La route des Indes

Les reportages d'Alexandre Marchand en Inde et en Asie du sud-est.

Quartier rouge de Calcutta : les prostituées font la loi

Alexandre Marchand
Etudiant en journalisme
Publié le 24/01/2010 à 16h31


Dans les rues de Sonagachi (John Gresham/Wikimedia commons)

(De Calcutta) A Sonagachi, le quartier rouge de la capitale du Bengale occidental, les travailleuses du sexe en ont eu assez d’être malmenées. Pour améliorer leurs conditions de travail, elles ont créé un mouvement qui structure la vie des prostituées et qui a bouleversé la hiérarchie du quartier.

« J’avais un camarade de classe à Delhi. Il m’a amené ici [à Calcutta] en me promettant de m’épouser et m’a vendu à un proxénète. Il n’y avait rien à faire, j’étais une enfant alors. » C’est en ces termes que, le regard dur, visage émacié, Kohinoor relate comment elle est arrivée dans le milieu, il y a maintenant 36 ans de cela. Mais dans Sonagachi, le quartier rouge de Calcutta, l’histoire de cette travailleuse du sexe de 53 ans est pourtant bien banale parmi ses 9 000 semblables.

Un si sympathique quartier...

La température est douce en cette soirée d’hiver à Calcutta. Une fois le soleil couché, les rues de Sonagachi se mettent soudainement à vivre. Bien malin l’œil non averti qui aurait pu dire que ces quelques rues du nord de la ville en constituent son quartier rouge. Ce n’est pas Amsterdam ici. Tout au plus aurait-il remarqué une singulière concentration de femmes en saris le long du trottoir et une rue plus animée que la moyenne. Et pourtant, derrière ces banales façades d’immeubles, se cache une véritable organisation interne.

Exemple : les travailleuses du sexe sont regroupées par origines géographiques : ici le building des Népalaises, là des Bengali, là-bas des Bihari... A chacun sa réputation, plus ou moins bonne (« N’allez pas par là, ce sont des voleurs ! »). A ces foyers communautaires s’opposent parfois des travailleuses « indépendantes » qui ont leurs quartiers dans l’appartement d’une famille des environs avec laquelle elles ont passé un accord.

Savita, une petite femme forte, travaille ici depuis 17 ans et trace un tableau amer de la situation à son arrivée. Non contente de dénoncer l’action de la mafia, elle s’en prend à la police qu’elle accuse de « complaisance » vis-à-vis de cette dernière :

« Nous étions contrôlés par des hooligans et des gangsters qui abusaient de nous. Ils battaient et torturaient souvent les filles pour leur simple plaisir. Il y avait toujours la menace de raids de la police. Dans ces cas-là ils intimidaient et extorquaient également des consommateurs. Cela ruinait le business. »

Reema, jeune femme vêtue d’une robe blanche, est en train de faire le pied de grue sur le trottoir. Réticente à parler, elle tente régulièrement d’éluder les questions en essayant d’appâter de potentiels clients. Elle finit par concéder qu’elle est arrivée ici lorsqu’elle a été vendue à un proxénète en 1997 pour 60 000 roupies (900 euros). Avant d’ajouter, une pointe de regret perçant la voix :

« Si seulement cela s’était passé quelques mois plus tard, cela n’aurait pas été possible... »

Les proxénètes se plient à l’ordre

Car bien des choses ont changé ici depuis plus d’une décennie. Depuis 1992, les travailleuses du sexe de Sonagachi ont commencé à s’organiser pour faire changer les choses. Du petit groupe de départ, le mouvement a pris de l’ampleur avant de devenir, à partir de 1999, la structure institutionnalisée qui régule maintenant le quartier rouge. C’est ainsi qu’est née l’organisation Durbar. Kohinoor, qui faisait partie des douze instigatrices du mouvement, explique le principe de base de l’organisation :

« Un doigt seul peut être aisément brisé mais plusieurs doigts, un poing, c’est le pouvoir même. »

Réalisant la force que représentait leur nombre, les prostituées de Sonagachi ont progressivement changé la hiérarchie du quartier :

