandat d’arrêt international contre lui, il ne passe jamais en jugement. Il disparaît même de la circulation pendant plusieurs années.

L’ONG Greenpeace le retrouve finalement en 2002, vivant luxueusement dans les Hamptons. Les deux gouvernements concernés (américains et indiens) n’ont jamais montré aucune véritable volonté de l’extrader. « Le gouvernement indien est en leur faveur, il ne veut pas faire peur aux investisseurs et ne plus avoir d’usines » juge Rashida Bi, amère.


Photo : les restes de l’usine Union Carbide à Bhopal (jbhangoo/Flickr)

Une note du cabinet du Premier ministre indien, datée du 6 avril 2007, enjoint d’ailleurs ce dernier à adopter une ligne modérée sur le dossier au motif que « des signaux positifs soient envoyés à la communauté d’affaires américaine et à Dow Chemicals, qui prévoit de larges investissements en Inde ».

Malgré les nombreux jugements en faveur des victimes, ces derniers n’ont jamais été appliqués : injonction au gouvernement de payer les arriérés de salaires des travailleurs affectés par la Cour Industrielle en 2003, purification de l’eau ordonnée par la Cour Suprême en 2004...

Il est toujours minuit cinq à Bhopal

Aaquib Khan, un grand adolescent mince de 14 ans, a le regard perdu dans le vide. Ses lèvres sont bloquées dans un étrange sourire. Il erre sans but précis. Nés de parents exposés au gaz, lui et son frère jumeau sont tous deux retardés mentaux à plus de 80%. A l’instar de ces deux frères, l’école tenue par le Chingari Trust accueille les victimes de seconde génération. Ici handicaps mentaux, moteurs et malformations physiques se côtoient. Entre ces murs jaunes, toute une ribambelle d’enfants effectue des séances de rééducation, jouent ou regardent la télé. « 320 enfants affectés ont, jusqu’ici, été recensés dans les zones autour de l’usine », explique Tarun Thomas, l’un des responsables.

Dans les quartiers en face de l’usine, la Sambhavna Trust Clinic traite les victimes de la catastrophe en combinant méthodes de soins modernes et ayurvédiques. Satinath Sarangi est arrivé ici pour la première fois avec les secours au moment de la catastrophe. Il est maintenant le manager du trust :

« Union Carbide ayant toujours refusé de révéler la composition du gaz, il nous a fallu du temps pour trouver le traitement optimal. Dans les hôpitaux gouvernementaux, les gens sont soumis à une surmédicalisation qui fait plus de dommages que de bien »

Problèmes poumons, d’yeux, d’estomac, dommages cérébraux, tuberculoses, cancers... La liste des maux est longue. Selon les estimations des ONG, près de 120 000 personnes souffrent de maladies dues à l’accident ou ses suites.

Posée au milieu de grands terrains vagues, la carcasse de l’usine Union Carbide se détache sur le ciel. A l’intérieur, les substances toxiques qui ont causé tant de dommages sont toujours présentes. Dow Chemical, bien qu’ayant racheté Union Carbide, a toujours refusé de nettoyer l’usine. Reposant en plein air et à même le sol, ces substances continuent de contaminer les terrains et nappes phréatiques environnantes. Et la liste des victimes de continuer à s’allonger...

  • 8123 visites
  • 15 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • ysengrimus
    • Posté à 16h45 le 02/12/2009
    • Internaute 12674

    Elle va se faire attendre, la justice...

    Lien

    Que vaut la justice sans l’histoire, je vous le demande… Or la justice ici, c’est celle du Capital, point final.
    Paul Laurendeau

  • Brédala
    Brédala
    NB : dernières lignes dans " (...)
    • Posté à 17h25 le 02/12/2009
    • Internaute 63792
      NB : dernières lignes dans " (...)

    Mermet en parle aujourd’hui et demain...

    Lien

    Quelle désolation, la mondialisation, vaste zone de non-droits pour les populations...
    Et l’OMS, trop occupée à vendre des vaccins ?

    (Tout) édit :
    Vous lancez votre moteur de recherche sur « OMS Bophal », il n’y a aucun article, réunissant ces deux mots !

  • AC-89-
    • Posté à 17h36 le 02/12/2009
    • Internaute 39476

    Dow Chemical s’est excusé :

    • youngtree
      youngtree répond à AC-89-
      J'ai rien fait
      • Posté à 17h51 le 02/12/2009
      • Internaute 46374
        J'ai rien fait

      Précision indispensable pour ceux qui ne connaitrait pas, les Yes Men sont des as du canular pour dénoncer les dérives de la société moderne. Ils ont à leur actif, en plus du canular sur Dow à la BBC, celui du faux New York Times distribué sur les trottoirs de Manhattan le lendemain de l’élection d’Obama et qui n’annonçait que de bonnes nouvelles (la guerre en Irak est finie, l’assurance maladie universelle va être créée etc.). Et encore bien d’autres ... tous plus hilarants et pertinents les uns que les autres ... je suis fan !

