Négocier avec Kadhafi, c'est nier la révolution en Libye

Antonin Grégoire
Journaliste internet
Publié le 29/03/2011 à 12h10


Face aux bombardements de l’Otan, les appels se multiplient pour trouver une issue au conflit. La Turquie propose de se faire l’intermédiaire entre les parties et l’Italie propose un plan de cessez-le-feu prévoyant l’exil de Kadhafi (au Soudan par exemple) et une négociation entre les révolutionnaires et les tribus afin d’ouvrir une porte sur l’avenir politique de la Libye.

Derrière cette introduction sympathique et pseudo-humaniste, examinons les conséquences sur le terrain d’une « solution négociée » et d’un cessez-le-feu en Libye :

  • les « parties » que l’on voudrait faire négocier n’existent pas dans la réalité. Il y a d’un côté le dictateur, de l’autre la révolution.

    Le but du premier est d’écraser la révolution dans le sang et le but de la seconde est d’enlever Kadhafi de son trône. Si Kadhafi était une « partie » avec des partisans et un corps politique, il n’aurait pas eu besoin de faire bombarder ses propres villes, capitale incluse, pour se maintenir au pouvoir.

    En d’autres termes, diviser le pays entre la révolution d’un côté et le dictateur de l’autre est totalement impossible : on ne va pas proposer d’échanger Syrte à l’est contre Misruta à l’ouest ;

  • un cessez-le-feu revient à geler les positions militaires. En clair, créer deux zones, on ne sait pas trop bien comment, mais l’une sera révolutionnaire, l’autre inévitablement dirigée par le successeur de Kadhafi, c’est-à-dire un autre colonel ou l’un de ses fils.

    Prévoyant, Seif al-Islam Kadhafi, fils de Kadhafi, a déjà commencé discrètement à mettre son plan de « négociation » sur la table. Ce qui va se passer dans la seconde zone sera l’épuration de toute opposition avec torture et viols, mais si Seif al-Islam s’y prend avec assez de discrétion et de contrat pétrolier, ça passera tout seul ;

  • Kadhafi a déjà proclamé deux cessez-le-feu qu’il n’a pas respectés. Rien n’indique non plus que les rebelles accepteront de rester sagement dans leur zone à regarder les Libyens se faire massacrer de l’autre côté.

    Il faudra donc faire appliquer le cessez-le-feu en envoyant des troupes au sol, ce qu’on s’était promis de ne pas faire et dont ne veulent pas entendre parler les Libyens. Ces troupes seront, selon l’usage, d’honnêtes casques bleus qui passeront les prochaines années à détailler les atrocités dans des rapports au Conseil de sécurité ;

  • l’Italie propose une négociation sur le départ de Kadhafi avec les rebelles et les tribus. Dans les faits, négocier l’exil de Kadhafi revient à lui garantir ainsi qu’à sa famille des jours heureux à l’abri de toute justice Libyenne ou internationale qui chercherait à lui faire répondre de ses crimes. Possible qu’on propose aussi de dégeler ses comptes bancaires pour l’aider à le convaincre. Il partirait alors en vie, amnistié et avec l’argent.

Quant à amener les leaders tribaux à la table des négociations, c’est leur accorder un rôle politique sans commune mesure avec leur poids réel. Les fameuses tribus dont on nous explique qu’elles sont le squelette et l’essence de l’âme libyenne, n’ont joué qu’un rôle de deuxième, voire de troisième plan dans la révolution. Elles n’ont brillé ni par leur soutien à celle-ci, ni par leur défense de Kadhafi. Mais puisqu’il faut que la Libye soit tribale, alors mettons y des tribus.

Sur la Libye, l’orientalisme du regard occidental

C’est aussi consacrer dans la réalité politique de l’après-Kadhafi les visions racistes et orientalistes des Occidentaux sur la Libye. Visions reposant exclusivement sur de l’orientalisme du style de Percy Kemp : « avorton en arabe, c’est à l’origine celui qui a été exclu de la tribu », donc on voit bien que comme ces gens parlent arabe, ils doivent avoir un fonctionnement tribal.