« Nous ne sommes plus les esclaves des souteneurs ou effrayées de la police. Les proxénètes ont leur propre travail et devoir auxquels ils se plient. Quant à la police, ils nous donnent le respect dû en tant que professionnels dominants du quartier. Quand nous allons la rencontrer nous nous voyons même offrir des biscuits et du thé [rires] ! »

Une décennie de changements


Dans les rues de Sonagachi (John Gresham/Wikimedia commons)

A l’heure actuelle, la quasi-totalité des travailleuses du sexe sont affiliées à l’organisation. La principale mission du « projet Sonagachi » est avant tout d’améliorer leurs conditions de travail. La prévention du sida, qui est ce par quoi tout a commencé, tient donc une place essentielle dans le rôle de l’organisation.

Certains vétérans du métier se retirent afin de se consacrer uniquement à l’information et la prévention auprès des nouvelles arrivantes. Des séances d’information pour les clients sont même tenues tous les soirs afin de leur expliquer les dangers du VIH et autres maladies sexuellement transmissibles envers eux et leur famille.

La tarification mise en place a de quoi surprendre : le barème des prix est établi selon un système progressif ! Les prix sont répartis entre trois catégories, A, B et C (la catégorie A correspondant à la plus chère). La catégorie dans laquelle un client tombera dépend de deux facteurs : ses revenus et sa fréquentation des travailleuses du sexe. Ses moyens : un chauffeur de rickshaw ne peut pas payer aussi cher qu’un homme d’affaire, il tombera donc dans une catégorie inférieure. Une sorte de justice sociale originale...

Si un client vient régulièrement dans le quartier, les risques de santé qu’il fait courir à ses différentes partenaires sont plus grands, il devra donc payer un prix supérieur. S’il vient plus de dix fois par semaine il entrera dans la catégorie A, entre quatre et neuf dans la catégorie B, entre une et quatre dans la catégorie C.

Pour chasser les anciens démons du quartier, un centre anti-trafic humain a été également mis en place. Impossible, théoriquement, pour une nouvelle arrivante de travailler ici sans être repérée. Il lui faut donc, pour exercer, passer devant une commission qui déterminera si elle est arrivée ici de sa propre volonté, son âge, si elle a bien considéré toutes les alternatives possibles avant de s’engager dans ce métier.

Ainsi, 17 ans après le début du mouvement, le modèle Sonagachi a si bien fait ses preuves qu’il a été reproduit dans d’autres endroits d’Inde et à travers le monde. Et Kohinoor de conclure, en citant les vers du poète Ghalib :

« Si le jour de mon jugement, je me tiens devant le Seigneur

Et qu’il me demande : “ L’aurais-tu fait différemment ?”

Je répondrais : “ Mille fois, je le referais de la même façon”. »

Avec Samir Alam

Photos : dans les rues de Sonagachi (John Gresham/Wikimedia commons)

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  • Sethtes
    Sethtes répond à Yfig
    Mega Culpa
    • Posté à 19h16 le 24/01/2010
    • Internaute 86642
      Mega Culpa

    « qu’est-ce que ça peut bien nous apporter par rapport à la crise de l’emploi ? »

    Soit on s’intéresse à ce qui se passe un peu plus loin que le bout de son nez, soit on reste recroquevillé sur soi, son petit nombril, ses problème ô combien primordiaux sur le reste du monde...

    Ca s’appelle de la connaissance, de l’intérêt, de l’ouverture pour des populations qu’on rencontre peu mais qui, comme l’exemple le montre, peuvent avoir des idées et prendre des initiatives que la moitié des gens des pays dits « développés » (sous-entendu « la crise de l’emploi chez nous vaut bien plus que l’organisation de prostituées où que ce soit ») n’oserait même pas penser...

    La prostitution, elle existe depuis les débuts de l’humanité, elle fait débat, elle questionne l’éthique, elle fait appel à la systémie sociale, la responsabilité individuelle et collective...
    Mais, effectivement, on pourrait aussi se contenter de s’intéresser à son tout petit monde bien fermé et bien étanche...

