Rue des philosophes

Dans son blog Rue des philosophes, Jean-Sébastien Josset regarde l'actualité sociale, politique, culturelle ou encore scientifique par le prisme de la réflexion philosophique. Pour donner la parole à des intellectuels et apporter un éclairage différent, sérieux ou décalé, sur des questions contemporaines qui agitent notre société.

Radios pirates, partage de fichiers... Voyage dans la piraterie moderne

Publié le 27/04/2011 à 16h37

Pour cette première balade dans la Rue des philosophes, nouveau blog de Rue89, on s’arrête chez Zones sensibles, une nouvelle maison d’édition belge spécialisée en sciences humaines.

A l’occasion de la parution de « La Mort d’un pirate » d’Adrian Johns, captivante anthropologie de la culture pirate, rencontre avec le fondateur de Zones sensibles, Alexandre Laumonier, militant du « livre-échangisme ».



Pouvez-vous nous présenter la nouvelle venue dans le monde des livres, la maison d’édition Zones sensibles ?

Il s’agit tout simplement d’une maison d’édition qui va éditer des ouvrages dits de sciences humaines, avec une approche la plus large possible des thématiques et de leurs traitements. Le seul éventuel sillon serait l’« anthropologie », au sens où nous cherchons à publier des ouvrages qui même sur un sujet pointu, offrent des grilles d’analyse les plus ouvertes possibles.



C’est le cas avec votre première publication, « La mort d’un pirate. La société de l’information à l’épreuve des ondes », d’Adrian Johns...

Ce premier livre est exemplaire sur ce point : en traçant une « anthropologie de la culture pirate », l’ouvrage se rapporte autant à la musique qu’à l’économie, la politique, la technique, les pratiques populaires, l’exercice de la liberté et de la démocratie. (Voir la vidéo)

Le cœur de l’intrigue est la mort en 1966 du dirigeant de Radio City, abattu par le patron de Radio Atlanta. Ces deux concurrents faisaient partie de ces radios offshore anglaises des années 60, qui diffusaient du rock à une jeunesse frustrée de ne pas l’entendre sur la BBC.

C’était le sujet de « Good Morning England », mais le film est une large révision de l’histoire : il présente des jeunes fêtards à la coule, alors que tout cela ressemblait plutôt à l’affaire Clearstream révélée par Denis Robert.

Le bateau de Radio Atlanta était détenu par un armateur du Panama, loué à une société installée aux Bahamas, qui déléguait la vente des publicités à une société anglaise, et les gains étant convertis en dollars via un compte suisse. Pas glamour, mais ça rapportait un paquet d’argent. Peut-être était-ce cela le véritable esprit du rock’n’roll ? (Voir la vidéo)

L’auteur remonte à la création de la BBC pour comprendre la guerre entre la radio publique et les radios pirates, et du début à la fin du livre, on enchaîne les interrogations : que doit faire l’Etat avec ces expérimentateurs populaires – aujourd’hui on les appelle « hackers » – qui bidouillaient dans les années 20 les récepteurs officiels de la BBC pour écouter d’autres radios ?

Pourquoi l’Etat peut-il s’arroger une technologie comme les ondes ? Comment contrôler des médias qui agissent hors-frontières ? Quelle culture pour quel public ? Comment faire respecter la propriété intellectuelle ?

La force du livre est aussi de mettre en lien les interrogations contemporaines sur l’économie de la connaissance « libre » avec les thèses de penseurs libéraux des années 30...

Effectivement, le grand intérêt de l’ouvrage est de passer de l’économie à la politique, des forts militaires aux réseaux câblés, des DJ aux théoriciens du libéralisme, ça se lit vraiment comme un roman policier.

L’une des pistes de réflexions les plus intéressantes fait remonter l’idée d’une économie de la connaissance « libre », telle que discutée aujourd’hui avec Internet, aux thèses des penseurs libéraux des années 1930 comme Friedrich Hayek et Ronald Coase. 



Je ne dévoilerai pas comment The Pirate Bay [site de partage de fichiers, ndlr] a fini par s’intéresser aux forts militaires, mais le tour de passe-passe politique du dernier chapitre est très subtil. C’est l’un des textes les plus stimulants que j’ai jamais publié.

Comment percevez-vous aujourd’hui l’édition dans le domaine des sciences humaines ?

