Tchèque, chic et choc

Déboires d'un Tchèque sans provisions

Des chefs d’Etat succombent à la folie entre les murs du Château de Prague

Martin Danes
Journaliste et écrivain tchèque
Publié le 09/05/2012 à 10h18

La vue nocturne du Château de Prague (Wikimedia Commons/CC)

Les Français viennent d’élire leur Président pour les cinq années à venir. Les Tchèques en feront autant en janvier prochain, pour la première fois au suffrage universel direct.

Cependant, les prérogatives du chef d’Etat dans un régime parlementaire classique qu’est la République tchèque sont limitées. Moins il a de pouvoir, plus spacieux et noble est son siège. Fondé au IXe siècle par les Premyslides régnant sur la Bohême, le Château de Prague devait par deux fois être promu en siège d’empereurs de Saint-Empire romain germanique. Son impressionnante silhouette qui domine la ville sur plus d’un demi-kilomètre de long aurait inspiré Franz Kafka lors de l’écriture de son Château. Par ailleurs, le nom très officiel du Château de Prague en tchèque est précisément celui-ci : Hrad (« Le Château »).

Siège présidentiel depuis 1918, Le Château abrite entre ses murs les chefs d’un État qui rétrécit sans cesse en superficie et en nombre d’habitants ; les vastes espaces réservés aux Présidents ne subissent eux aucune réduction.

Les monarques et les Présidents qui disposent d’une magnifique vue sur la ville, en contrebas, n’en sont pas moins isolés. Après un examen détaillé des carrières de ces locataires prestigieux, on arrive à la conclusion un doigt effrayante : leur santé psychique est souvent gravement atteinte à l’issue de leurs mandats.

Rodolphe II, le premier grand fou du Château

Entre le XVIe et le début du XXe siècle, les chefs d’État évitaient soigneusement Le Château, à une exception près : Rodolphe II, l’empereur de la famille des Habsbourg l’a choisi en 1583 pour son siège. Sans trop se soucier de politique, il s’y est entouré d’artistes, d’astronomes (dont Tycho Brahe et Johannes Kepler) et d’alchymistes cherchant à fabriquer de l’or. Il y a petit à petit sombré dans la folie puis s’est fait chasser du trône, en 1611, par son frère Matthias 1er, qui allait déménager la couronne à Vienne.

En 1918, Le Château est devenu un sanctuaire républicain. Emile Hacha, éminent magistrat d’une Tchécoslovaquie démocratique, a été élu Président peu après les accords de Munich de 1938. A l’arrivée des armées hitlériennes à Prague, en mars 1938, il est devenu chef du Protectorat de Bohême et de Moravie. Relégué au rôle d’un président fantoche, son état mental s’est fortement détérioré durant les années 1940 ; lorsque, en mai 1945, du Château on l’a directement expédié en prison, il était tellement rongé par la démence qu’il savait à peine où il se trouvait.

Les tristes fins des derniers Présidents communistes

Le général Ludvik Svoboda, héros des batailles de la Seconde guerre mondiale, a été élu Président tchécoslovaque en mars 1968. Depuis Le Château il a regardé les chars russes envahir Prague. Au bout de quelques années, l’état de sa santé, physique et mentale, s’est à tel point dégradé qu’il est devenu incapable d’exercer ses fonctions. Face à son refus obstiné d’abdiquer, il a subi une humiliation suprême : il s’est fait priver de son office, en raison de maladie, par le parlement tchécoslovaque en 1975.

Son successeur Gustave Husak a vécu entre les murs du Château jusqu’à l’arrivée de Vaclav Havel, en janvier 1990. S’il n’est point intervenu dans les événements de novembre 1989 à Prague, c’est que sa sénilité ne le lui permettait plus…

Les deux Vaclav (Havel et Klaus) au Château

A la différence de ses prédécesseurs, Vaclav Havel ne s’est jamais installé dans l’enceinte du Château, vivant toujours dans un appartement situé en ville. Ceci a probablement freiné la lente détérioration de ses forces psychiques, lors de ses treize années en fonction.

En revanche, les dix années que son successeur Vaclav Klaus aura bientôt passées au Château semblent avoir déjà atteint sa jugeote. Ayant d’abord été critique ardent de l’Union européenne dont il avait refusé de hisser le drapeau sur ses toits, il a fini par devenir âpre critique de tout et de tous, excepté ses proches collaborateurs aux opinions bizarres et souvent extrêmes, d’un autre temps. La plupart des Tchèques attendent avec impatience le mars 2013 où il devra quitter Le Château.