  • Nils Wilcke
    Nils Wilcke répond à kilani_se
    Etudiant
    • Posté à 19h57 le 24/01/2010
    • Internaute 49020
      Etudiant

    Ah, le bon vieux commentaire sur les pauvres prostitués du sexe ! Cela faisait longtemps ? Vous avez vu ça où ? C’est sûr qu’à force de nous montrer des filles paumées et camées à la télé, ça incite à généraliser !

    Il y a des femmes et des hommes qui en vivent et dignement ! Il est certain qu’avec un vrai statut reconnu, ça changerait pas mal leur image de femmes désespérées !

    Marre des fausses féministes qui veulent d’un monde sans hommes et de la commisération des dames patronnesses !

  • yooy
    yooy
    in situ
    • Posté à 00h04 le 25/01/2010
    • Internaute 86360
      in situ

    À relire ou à lire, Le chemin de Buenos Aires, d’Albert Londres, notamment sa conclusion. On voit que ces femmes le prennent à rebours et mon intuition me dit qu’il aurait vraiment aimer voir cela.

  • Nils Wilcke
    Nils Wilcke répond à lilialbazar
    Etudiant
    • Posté à 00h51 le 25/01/2010
    • Internaute 49020
      Etudiant

    Tous ce ne se cachent pas. Loin de là. Un très bon docu sur Planète était consacré à cette question justement. Je ne fais pas de prosélytisme en faveur de la prostitution telle qu’elle se pratique encore largement, avec ces filles de l’Est ou d’Afrique ou ces étudiantes sans frics, mais il me semble que c’est justement une morale dévoyée qui entraîne les prostitués dans un cercle vicieux…

    En 2009, Jean-Michel Carré a sorti Les travailleu(r)ses du sexe. Un docu vraiment très intéressant qui va à l’encontre de beaucoup d’idées reçues.

    « Toute la société pratique la prostitution voulue ou non voulue. Tout le monde se vend, se prostitue d’une façon ou d’une autre », plaide Sofia, juriste et prostituée. Certaines paroles vont choquer les puritains putophobes qui pullulent à l’ombre des bénitiers, mais aussi, hélas, dans certains milieux féministes. Pourtant, selon Isabelle, prostituée toulousaine depuis 18 ans, « se prostituer est un acte politique et féministe ». Alors ? « Le premier gros argument contre la prostitution, c’est la marchandisation des corps et le deuxième, incontournable, c’est l’esclavage, dit-elle. Des arguments qui peuvent être justes, mais qui sont justes pour l’ensemble du fonctionnement social et mondial. L’esclavagisme, malheureusement, en fait partie. Lorsque des travailleurs et des travailleuses immigré(e)s sont exploité(e)s dans des ateliers clandestins, il n’y a pas grand monde pour le dénoncer avec autant de force que la prostitution. Qu’est-ce qui se passe de si grave, de si douloureux pour une société dans le travail du sexe ? Qu’est-ce qui se joue là de si fondamental que tous les arguments convergent contre le travail du sexe ? »

    « Je ne pourrais pas travailler dans un abattoir. Je ne pourrais pas être non plus spéléologue ou infirmière. Faut-il pour autant interdire ces métiers ? , lance avec malice Sonia, prostituée à Bruxelles qui a une dent contre certaines féministes. Je ne les appelle pas des féministes parce qu’une vraie féministe, c’est pas ça. Une féministe, elle accepte d’entendre la parole de toutes les femmes. Il n’y a pas des femmes qui méritent d’être défendues et d’autres qui ne le méritent pas. Je crois que ça les arrange cette histoire d’esclavage. Elles nous empêchent d’avoir le droit à la parole, parce qu’elles ont très peur de ce qu’on pourrait dire. Dès qu’une fille dit qu’elle va bien, que c’est un métier qui lui convient alors, là, il faut la tuer. Moi, je n’ai jamais été interrogée par une prohibitionniste. Elles vont chercher des filles qui sont dans la drogue, des filles qui travaillent dans des conditions abominables dans la rue. C’est uniquement sur ça qu’il faut se battre et ne pas faire un amalgame qui n’est que du populisme politique. »

    Lien

    Récemment sur Fr4 l’émission Question de Génération y consacré toute une émission. Disponible sur le site de Fr4.

