WikiLeaks, la pire « agence de renseignement du peuple »

Antonin Grégoire
Journaliste internet
Publié le 27/10/2010 à 13h18


Julian Assange à Londres, le 23 octobre 2010 (Luke MacGregor/Reuters).

Vendredi 22 octobre, WikiLeaks révélait 400 000 documents sur la guerre en Irak - « Iraq War Logs » - soit la « plus grande fuite de l’histoire », a titré la presse. Ainsi les scoops seront désormais jugés au poids. C’est du journalisme à la pesée.

Et quels scoops... L’ignoble Pentagone a dissimulé la mort de 15 000 civils sur sept ans de guerre. Cela fait des mois que le site IraqBodyCount en affiche 107 000 au vu et au su de tous, mais, à 109 000, grâce à WikiLeaks, cela devient un scoop.

Des tortures dans les prisons, des compagnies militaire privées qui se comportent comme au Far West, des innocents et des civils tués par erreur chaque jour aux checkpoints... WikiLeaks révèle la « vraie » guerre paraît-il... C’est vrai qu’avant, l’Irak, ça évoquait plutôt le parfum des jonquilles et les bisous dans le cou.

WikiLeaks pour « les élus » vs. WikiLeaks pour « le peuple »

Ce sont pourtant ces scoops que révèlent Der Spiegel, Le Monde, The Guardian, The New York Times et Al Jazeera, les « élus » choisis pour la révélation. The New York Times, notamment, a pu faire un article sur les compagnies militaire privées grâce à ces documents consultables en ligne :

Incompréhensible ? Ah oui, mais, en fait, les ‘élus’, ils ont eu accès à ceci. (Voir la capture d’écran du site du New York Times)


Sur WikiLeaks, le ‘peuple’ aura droit à ceci. (Voir la capture d’écran de WikiLeaks)



Capture d’écran des ‘Iraq War Logs’ (WikiLeaks).

Une insulte pour les journalistes, du vol pour les internautes

WikiLeaks brouille le jeu mondial des médias, certes, mais pour en faire quoi ? Comment rebat-il les cartes ? En quoi Le Monde (qui réserve certains de ses articles sur les ‘War Logs’ à ses seuls abonnés) est il plus honorable qu’un autre ? Pourquoi WikiLeaks, enfant chéri, né de la culture internet, a-t-il choisi uniquement des médias papier ou télé pour donner ses documents ?

Owni.fr, le seul média web à avoir participé à l’aventure (de façon exclusivement technique) est le seul à poser la question qui fâche :

‘Pourquoi, quand on tape Blackwater ’, l’une des compagnie de sécurité privée les plus controversée, il s’affiche ‘ no results found ’ ?” (Voir l’application d’Owni.fr sur les “Iraq War Logs”)

Warlogs

Parce qu’il faut protéger les éventuelles victimes d’éventuelles représailles nous dit-on. Et par ce très juste argument, WikiLeaks redécouvre, comme par magie, l’une des vertu du secret en temps de guerre, et s’y soumet docilement.

Oui, mais WikiLeaks, à l’origine, c’était pas le type qui justement brisait les secrets ? Pourquoi se retrouve-t-on avec dans les mains des feuillets plus censurés qu’une lettre de Poilu de 1917 ? On ne comprend plus trop.

Lorsqu’on parcourt les “Iraq War Logs”...

  • pour un historien, c’est de la rage devant leur inutilité ;
  • pour un journaliste, c’est une insulte ;
  • pour un spécialiste du renseignement, c’est révoltant d’amateurisme ;
  • pour un internaute, c’est du vol.

Des lanceurs d’alerte qui finissent en prison

L’essence même de WikiLeaks était de publier des documents confidentiels en libre accès en assurant l’anonymat des “ whistleblowers ”, ces lanceurs d’alerte qui envoient des notes à WikiLeaks.

Ce sont eux qui se mettent en danger, qui agissent dans l’ombre, qui ont le courage de dénoncer ce que leur conscience ne peut accepter ; ce sont eux les héros anonymes de l’information libre. Tout le système WikiLeaks repose sur eux.


Bradley Manning

est le “whistleblower” qui a envoyé à WikiLeaks les 90 000 documents sur la guerre d’Afghanistan. Il est en prison et risque d’y rester 54 ans. On ne trouve, sur WikiLeaks, pas le moindre lien vers le comité de soutien à Manning. A peine un minuscule “ Free Bradley ” a-t-il été ajouté sur l’icône d’un centimètre carré du compte Twitter de l’organisation.

