Chez Jean-Frédéric Schaub

L'enseignement supérieur, les sciences humaines, et d'autres sujets, par l'historien Jean-Frédéric Schaub, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Terne, Van Rompuy ? Vous préférez du bling bling à la tête de l'UE ?

Jean-Frédéric Schaub
Directeur d'études à l'EHESS
Publié le 22/11/2009 à 14h51

Depuis le tour qu’a pris la campagne pour les élections présidentielles de 2007, bien des commentateurs se sont indignés d’une dérive de la politique-spectacle :

  • le pilotage de la décision sur la foi des sondages d’opinion
  • le retour d’une politique déclaratoire qui permet d’affirmer tout et son contraire
  • la recherche du coup d’éclat quotidien
  • la mobilisation abusive de symboles politiques et culturels prenant les citoyens à contre-pied
  • le désir -tout électoral- d’abolir les distinctions entre traditions idéologiques enracinées dans de longues histoires
  • le recours aux mêmes méthodes et aux mêmes supports que les vedettes de variétés en quête de popularité

Autant de travers qui ont permis, le plus souvent à juste titre, de porter un regard critique sur le mode de gouvernement de Nicolas Sarkozy et sur les formes de présence de Ségolène Royal.

Que veut-on à la tête de l’Europe : du blingbling ?

Ainsi, face au président de droite, comme face à la candidate malheureuse de gauche, une même réprobation s’est fait entendre. Non, le chic des sunlights, les postures glamoureuses, les débauchages spectaculaires, l’alternance du ton ordinaire et de l’emphase rhétorique, non tout cela n’est pas souhaitable en régime démocratique.

Une société adulte qui trouve en elle-même les ressorts de sa souveraineté, c’est-à-dire le suffrage populaire, n’a que faire des effets de vedettariat et des vieux trucs de cabotin pour se sentir représentée et gouvernée. Soit.

Mais voilà que le Conseil européen a désigné, par consensus, un président du Conseil, en la personne d’Herman Van Rompuy. Premier ministre de Belgique, cet homme de compromis qui a su tirer le royaume du blocage politique désespérant où il se trouvait pris.

Un homme politique qui refuse le recours à la politique spectacle

Et que ne lit-on pas dans la presse, que n’entend-on pas sur les ondes ? Un personnage inconnu, terne, sans saveur dit-on.

S’il est inconnu, c’est parce qu’on ne se donne guère la peine de savoir ce qui se joue en Belgique. Ou, pour le dire plus nettement, cet adjectif traduit une vraie méconnaissance sur la crise belge.

S’il est terne et sans saveur, c’est parce qu’il appartient à la catégorie des hommes politiques qui ne croient pas qu’il convient de tomber dans les travers reprochés à Nicolas Sarkozy et à Ségolène Royal. C’est sans doute cela, désormais, un technocrate : un homme politique, en l’occurrence un élu, qui refuse le recours à la politique spectacle.

Que les commentateurs qui dégainent plus vite que leur ombre y prennent garde. A les lire, le « bling-bling » du Président et le burlesque de la candidate exprimeraient donc bien mieux la souveraineté populaire que l’exercice discret de l’autorité par des politiciens inconnus, ternes et sans saveur.

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  • Pascal Riché
    Pascal Riché
    Redchef Rue89
    • Posté à 15h24 le 21/11/2009
      éditeur
    • Journaliste 7
      Redchef

    Tu sembles réduire, cher Jean-Frédéric, cette question à un choix entre 1) politiciens ternes mais compétents ou 2) les politicards bling bling et incompétents.

    Un homme politique d’envergure n’est pas forcément un m’as-tu-vu insupportable. On a parlé pour ce poste de Blair (je n’aurais pas été pour), de Gonzalez, de Juncker, de Verhofstadt, de Mary Robinson... Sont-ils bling bling ?