Depuis une grosse dizaine d’années ; certains « petits » ou « moyens » éditeurs ont exploré certaines zones d’ombre des sciences humaines, en matière de traduction, ou en terme d’approche, ce qui a sans doute donné une dynamique générale et permis à certains types ouvrages d’exister enfin.

Il est plus facile désormais d’expliquer à un diffuseur que l’on veut faire des sciences humaines qui sortent des chemins qu’avaient tracés Gallimard ou Le Seuil dans les années 70 et 80.

En 1998, pour le second numéro de « Nomad’s land », alors que je rencontrais quelques diffuseurs en expliquant que j’éditais un mélange de « cultural studies », de pop philosophie – avec un cours de Gilles Deleuze sur la musique – et de musique électronique, j’avais l’impression de parler dans le vide.

La situation est heureusement différente aujourd’hui, même si les ventes ne suivent pas forcément.

Zones sensibles, éditeur militant ?

Beaucoup des éditeurs intéressants en sciences humaines – « petits » ou « indépendants » – sont par ailleurs plutôt des militants, éditorialement et politiquement, plutôt à gauche, ou à gauche de la gauche. Tout cela mène au fait qu’à partir du moment où vous déclarez « indépendant », vous passez de fait pour un gauchiste.

Je n’ai rien contre la politique mais l’image véhiculée en général – éditeur indépendant = militant à gauche – ne me va pas. Zones sensibles milite pour le « livre-échangisme », ni à droite, ni à gauche. Comme s’il fallait être de gauche ou libertaire, revendicatif et pauvre pour être un éditeur indépendant en sciences humaines ! C’est un peu fatigant. Je milite pour la connaissance.


Quelles sont vos prochaines publications à paraître ?

En septembre paraît « Une brève histoire des lignes » de l’anthropologue anglais Tim Ingold, une sorte d’anthropologie sur le graphisme. Nous mettons également en chantier une anthologie de cet anthropologue sur les rapports entre humains et non humains, entre sociétés et environnement, sujets assez proches de ceux menés par Philippe Descola dans « Par-delà Nature et culture ». 



Nous publierons en 2013 deux gros livres :

  • « Piracy », l’autre livre d’Adrian Johns récemment paru, une somme sur l’histoire parallèle de la propriété intellectuelle et celle de la piraterie, depuis les débuts de l’imprimerie jusqu’au l’internet de 2011.
  • « Black Metropolis » sur l’histoire du South Side de Chicago, un magnifique livre de sociologie publié en 1945, résultat de quinze ans d’enquête commandée par le gouvernement américain dans les années 30, un livre qu’apparemment voulait publier Pierre Bourdieu peu de temps avant son décès.
D’ici là, nous étudions pas mal de projets, sur le code informatique et le libertarianisme, la taxidermie, le nucléaire américain, Bruxelles, les musées pop, les tricksters (afro-)américains, les liens entre médecine et commerce, etc. Nous verrons bien où tout cela nous mènera.

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  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 17h35 le 02/05/2011
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    -« Pourquoi l’Etat peut-il s’abroger une technologie comme les ondes ? »

    Vous vouliez peut être dire :

    - Pourquoi l’État peut-il s’arroger une technologie comme les ondes ?

    ( Rendez à Roger ce qui n’est pas à César !)

    Bon, c’est un premier article, et il a le mérite, un 2 mai 2011, de ne pas parler de Ben Laden !

    Une évocation du polichinelle de Carla ou de la folle nuit de noce de Bill & Cath aurait été du meilleur effet, enfin bon ...

    Attention, ne pas confondre : Radio Pirate, Radio Libre et Radio Privée !

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 00h19 le 03/05/2011
    • Internaute 45067
      Littéral

    C’est difficile de comprendre Piracy sans avoir lu le roman superbe de Willliam Burroughs, Les cités de la nuit écarlate, (Cities of the Red Night) oui, l’auteur de The Soft Machine, le beatnik obsédé.

    D’ailleurs Piracy, ce n’est pas traduisible et appartient entièrement à la culture anglo-américaine, à la fois puritaine et libertaire, issue de la brèche ouverte par Thomas More et son Utopia.
    Rêve incoercible d’une ville-monde libre.