Mais attention, Julian Assange “ est menacé ”, dit-il. Il laisse cela volontairement dans le vague qu’on se nourrisse nous-mêmes des paranoïas faciles, des fantasmes de secrets et des mythes de James Bond que le monde des renseignements évoque dans l’imaginaire populaire.

Car Julien Assange présente “son” site WikiLeaks.org comme “ l’agence de renseignement du peuple ”.

Ce n’est pas parce que c’est secret que c’est vrai

Mais en matière de renseignement, WikiLeaks succombe aux pires travers des pires agences de renseignement :

  • on n’envoie pas n’importe quoi à n’importe qui, mais on sélectionne soigneusement quel renseignement pour quel destinataire ;
  • on ne noie pas le destinataire sous une avalanche de documents qu’il sera incapable de lire ;
  • on n’utilise pas la culture du secret à des fins d’auto-promotion, mais pour la protection et l’efficacité du renseignement ;
  • on ne succombe pas à la paranoïa et on évite de la propager ;
  • on évite de violer les règles arbitrairement, sans qu’aucun avantage stratégique ne vienne justifier ce viol ;
  • on reste discret et on n’étale pas sa tête à la une de tous les médias du globe ;
  • on confronte ce qui est secret et ce qui est en libre accès, car ce n’est pas parce que c’est secret que c’est vrai.

Ces rapports sont rédigés par la base du renseignement de terrain américain, et représentent les faits vus par ceux qui les rédigent, influencés par les thèses de leurs chefs.

Un document, par exemple, dit que l’Iran aide les insurgés d’Al Quaeda. Nn’importe quel expert se demandera pourquoi une puissance qui se réclame de la défense des chiites irait donner des bombes avec lesquelles Al Quaeda -sunnite- va aller faire sauter d’autres chiites. Mais puisque c’est secret, c’est que c’est vrai.

Une agence de renseignement digne de ce nom dispose d’un service de contre-espionnage qui lui permet de résister aux manœuvres d’intoxication.

Ça aurait permis à WikiLeaks, par exemple, de se demander pourquoi il reçoit des documents secrets sur le “climatgate” qui vont alimenter tous les climatosceptiques de la planète la veille du sommet de Copenhague... sur le climat.

Un scoop en or, surtout pour les lobbies pétroliers qui vont aller torpiller le “ mythe du réchauffement de la planète ”, qui s’essouffle.

Il est interdit de critiquer WikiLeaks

Ces règles, les agences de renseignement les ont apprises à force de scandales et de morts, en perdant des batailles, en échouant à prévenir des attentats, en tuant des manifestants de Greenpeace ou en mettant des Dreyfus au bagne.

WikiLeaks, d’une initiative citoyenne et sur Internet, qui a gagné de multiples prix, est devenu le joujou d’un James Bond amateur qui se croit dans un film d’espionnage.

Il est interdit de critiquer WikiLeaks. Parce que WikiLeaks, ce n’est pas du journalisme, ce n’est pas du renseignement, ce n’est plus Internet : c’est devenu de l’idéologie. Une idéologie en noir et blanc aux relents conspirationnistes, faite de gentils Assange et de méchante CIA.

Au final, le Grand Combat, c’est un chevalier de l’information libre prétendant lutter contre des terrifiantes puissances de l’ombre incapables de bloquer un pauvre site tenu par trois geeks et deux hackers. Pendant que Bradley Manning croupi en prison.

WikiLeaks voulait être le service secret du peuple, Assange en a fait un fantasme raté de ceux qu’il prétendait combattre.

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  • Abdelkrim
    Abdelkrim
    Homme libre
    • Posté à 13h34 le 27/10/2010
    • Internaute 97820
      Homme libre

    Merci, merci, merci, mille fois merci pour cette très saine mise au point. Il était tant qu’une autorité morale dise les choses de cette manière à propos de la publication de ces pseudos révélations par WikiLeaks. Car en effet, ceux qui suivent un temps soit peu les conflits irakiens et afghans, connaissent depuis belle lurette l’ampleur des dérapages, bavures et autres massacres. Et savent aussi que la guerre, c’est assez rarement le monde des bisounours.

  • Corti
    Corti
    Onaniste Otaku
    • Posté à 13h35 le 27/10/2010
    • Internaute 46986
      Onaniste Otaku

    Y’a sûrement une part de vrai dans ce que vous racontez, mais bon, je préfère que WikiLeaks existe plutôt qu’il n’y ait rien comme avant. Après, si ces travers s’amplifient, je me réserve le droit de faire évoluer ma position sur la question.