    Tu connais l’histoire des Etats-Unis : tu sais combien la personnalité des premiers présidents a été importante pour les premiers pas de cette fédération d’Etats. Voilà pourquoi je pense que le choix de jeudi a manqué d’audace.

    Mais peut-être que dans l’état où elle est, l’Europe ne pouvait produire un Président plus « politique ». Peut-être a-t-elle besoin d’un infirmier (ou d’un « facilitateur ») plus que d’un architecte, d’un mécanicien plus que d’un homme de vision, qui risquait de faire de l’ombre, c’est vrai, aux actuels dirigeants des grands pays.

  • Schaub JF
    • Posté à 15h38 le 22/11/2009
    • Internaute 24548

    Cher Pascal,
    L’alternative entre politique spectacle et comportement gestionnaire n’est pas la vérité de la politique, cela va de soi, mais ce sont les deux vecteurs principaux de la critique politique, telle que la diffusent les media. Pour ma part, je crois bien que certaines personnalités politiques peuvent être plus chargées de symboles ou plus éloquentes que d’autres.
    Concernant le poste occupé par M. Van Rompuy, nous n’avons pas de possibilité de comparer avec d’autres titulaires du poste. Mais si l’on se réfère à la fonction de Président de la Commission, je ne crois pas que Jacques Delors aura été précédé d’une aura extraordinaire, avant ses deux mandats qui pourtant ont été inspirés par une vision de l’Europe. Nul ne sait ce qu’il adviendra de la présidence qui s’ouvre.

    Ce que je pointe, c’est simplement le fait que si nous sommes entrés dans le régime de la « démocratie d’opinion », alors la convergence entre souveraineté populaire et dispositif populiste apparaît comme une pente dominante. Qu’une partie de la presse aggrave. Face à une telle dynamique, la compétence paraît relever de l’illégitimité technocratique. Rocard a raison de répéter sur les ondes qu’on ne peut expliquer un problème complexe à coups de formules de cinq mots, sujet-verbe-complément, en moins de trois minutes-chrono !

    Si l’on accepte le jeu que tu proposes, on peut réfléchir sur les noms que tu alignes :
    - Tony Blair était irrecevable parce qu’il a sciemment menti et qu’il s’est trompé sur l’affaire irakienne, ce qui, en démocratie, mais peut-être pas en France, est disqualifiant ;
    -Felipe Gonzalez est en retrait de la politique et son brio se limite à la sphère ibérique, tant l’usage des langues européennes lui est étranger ;
    - Jean-Claude Juncker et Guy Verhofstadt, tous deux remarquables, auraient vraisemblablement suscité des commentaires à peine plus amènes que ceux qui affligent Van Rompuy, à cause du poids relatif du Luxembourg et de la Belgique à l’échelle de l’Union ;
    - reste Mary Robinson qui, sur le papier, est en effet une candidate que j’aurais accueillie avec joie, dont acte.

  • cebastyun
    cebastyun répond à Pascal Riché
    Etudiant
    • Posté à 16h52 le 22/11/2009
    • Internaute 53911
      Etudiant

    Tout à fait, je ne pense pas qu’on puisse réduire le choix du Président du Conseil européen à cette dichotomie. Il n’y a pas que deux catégories d’hommes politiques, avec d’un côté les « bling-bling » à la Sarkozy et de l’autre ceux qui sont discrets et ternes.
    Il existe également des hommes politiques avec une réelle envergure sans être pour autant ni omniprésent, ni omnipotent. Il existe des personnalités capables de donner à l’Union européenne une réelle stature au niveau international, capables à la fois de fédérer les Etats de l’Union et de s’affirmer sur la scène internationale.
    Il est vrai que ce n’est pas cette activité qui devrait relever du Conseil européen. Celui qui devrait avoir une réelle stature internationale, c’est d’un côté, le Président de la Commission européenne et d’un autre le Haut représentant aux affaires étrangères. Mais ni Barroso, ni Ashton ne répondent à cette attente. Aucun des 3 postes clés de la représentation de l’UE ne dispose de cette envergure. Chacun fait allégeance aux Etats, aucun ne cherche à faire prévaloir l’Union sur les tractations entre Etats. Il était inutile d’instituer une Présidence fixe si l’on se retrouve dans une situation identique.
    Je n’approuve absolument pas Sarkozy, mais sa présidence avait été en partie positive, par la visibilité qu’il a donné à l’UE, par son action. Mais le côté bling-bling est malheureusement resté.
    L’idéal pour l’UE serait d’avoir un Président de la Commission et un Haut représentant aux affaires étrangères charismatiques, mais les Etats, accrochés à leur souveraineté n’y sont pas prêts.