    • Désinscrit le 15-7
      Désinscrit le 15-7 répond à AC-89-
      nc
      • Posté à 13h08 le 04/12/2009
      • Internaute 992
        nc

      Bon coup pour le « YES MEN » mais ceux de Bhopal sont toujours dans la naze (et partent toujours a la morgue trop vite) alors que les « anciens execs » des deux compagnies (Carbide+Dow) vivent heureux leurs retraites, avec golf, jet privé, et bien sur « surdosage de poule+poudre »...

      UN jour une vraie justice jouera sont ultime canulard a ces capitaliste ...

  • juliettelucie
    juliettelucie
    Agitée du bocal
    • Posté à 20h51 le 02/12/2009
    • Internaute 4918
      Agitée du bocal

    A lire absolument, « Minuit moins cinq à Bhopal » de Dominique Lapierre et Javier Moro. Un livre magnifique, reconstituant la tragédie avec des témoignage d’habitants de bidonvilles. Si ça ne vous met pas la rage au coeur, rien au monde ne le fera.

    • Jaïlou
      Jaïlou répond à juliettelucie
      étudiante à oreilles
      • Posté à 22h58 le 02/12/2009
      • Internaute 62545
        étudiante à oreilles

      Je crois que le titre exact c’est : Il était minuit cinq à Bhopal (ou alors Lapierre en a écrit plusieurs). Je suis Juliette Lucie, remarquable enquête qui te plonge de force dans la catastophe Bhopalaise, à lire, pour sur.

      • Alexandre Marchand
        Alexandre Marchand répond à Jaïlou
        Etudiant en journalisme
        • Posté à 06h50 le 03/12/2009
        • Internaute 88733
          Etudiant en journalisme

        Le titre francais est effectivement « Il etait minuit cinq a Bhopal » mais, curieusement, il a ete traduit par « Five To Midnight in Bhopal » en anglais. A lire egalement, a ce qu’il parait, « Animal’s People » de Indhra Sinha

  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)
    • Posté à 21h26 le 02/12/2009
    • Internaute 86881
      impavide devant les ruines de (...)

    Comme l’explique clairement l’article, c’est avant tout le gouvernement indien qui est pourri jusqu’à la moëlle.

    A moins que l’explosion de Bophal soit, comme celle d’ AZF, due à « pas de chance “ ?

    • beubeuch
      beubeuch répond à TienTien
      • Posté à 03h21 le 03/12/2009
      • Internaute 28179

      Si je ressort mes cours, ça dit (à propos des accidents technologiques) qu’ils sont dus aux facteurs humains, organisationnels et technologiques. Si il y a un accident, c’est du : 1. à une gaffe, 2. un mauvais management et 3. de mauvais appareils. Tous les accidents ont le même schéma : avions, trains, Tchernobyl, AZF, Erika, Seveso... Retiens la trame !

    • Jean-Luc LUMEN
      Jean-Luc LUMEN répond à TienTien
      en invalidité
      • Posté à 19h36 le 03/12/2009
      • Internaute 47198
        en invalidité

      « “due à pas de chance” »

      Continuez de rêver, plus brutal sera votre réveil le jour où vous serez la victime d’un pas de chance orchestré par des criminels

      De toute ma carrière, je n’ais jamais connu d’accidents occasionnés par « pas de chance »

  • habignouf
    habignouf
    en léger surpoids
    • Posté à 10h38 le 03/12/2009
    • Internaute 95143
      en léger surpoids

    Peut-être la catastrophe industrielle la plus dégueulasse, à tous points de vue : sanitaire, juridique, environnemental, politique. A mon sens, un crime contre l’humanité impuni.

  • Jean-Luc LUMEN
    Jean-Luc LUMEN
    en invalidité
    • Posté à 19h29 le 03/12/2009
    • Internaute 47198
      en invalidité

    « “Les victimes de Bhopal réclament toujours justice...” »

    Peuvent toujours réclamer,... tant qu’ils ne couperont pas certaines têtes, ils n’auront rien.

    En France pareil

    • Network 23
      Network 23 répond à Jean-Luc LUMEN
      identité perdue dans mes papiers (...)
      • Posté à 02h35 le 04/12/2009
      • Internaute 23367
        identité perdue dans mes papiers (...)

      Non, en France, pas sûr que les tribunaux leurs auraient donné raison.

      OK, ça sert à rien, mais au moins, les juges indiens ont tranché en leur faveur ! Sûr qu’ici, une montagne d’experts serait venu expliquer que, bah non, comme le dit un de nos riverains, c’était la « faute à pas d’chance ! »

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.