Néanmoins, le problème ne sera guère réglé par son départ. Quand les Tchèques comprendront-ils qu’il faudra déménager leurs premiers magistrats du Château en vue de protéger la santé de ces derniers ?

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  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)
    • Posté à 10h57 le 09/05/2012
    • Internaute 86881
      impavide devant les ruines de (...)

    Une malédiction kafkaïenne ?
    En tous cas, merci pour cet article qui nous change des débilités franchouillardes (et assez bananières) d’une période post-électorale.

    • Jy-38
      Jy-38 répond à TienTien
      I'm not there I'm gone
      • Posté à 15h46 le 09/05/2012
      • Internaute 32433
        I'm not there I'm gone

      De là à faire le parallèle avec les 2 clowns jumeaux qui font tourner la tête à ce pauvre K., il n’y a qu’un pas...

  • LienRag
    • Posté à 17h25 le 09/05/2012
    • Internaute 34767

    « Ceci a probablement freiné la lente détérioration de ses forces psychiques, lors de ses treize années en fonction. » (à propos de Vaclav Havel)

    De quelle détérioration parlez-vous ?

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à LienRag
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 18h32 le 11/05/2012
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      Je ne comprends pas très bien le sens de votre question. Force est de constater que lors des dernières années - et surtout les derniers mois - avant sa mort, Vaclav Havel était considérablement diminué, sur tous les plans... et n’oubliez pas que ce n’est qu’à lui, parmi les quatre derniers chefs d’Etat qui ont passé par les murs du Château, que je concède qu’il soit en partie resté épargné par la malédiction des lieux.

    • TienTien
      TienTien répond à LienRag
      impavide devant les ruines de (...)
      • Posté à 21h19 le 09/05/2012
      • Internaute 86881
        impavide devant les ruines de (...)

      Je me souviens bien des déclarations...disons intempestives ou peu à propos lors de ses dernières apparitions en public.

  • psych0Dad
    psych0Dad
    sociopathe
    • Posté à 17h35 le 09/05/2012
    • Internaute 81504
      sociopathe

    > En revanche, les dix années que son successeur Vaclav Klaus aura bientôt
    > passées au Château semblent avoir déjà atteint sa jugeote. Ayant d’abord été
    > critique ardent de l’Union européenne dont il avait refusé de hisser le drapeau
    > sur ses toits

    Refuser la soumission a l’UE me semble au contraire un signe de parfaite lucidite. Je m’inquiete plus pour la sante mentale des tenants de la rigueur a tout prix et des admirateurs inconditionnels du « modele allemand ».

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à psych0Dad
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 18h34 le 11/05/2012
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      Monsieur, peut-être que vous avez raison. En tout cas, dans ma formulation je ne voulais pas établir un lien entre la jugeote défaillante de monsieur Klaus et le fait qu’il n’a pas hissé le drapeau européen sur les toits du Château. C’est la fin de ma phrase (que vous ne citez plus) qui se réfère aux problèmes de la jugeote de monsieur Klaus.

  • FericJaggar
    FericJaggar
    La réalité, c'est ce qui (...)
    • Posté à 20h09 le 09/05/2012
    • Internaute 67506
      La réalité, c'est ce qui (...)

    Article intéressant, mais vous auriez pu évoquer la deuxième « défenestration de Prague » dans ce même Hradčany qui est tout de même l’évènement qui a conduit à la guerre de Trente Ans. Le Château est peut-être maudit, effectivement...

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à FericJaggar
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 09h02 le 10/05/2012
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      Merci pour votre remarque, très juste !

      • FericJaggar
        FericJaggar répond à Martin Danes
        La réalité, c'est ce qui (...)
        • Posté à 09h17 le 10/05/2012
        • Internaute 67506
          La réalité, c'est ce qui (...)

        Ceci étant, j’aimerais beaucoup visiter ce château et la ville de Prague dans son ensemble, qui semble être aussi magnifique qu’on le dit !

         
        • Martin Danes
          Martin Danes répond à FericJaggar
          Journaliste et écrivain tchèque (...)
          • Posté à 09h59 le 10/05/2012
          • Journaliste 66921
            Journaliste et écrivain tchèque (...)

          Vous n’avez qu’à venir. Le trajet en avion depuis l’aéroport de Roissy prend un peu plus d’une heure...

        • PaulTron
          PaulTron répond à FericJaggar
          Ce champ sera visible par tous (...)
          • Posté à 10h42 le 10/05/2012
          • Internaute 168564
            Ce champ sera visible par tous (...)