  • nafiki
    nafiki
    métamenteur -étudiant aussi-
    • Posté à 20h30 le 22/11/2009
    • Internaute 83466
      métamenteur -étudiant aussi-

    L’élection de Van Rompuy est vraiment loin d’être une surprise (depuis que le Néerlandais Balkenende s’est retiré). Pourtant, loin d’être un choix par défaut, c’est un homme politique autant qu’un politicien. Il a son agenda sur l’Europe et il saura sans doute le relativiser moyennant réélection. Alors à quoi s’attendre ? A priori à rien si j’en crois le bruit de fond.

    Les médias semblent déplorer que Van Rompuy ne se présente pas en super-héros. À écouter les commentateurs ces derniers jours, il aurait fallu une star de la politique, un pseudo-Obama qui vous éblouirait un Hu Jintao ou un Vladimir Poutine d’un regard d’un seul, tout en forçant les 27 à s’aligner en rang serré derrière la bannière étoilée et marchant au pas sur l’ode à la joie.
    Bon un européen convaincu peut être sincèrement déçu. Non, Van Rompuy n’est pas George Washington. Il n’a pas pris les armes pour l’indépendance du continent et, à ma connaissance, il ne cache pas d’esclaves dans ses manches.

    Plus sérieusement, le président du conseil (même si son rôle reste largement à définir) ne sera jamais un commander-in-chief à l’américaine et encore moins un président de la République à la française. Ce sera plus vraisemblablement un chairman. Il lui incombera de diriger les travaux du conseil. Sans être un secrétaire, on parlera moins à son endroit de pouvoir que d’influence. Dans cette configuration, je ne crois pas que les autres favoris eussent été moins ternes (Juncker comme président de l’eurogroupe automne/hiver 2008 ; Ou Blair comme émissaire du quartet au Proche-Orient... Le monde en rit encore). Les europhiles peuvent donc sécher leurs larmes.

    Les cris des commentateurs manquaient, par contre, de mesure et de recul (qualités pas réservées aux travaux d’historiens, les commentaires d’actualité aussi y ont droit). Ce consensus dans leur réactions tenait du pavlovien.
    Autant me semble légitime la déception d’un europhile, autant est curieuse la complainte générale qui a plus tenu du réflexe que de la réflexion. Vraiment, personne pour nous épargner la sombre égalité « Europe = Opacité = Déni de démocratie ».

    Passons sur une première évidence qui veut que les électeurs (qui a dit sélecteurs ?) de Van Rompuy sont des chefs d’état élus. Les tractations ne sont pas si rares en démocratie. Il n’y a qu’à aller faire un tour chez les voisins belges (vive la proportionnelle, ses accords pré- post-électoraux, ses arrangements secrets, ses négociations à huis clos jusqu’au petit matin) ou suisses (vive le fédéralisme et idem). Je ne pense pas la Belgique et la Suisse considérablement moins démocratiques que la France.

    Bref les deux ans et demi de son mandat ne suffiront pas à Herman Van Rompuy pour inventer l’eau tiède. Mais plutôt que de déplorer d’avoir un « clown » comme président (OK, le Grand Journal de Canal+ n’est pas une référence mais illustration vaut raison), on pourrait peut-être commencer à se demander ce qui nous attend.

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