    En attendant, WikiLeaks permet de prouver de manière plus « officielle » -vu que ce sont des documents administratifs- ce qui a toujours été dit de manière officieuse. Ca reste une meilleure opportunité pour demander des comptes aux responsables que des informations basées sur des rumeurs ou des on-dit..

  • blogueurinfluent
    blogueurinfluent
    Embêtant
    • Posté à 13h37 le 27/10/2010
    • Internaute 84495
      Embêtant

    C’est bien de ne pas sanctifier WikiLeaks, mais il ne faut pas résumer ce site à des « opérations » hasardeuses comme celle-ci. Sans WikiLeaks, on n’aurait jamais entendu parler du traité Acta, qui est quand même l’invention d’une loi mondiale sur le copyright et les brevets écrite discrètement par des philanthropes tels que Bayer, Monsanto, Warner ou autres du même genre. Wikileaks diffuse des millions de documents, certains sont utiles, d’autres pas tellement, on n’en est qu’au début. Le fait de fournir les documents de manière un peu « brute » fait que Wikileaks n’est pas une société de presse mais juste un diffuseur de données, même pas d’information, de données. Aux journalistes, graphistes et chercheurs d’y retrouver leurs petits.

  • Tofraziel
    Tofraziel
    Orwellien
    • Posté à 13h56 le 27/10/2010
    • Internaute 42678
      Orwellien

    Article salutaire, même si évidemment vous allez être taxé de suppôt de la CIA (voire des sionistes) par les wikileakolâtres...

    On attend tout de même les « révélations » de ce site sur d’autres pays que les Etats-Unis, comme par exemple la Chine, la Russie, etc. Il semblerait que cela arrive, car au sein de wikileaks la personnalité d’Assange, obsessionnel anti-US, serait contestée...

  • unagi-
    unagi-
    卑語
    • Posté à 13h57 le 27/10/2010
    • Internaute 24252
      卑語

    « Se positionner pour ou contre WikiLeaks n’est pas ce qui importe le plus. WikiLeaks est là, et restera jusqu’à ce qu’il se saborde lui-même ou qu’il soit détruit par ceux qui s’opposent à ses opérations. Notre objectif est plutôt d’essayer d’évaluer pragmatiquement ce que WikiLeaks peut – et peut-être, qui sait, doit – faire, et aider à formuler comment nous pouvons nous relier et interagir avec WikiLeaks. Malgré tous ses défauts, contre vents et marées, WikiLeaks a rendu un fier service à la transparence, à la démocratie et à l’ouverture. Nous aimerions qu’il soit différent, mais comme diraient les Français, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. La surdose d’information est aujourd’hui un fait. On peut s’attendre à ce que cette surabondance continue d’augmenter de façon exponentielle.

    Organiser et interpréter cet Himalaya de données est un défi collectif, qu’on le nomme WikiLeaks ou non. »

    Un article sur ownii que vous avez du rater

  • Feelkarma
    Feelkarma
    Perplexe
    • Posté à 14h15 le 27/10/2010
    • Internaute 97286
      Perplexe

    Article très intéressant, mais j’ai un peu de mal à comprendre lce que vous reprochez à Wikileaks en substance. De ne pas avoir sélectionné les documents à publier mais, en même temps, de trop les censurer ? De ne pas préciser « l’avantage stratégique » de la prétendue violation de règles, qui pourtant semble évident ? De ne pas avoir de service de contre-espionage efficace ? D’être trop médiatique ?
    Pourtant, Wikileaks ne prétend ni être une alternative à la CIA, ni à Rue89, ni au Monde. Le fait que tout le monde savait n’est pas vraiment pertinent : ces documents prouvent que ceux qui démentaient les faits, ou qui démentaient avoir su, savaient aussi. Et ça, c’est fondamental. La différence entre les 109 000 de Wikileaks et les 107 000 d’Iraqbodycount, c’est que les 109 000 de Wikileaks proviennent des pepétrateurs eux-mêmes - ceux-là mêmes qui démentaient compter.
    Enfin, il y a une certaine contradiction dans vos reproches à Wikileaks : la prétendue implication de l’Iran est mentionnée dans un document publié, pas par Wikileaks. Le fait que la personne qui a écrit ce document soit fiable, ait les bonnes connaissances ou soit compétentes pour émettre le jugement est important. C’est un travail de renseignement, c’est un boulot de journaliste, mais je ne vois pas en quoi Wikileaks aurait tort de le publier ce document simplement parcequ’ils n’ont pas les moyens ou les ressources d’apprécier la fiabilité, l’intelligence ou l’état d’esprit de la source.
    Pour conclure, vous ne pouvez, sans vous contredire, reprocher à Wikileaks à la fois de fournir trop de documents sans suffisament les sélectionner, de trop les censurer, de ne pas assez les expliquer, de trop les étaler etc.
    Je serais plutôt tenté de considérer que Wikileaks fournit à nos médias, parfois eux-même « embedded » en Iraq et trop souvent timorés et prones à l’autocensure (pas Rue89 !), une masse de documents en leur laissant le soin de les interpréter. Il s’agit peut-être d’un nouveau maillon dans la chaine de l’information. Certains (ex. Robert Fisk de l’Independent) en font un usage journalistique cohérent et intelligent.
    Quand à nous, lecteurs, nous en savons plus aujourd’hui qu’hier grâce à Wikileaks, et, malgré leurs indéniables tares, je leur en suis reconnaissant.