          Je trouve la ville bien plus intéressante que le château ; Mais la vue depuis le château est magnifique.

        2 autres commentaires
  • jino83
    • Posté à 23h25 le 09/05/2012
    • 159282

    Malédiction ? C’est peut être un truc bien réel et très bête du genre une plomberie d’époque qui contamine l’eau , des vielles peintures ou tissus qui dégagent des trucs pas bon , allez savoir .

  • PaulTron
    PaulTron
    Ce champ sera visible par tous (...)
    • Posté à 10h49 le 10/05/2012
    • Internaute 168564
      Ce champ sera visible par tous (...)

    C’est certainement pour cette malédiction que Reinhard Heydrich s’est installé au château....

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à PaulTron
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 23h44 le 11/05/2012
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      Je dois vous corriger : Le Château est resté le siège du Président tchèque tout au long de l’existence du Protectorat sous la tutelle allemande. D’ailleurs j’en parle dans mon article : c’est Emile Hacha qui à l’époque occupait ces lieux, et qui l’a payé au prix fort... Reinhard Heydrich, lui, siégeait au Palais Cernin tout proche, autrefois (et aujourd’hui de nouveau) le siège du Ministère des affaires étrangères.

      • PaulTron
        PaulTron répond à Martin Danes
        Ce champ sera visible par tous (...)
        • Posté à 10h32 le 12/05/2012
        • Internaute 168564
          Ce champ sera visible par tous (...)

        Il me semblait que son quartier général était dans ce château.

         
        • Martin Danes
          Martin Danes répond à PaulTron
          Journaliste et écrivain tchèque (...)
          • Posté à 11h36 le 12/05/2012
          • Journaliste 66921
            Journaliste et écrivain tchèque (...)

          Je vous assure que non. Votre erreur peut être due à la confusion fréquente entre Le Château (« Hrad ») et Le Hradschin (« Hradcany » en tchèque) qui est le quartier du Château. Le siège du « Protecteur » allemand se trouvait bel et bien dans le Hradschin mais pas dans Le Château même !

          • PaulTron
            PaulTron répond à Martin Danes
            Ce champ sera visible par tous (...)
            • Posté à 13h00 le 12/05/2012
            • Internaute 168564
              Ce champ sera visible par tous (...)

            C’est cela. J’ai confondu les deux noms.
            Faut dire que ces Tchèques ne font pas d’efforts, quand on va à Prague avec un plan de Paris, il n’y a pas une rue qui correspond ! : -)

            • Martin Danes
              Martin Danes répond à PaulTron
              Journaliste et écrivain tchèque (...)
              • Posté à 10h05 le 13/05/2012
              • Journaliste 66921
                Journaliste et écrivain tchèque (...)

              J’ai des problèmes comparables à Paris... allant des règles intérieures des piscines jusqu’à la langue, en passant par la culture de bière, on dirait que vous, les Français, refusez de vous adaptez aux Tchèques !

        3 autres commentaires
  • titou31
    titou31
    titou31
    • Posté à 14h50 le 10/05/2012
    • Internaute 33796
      titou31

    « Cependant, les prérogatives du chef d’Etat dans un régime parlementaire classique qu’est la République tchèque sont limitées. “

    Et bien figurez-vous que c’est aussi le cas en France. Seulement, l’élection au suffrage universel direct, qui est venu dans un deuxième temps, a tout chamboulé : la légitimité conféré par cette élection par tous les français, lui a conféré le pouvoir politique qu’il a aujourdhui. Beaucoup de pouvoir considéré avant comme symbolique (comme la notion de ‘chef de l’état’), sont devenus concrets et opérationnel !

    Je suis curieux de voir si la même mue s’opérera République tchèque. Ce changement est peut-être beaucoup moins anodin pour votre pays qu’il en a l’air !

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à titou31
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 18h51 le 11/05/2012
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      Vous avez raison dans votre description des faits historiques en France. Cependant je ne crois pas que la Tchéquie aille suivre l’exemple français. Il y a un petit détail qui diffère d’une constitution à l’autre : c’est la prérogative présidentielle de dissoudre le parlement. Le président tchèque n’en a pas et n’en aura toujours pas quand il sera élu au suffrage universel direct. Ce détail fait aussi la différence entre disons le président français et son homologue autrichien : les deux sont élus au suffrage universel direct mais alors que l’un accapare tout le pouvoir dans l’Etat pour lui, l’autre reste un simple « poseur de fleurs ».

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