  • Alexandre Marchand
    Alexandre Marchand répond à Camille
    Etudiant en journalisme
    • Posté à 13h42 le 25/01/2010
    • Internaute 88733
      Etudiant en journalisme

    L’article était déjà trop long, il m’a fallu passer outre certains points dont celui-là.

    L’organisation Durbar est fondée sur le vieux principe de « l’union fait la force ». Je ne sais pas quelle est la part des proxénètes dans la population du quartier rouge mais ils sont certainement en infime minorité par rapport aux 9 000 prostituées. Comme écrit dans l’article, le mouvement a commencé en 1992 avec 12 prostituées qui ont lancé une campagne d’information sur le sida. Très mal accueillies au début, elles ont fini par gagner de plus en plus de travailleuses du sexe au fil des ans. D’une organisation de prévention des maladies sexuellement transmissibles, l’association (« community based organization ») a pris une tournure plus politique en grossissant. Les prostituées se sont rendues compte qu’elles avaient, de par leur nombre, les moyens de changer l’ordre des choses dans le quartier. C’est ainsi, qu’à partir de 1999, ont été créés des organes tels que le centre anti-trafic humain, les centres de formation (pour proposer d’autres alternatives aux prostituées) etc. « Comment ont réagi les proxénètes ? » a évidemment été une des questions que j’ai posé. Voilà ce que l’on m’a répondu :

    « SI maintenant un proxénète ose ne serait-ce que lever la main sur une fille, il sait qu’il va devoir faire face à cinq autres »

  • Alexandre Marchand
    Alexandre Marchand répond à Yfig
    Etudiant en journalisme
    • Posté à 14h14 le 25/01/2010
    • Internaute 88733
      Etudiant en journalisme

    Ouhla, arrêtez de regarder la télé...

    Le but de cette organisation de Sonagachi est précisément que les personnes travaillant dans ce quartier soient censées être là de leur plein gré.

    1) Il n’est pas possible pour une nouvelle venue de travailler « free lance » là-bas, elle ne manquera pas d’être repérée. Elle devra donc avoir un passage obligé devant une commission pour déterminer son âge, ses motivations... Ce que vous ne semblez pas comprendre est que ce métier est aussi un moyen « facile » de gagner de l’argent pour une femme, notamment dans un pays où les pauvres sont en si grand nombre.

    2) Auparavant, pour qu’une femme arrive ici de force, il fallait qu’elle soit vendue à un proxénète. Aujourd’hui, cela n’est plus possible. Les proxénètes sont intégrés dans la structure de l’organisation, ils s’en tiennent à leur fonction primaire. Ils servent de videur et de comptable dans les différents foyers mais ne font en aucun cas la loi.

    Où est donc l’esclavage là dedans ?

    Si la prostitution est « le plus vieux métier du monde », c’est bien pour une raison. Le sexe est un besoin inhérent à l’humanité et rien que pour cela la prostitution existera toujours, pour combler le manque de certains (ou pas). Alors c’est bien joli d’écrire, comme vous le faites, « Je pense que personne ne devrait être obligé de se livrer à ces exercices pour du fric ! » mais ça ne fait que se draper le yeux, refuser de voir le problème. Les données sont simples : à partir du moment où la prostitution est là, vaut-il mieux laisser des mafias prospérer dessus ou essayer de l’encadrer et de la réguler dans le cadre étatique ?

  • lilialbazar
    lilialbazar répond à Le-Hurleur
    travailleure sociale à Toulouse
    • Posté à 17h46 le 25/01/2010
    • Internaute 36758
      travailleure sociale à Toulouse

    c’est bien dommage qu’en 2010 , le sexe, les pulsions sexuelles soient encore sources de tabou et de honte. j’ai même l’impression que plus l’étalage grandit, plus la misère sexuelle s’étend.
    je pense même qu’avec le temps les moralistes s’endurcissent.

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