  • unagi-
    unagi-
    卑語
    • Posté à 14h31 le 27/10/2010
    • Internaute 24252
      卑語

    Premiere approximation

    I - on n’envoie pas n’importe quoi à n’importe qui, mais on sélectionne soigneusement quel renseignement pour quel destinataire.
    Wikileaks et méthodologie :

    le site Wikileaks faisait la une des journaux du monde entier en publiant 90 000 rapports secrets sur la guerre en Afghanistan. Ce scoop, Wikileaks ne l’a pas sorti seul. Il s’est associé à trois grand médias traditionnels, le New York Times aux Etats-Unis, Der Spiegel en Allemagne et The Guardian en Grande-Bretagne. Un partenariat inédit dans l’histoire des médias et qui marque peut-être le début d’une nouvelle collaboration entre deux univers que l’on oppose la plupart du temps.

    Leur mission : vérifier, trier, hiérarchiser l’information brute dont le site disposait, ces fameux 90 000 warlogs impossibles à lire dans leur ensemble. Le New York Times, The Guardian et Der Spiegel lui offrait en plus un gage de légitimité.

    Julian Assange n’a pas choisi ces journaux par hasard. Ce sont, disait-il dans une conférence de presse lundi 26 juillet, « les trois meilleurs journaux d’investigation au monde ». Ce sont aussi des institutions, des médias largement diffusés et reconnus au-delà de leurs frontières.

    La qualité de la rédaction web de ces trois médias a sans doute également joué. Sur le site dédié de Wikileaks, les « warlogs » sont à peine classés. Le site The Guardian a, lui, effectué un travail de titan : sélection de quelques centaines de warlogs, cartes interactives, nombreuses analyses s’appuyant sur les rapports. David Leigh, responsable des enquêtes du Guardian, s’est même fendu d’une vidéo expliquant la démarche éditoriale du site … Le New York Times est plus sélectif, se limitant à quelques sujets. Der Spiegel a privilégié les analyses rigoureuses, mais un peu austères.

  • lateo
    lateo répond à Duc du Granlac
    informatique et compagnie
    • Posté à 15h02 le 27/10/2010
    • Internaute 100108
      informatique et compagnie

    et je suis mort de rire :
    - quand wikileaks lâche les infos sans les censurer, tout le monde ou presque crie au scandale, et je me sentais alors bien seul à les défendre en arguant du fait que dans le cas contraire ils seraient accusés de manipulations des données.
    - quand wikileaks se plie à la demande d’auto-censure, les mêmes crient encore au scandale.

    C’est quand même très drôle ^^

  • Jean-no
    Jean-no répond à yami
    très occupé
    • Posté à 17h37 le 27/10/2010
    • Internaute 48490
      très occupé

    Mais justement, ce n’est pas du journalisme ! Les warlogs sont illisibles, Wikileaks les « libère », aux journalistes et aux chercheurs d’en tirer quelque chose ensuite.
    Il est assez rare que l’on nous montre des données brutes, du reste, beaucoup de gens « très bien » se chargent de décider à notre place de ce qu’il convient de « synthétiser ».

  • Antonin Grégoire
    Antonin Grégoire répond à Azrael
    Journaliste internet
    • Posté à 18h28 le 27/10/2010
    • Journaliste 76691
      Journaliste internet

    Je demande justement à monsieur Assange de ne pas « m’épargner » les recherches, ni à moi, ni à vous, ni à qui que ce soit

    Je ne prétend pas décider de qui a le droit de voir quoi je dénonce juste un fait que personne ne semble voir :

    WikiLeaks est mort le jour où il a décidé de publier des documents censurés

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