    Le texte baroquissime de Willliam Burroughs revient sur une expérience d’une Commune libertaire, Libertatia, qui aurait été fondée à Madagascar au XVIIe siècle par des marins, pirates, déserteurs, mutins, emmenés par le commandant de marine James Misson.

    On ne sait pas si cette Commune anarchisante fut vraiment. Il est probable qu’il ne s’agîsse que d’une fable à laquelle certains ont cru tellement car cela correspondait vraiment à leur idéal de liberté.

    En tout cas, l’histoire ressemble beaucoup à ce mouvement qui a marqué le centenaire de la Réforme protestante, et qu’on a appelé Rose-Croix (RosenKreuz) et dont on n’a jamais su ce qu’il en était vraiment.

    Mais dont la popularité fut grande tant pour la nostalgie d’une pureté perdue des idéaux fondateurs de la Réforme et de révolte contre la dure condition des colons soumis aux lois et aux taxes impériales.

    Aussi, après la première moitié du XXe siècle si abominablement manipulateur des masses par des cartels et des états pires qu’autoritaires, dès la première décennie de la longue période de paix relative qui a suivi la fin de la seconde guerre mondiale, avec ses mouvements de libération des jougs coloniaux et la fin des empires, il a paru insupportable à quelques uns que des législateurs corrompus fissent alliance avec les directions des cartels industriels et financiers pour dominer les médias afin de conditionner les populations à la société de consommation et d’asservir la culture aux lois d’airains du divertissement.

    Les radios anglaises clandestines qui émettaient des programmes absolument librement depuis des navires stationnant dans les eaux internationales ont actualisé réellement ce qui paraissaient histoire anecdotique ou légende de marine. Rien d’angélique cependant.

    En France, rien de tel, il n’y a pas eu de pirates mais des corsaires, cruels racketteurs des mers patentés par le Roi pour capturer par la force les navires marchands des autres nations solidement implantées dans les Amériques et se livrer à l’horrible traite des noir, ce honteux commerce triangulaire qui a fait la fortune des grand ports hexagonaux de la façade Atlantique.

    Et les statues de ces lâches corsaires du roi sont solidement plantées sur leur socle en gloire depuis Bordeaux jusqu’au Havre. Ici, on honore des trafiquants et des meurtriers qui n’ont pas manqué les crimes les plus hauts.

    D’ailleurs, les radios dites libres, cette péripétie grotesque du commerce intérieur français et que François Mitterrand couva par intérêt et démagogie, dont les fondateurs sont les thuriféraires zélés de la soi-disant loi Hadopi démontrant par là, leur unique ambition de s’en foutre plein les fouilles avec, en plus, la prime de passer pour des rebelles.

    Le B.O.F. des heures noires a pris la défroque du beauf hédoniste certes mais cupide, ô combien. L’âme d’un Thénardier, le cœur d’un tartuffe, la menterie d’un Malraux et son culot clientéliste. Des prédateurs mais il vaut mieux dire des aventuriers. De salon et d’antichambre.

    De loin, je préfère Henri de Monfreid, au moins, il avait assez de faconde pour qu’on croit à ses inventions ripolinant des vérités beaucoup plus sordides.

    • Numerosix
      Numerosix répond à egide
      Prisonnier dans le village (...)
      • Posté à 08h20 le 03/05/2011
      • Internaute 14499
        Prisonnier dans le village (...)

      Entièrement d’accord vous . J’aurais voulu faire votre commentaire, mais la culture me manquait.

      Les Cités de la nuit écarlate

      Je le note, merci .

      • egide
        egide répond à Numerosix
        Littéral
        • Posté à 08h54 le 03/05/2011
        • Internaute 45067
          Littéral

        Merci beaucoup car ce commentaire me tenait à cœur.
        Et le roman est très beau. Vous ne serez pas déçu.

         
        • Roger Velu-
          Roger Velu- répond à egide
          CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG
          • Posté à 19h46 le 03/05/2011
          • Internaute 102062
            CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG

          Pareil que l’ami Numebert : top classe, ton commentaire.

          Pirate, c’est cheap thrills pour petits bourges et rien d’autre... et que ce soit dans les radios ou autre. Les piratounets, je leur pète au nez, tellement ils sont ridicules.