De cette bouillie intellectuelle, ingérée et digérée par les décideurs politiques, va naître une réalité politique sous forme de table de négociation où la révolution libyenne devra discuter de l’avenir du pays avec les leaders tribaux. Ce phénomène de l’Occident façonnant l’Orient selon des mythes imposés a été théorisé par Edward Saïd comme étant « l’orientalisme ».

Gageons que si une solution n’est pas trouvée (comprendre : si les tribus et Kadhafi n’ont pas ce qu’ils veulent), on parlera de guerre civile et les orientalistes reviendront nous expliquer que l’essence de la Libye est tribale, que l’essence de la région c’est la guerre et que l’essence de l’Arabe, c’est de ne pas pouvoir accéder a la démocratie.

Seif al-Islam, comme un poisson dans son bocal, pourra apparaître comme le seul capable de comprendre son peuple si primaire et avancer la nécessité de le tenir d’une main ferme durant la transition démocratique. Celle-ci s’éternisera aussi longtemps que l’Arabe sera réticent à la démocratie et que le Libyen sera tribal.

Kadhafi va gagner, la révolution ne peut pas marcher

En réalité, les appels à une « solution négociée » ou à un cessez-le-feu, plus globalement tous les appels anti-guerre, sont basés sur une croyance fondatrice : la Libye, ça ne peut pas marcher.

Kadhafi est bien meilleur que ces pauvres demeurés de révolutionnaires qui mettent leur gilet pare-balles à l’envers, qui fument des joints, qui tiennent les lance-roquettes du mauvais côté, qui partent se battre avec des cutters ou qui font leur prière comme des cons pendant que Kadhafi, lui, envahit sérieusement avec du bon matériel russe. C’est dans Le Monde et c’est aussi dans Libération. Avertissement : la lecture donne la nausée.

Kadhafi est plus malin : il a l’agilité intellectuelle et la finesse du marchand de tapis (c’est écrit noir sur blanc dans Le Monde).

Il sait manier le complexe échiquier politique tribale, il sait jouer parfaitement des ressorts de la psychologie de l’Arabo-musulman. Cet Arabo-musulman unique et identique de Tripoli à Kaboul en passant par Bagdad. L’Arabe dont la seule raison d’être sur terre est la haine de l’Occident.

C’est cet Arabe décrit par Percy Kemp ou Rony Brauman qui, sitôt qu’on lui vendra de la menace impérialiste et coloniale, oubliera la torture, le viol de ses filles et l’assassinat de ses fils pour faire bloc avec son dictateur chéri contre l’Occident impérialiste.

Toutes ces positions autoproclamées pacifistes ont en commun la négation de la révolution libyenne. Dès lors qu’on nie la révolution libyenne, on peut voir une guerre civile à laquelle il faudrait mettre un terme. Dès lors qu’on nie la révolution libyenne, la comparaison avec l’Irak et l’Afghanistan saute aux yeux. Dès lors qu’on nie la révolution libyenne, on peut dire comme Rony Brauman ou Erdogan : « Je ne crois pas à la démocratie par les bombes. »

Il n’y a qu’en niant la révolution libyenne qu’on peut croire, enfin, qu’Obama est similaire à Bush, que l’Occident ne sera qu’impérialisme et que l’Orient ne sera que guerre civile et dictature. Le monde sera horrible mais enfin, les pessimistes auront gagné.

Contre ceux-là, il n’y a qu’un mot : révolution !

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  • Innsa
    • Posté à 12h56 le 29/03/2011
    • Internaute 28859

    « En réalité, les appels à une “ solution négociée ” ou à un cessez-le-feu, plus globalement tous les appels anti-guerre, sont basés sur une croyance fondatrice : la Libye, ça ne peut pas marcher. »

    Merci pour tous ceux qui à travers le monde pensent que la guerre n’est pas et n’a jamais été une solution pour apporter la démocratie dans un pays.

    En suivant votre raisonnement, je pense que le monde serait en cendre depuis longtemps.

    sinon, quelques remarques :

    1 : ce qui se passe en Libye n’est pas une révolution. La révolution on l’a observé en Tunisie et en Égypte, on l’observe en ce moment en Syrie. Ce sont des populations désarmés qui se soulèvent contre un dictateur. En Libye, ce sont des gens armés (armes lourdes) qui se battent pour faire tomber le pouvoir. Ce n’est pas du tout la même chose. En France si nous manifestons par millions contre le pouvoir en place, on peut parler de révolution. Si des gens de Marseille s’arment pour prendre les villes unes par unes jusqu’à paris, ce n’est pas la même chose.

    2 : Avant l’intervention militaire, des propositions de médiation ont été rejetés par la France qui voulait absolument aller en guerre (Celle de Chavez et le L’union Africaine)

    3 : Je ne suis pas pro Kadhafi, mais reste convaincu que si on commence a aider ouvertement et légalement des rebellions armés a faire tomber des dictateurs (sous couvert comme vous dites de pseudos humanisme), le nombre de conflits sur la planète serait multiplié par 10.

    Commençons d’abord par arrêter de soutenir certains dictateurs, ensuite on songera à en éliminer d’autres

  • Central Scrutennizer
    Central Scrutennizer répond à Anastaze
    Scrutennizant
    • Posté à 16h41 le 29/03/2011
    • Internaute 77982
      Scrutennizant

    Je vous rejoins sur ce point.
    J’y ajouterais qu’il n’est pas seulement un dictateur sanguinaire, mais aussi terroriste. (Locherby ça rappelle des choses ?).
    A l’heure où l’on emprisonne ou interpelle un peu n’importe qui pour ce motif (Julien Coupat en sait quelque chose), va-t-on négocier et laisser libre un terroriste clairement identifié qui n’aura de cesse de reprendre ses activités et de faire couler le sang ?

    Comme je l’ai déjà exprimé lors du premier article sur Kadhafi -et malgré que je sois farouchement opposé à la peine de mort- son incarcération serait une bonne chose, sa mort : un soulagement pour tous.

  • phroz
    phroz
    it's aliiiive !
    • Posté à 19h04 le 29/03/2011
    • Internaute 115548
      it's aliiiive !

    1/ Tout conflit s’achève toujours par une négociation. On n’y échappera donc pas. Autant commencer à y réfléchir et à s’y préparer.

    2/ En situation de conflit, on négocie toujours avec un adversaire : l’objectif étant justement de cesser d’être des adversaires.
    La question est donc : avec qui choisira-t-on et acceptera-t-on de négocier ?

    3/ Hé oui. Ce ne sont pas les bombes qui font les démocraties. Ce ne sera pas plus le cas en Libye qu’en Irak et en Afghanistan. La guerre a pour but d’abattre un ennemi. Ni plus ni moins. Ce n’est pas la guerre qui assure l’existence de lois, de droits et de libertés dignes d’une démocratie.
    Il n’y aura de véritable démocratie en Libye, comme en Irak, qu’une fois que la guerre aura cessé et que le peuple et ses représentants pourront se mettre à l’oeuvre.

    4/ Vos points « Sur la Libye, l’orientalisme du regard occidental » et « Kadhafi va gagner, la révolution ne peut pas marcher » ne sont qu’un ramassis de propos caricaturaux dont le seul rôle est de dénigrer tout discours qui diffère du vôtre, sur le mode « qui dit le contraire est un ennemi de la révolution libyenne ». C’est de la rhétorique de propagandiste pas de l’argumentation journalistique. En matière de « bouillie intellectuelle », vous vous y connaissez.

    5/ Appeler à la révolution et à la poursuite des combats quand on est le cul assis sur sa chaise, bien au chaud, inutile de dire ce que j’en pense...
    Continuez à lire Clausewitz. Pendant ce temps, d’autres se battent et risquent leur peau.

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