          Et puis leur cupidité me soulève le cœur. Faut avoir connu des comme Jean-Yves Lafesse se la péter au micro, totalement bourré à pas d’heure, beuglant son credo mao à la con et voir ce qu’il est devenu, pour comprendre combien ce que tu dis est vrai.

          Et s’il n’y avait eu que lui !

          • egide
            egide répond à Roger Velu-
            Littéral
            • Posté à 23h22 le 03/05/2011
            • Internaute 45067
              Littéral

            L’histoire des années 80 reste à écrire, vous, euh, tu en soulignes l’un des aspects, ces vieux jeunes gens tombés sur un filon qu’ils ne manquèrent pas.
            Je suis heureux que William Burroughs plaise.

            • Roger Velu-
              Roger Velu- répond à egide
              CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG
              • Posté à 03h28 le 04/05/2011
              • Internaute 102062
                CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG

              Ah : il y a de quoi claquer quelques claviers... mais c’est comme toujours : il faudra attendre que tout le monde ait un pied dans la tombe pour qu’un éditeur se fende d’un à-valoir minable et accepte de publier de tels brûlots.

              Parce que la trahison est immense et les yeux des gogos fascinés par ces enflures, tartinés de merde. Donc il vaut mieux parler d’autre chose : tout le monde s’en fout après tout, ou quasi.

              Ça peut dormir tranquille, là-haut : aucun Burroughs à l’horizon.

        3 autres commentaires
  • 22decembre
    22decembre
    Social-libéral... C'est pas (...)
    • Posté à 21h46 le 02/05/2011
    • Internaute 137595
      Social-libéral... C'est pas (...)

    « Le bateau de Radio Atlanta était détenu par un armateur du Panama, loué à une société installée aux Bahamas, qui déléguait la vente des publicités à une société anglaise, et les gains étant convertis en dollars via un compte suisse. Pas glamour, mais ça rapportait un paquet d’argent. Peut-être était-ce cela le véritable esprit du rock’n’roll ? »
    Il y a ceux qui rockent, et ceux qui font de la thune avec ! Pareil dans le logiciel libre aujourd’hui...

    Tous sont parfaitement au courant de l’existence de l’autre et collaborent car les deux sont nécessaires ! Donc l’esprit du libre ou du rock est, je pense, respecté, peu importe le sens...

  • pachin
    pachin
    Etudiant
    • Posté à 22h17 le 02/05/2011
    • Internaute 90632
      Etudiant

    Déjà c’est génial que la Rue ait son blog philo ! ! On (je) compte sur vous pour l’enrichir de beaux articles sur cette merveilleuse discipline.
    A part ça cool article, peut être un peu confus par moment (mais ça peut venir de moi, je suis un peu fatigué), j’essaierais de mettre la main sur ce livre de pirate un de ces jours.

  • temudjin1155-
    temudjin1155-
    Horror humanum est
    • Posté à 03h01 le 03/05/2011
    • Internaute 127128
      Horror humanum est

    Pourquoi l’Etat peut-il s’arroger une technologie comme les ondes ?
    - De la même manière qu’il s’arroge tout et n’importe quoi.
    Peut-être existe-t-il un brevet qui prévoyait, au siècle dernier l’utilisation de cette technologie, comme ça a été le cas pour le téléphone.

    Comment contrôler des médias qui agissent hors-frontières ?
    - Pardon de répondre par une autre question mais est-ce une nécessité à l’heure d’internet avec les webradios, les sites comme deezer etc ? Quand je vois l’autre naze de chez Universal qui attend qu’on contraigne l’utilisateur à écouter 4 fois le même titre sur Deezer après quoi il faudrait payer pour écouter le titre... Il ne s’engraisse pas assez sur la création des artistes en se tripotant ?

    Quelle culture pour quel public ?
    Toutes ? Non ? Le choix appartient à l’auditeur... ?

    Comment faire respecter la propriété intellectuelle ?
    Ca dépend peut-être du rayonnement du groupe... ?
    Certains diffusent leur créations librement. D’autres veulent être rémunérés. D’autres comme Robbie Williams pensent que le téléchargement est une bénédiction.

    De toute manière, concernant internet et les webradios, donc le streaming, il existe des technologies qui permettent de capturer le streaming via la carte son pour l’encoder directos en mp3. Et ça n’est pas considéré comme du téléchargement...

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