Tchèque, chic et choc

Déboires d'un Tchèque sans provisions

Présidentielle tchèque : le hobereau a battu le prince

Martin Danes
Journaliste et écrivain tchèque
Publié le 28/01/2013 à 16h05

Milos Zeman, le président tchèque élu (Wikim&eacute ; dia Commons/CC/Draceane)

Le samedi 26 janvier, le candidat de l’opposition Milos Zeman a emporté le second tour de la première présidentielle tchèque au suffrage universel direct.

Avec dix points d’avance sur son rival Karel Schwarzenberg, il a recueilli presque 55 pour cent de voix. Le 8 mars prochain, il relaiera ainsi Vaclav Klaus au Château de Prague, siège des présidents de la République.

L’ex-premier ministre social démocrate, Milos Zeman (69 ans, son patronyme voulant dire «  hobereau  » en tchèque), a basé sa campagne sur la défense des victimes de la crise économique et des politiques de rigueur appliquées par la coalition des droites au pouvoir.

Schwarzenberg, l’homme du sérail pas très diplomate

Karel Schwarzenberg (75 ans), prince de son état et chef du TOP 09, parti membre de la coalition, a qui la dynamique électorale donnait un léger avantage à l’issue du premier tour, a depuis perdu le souffle, accumulant des gaffes et des erreurs stratégiques.

Il a défendu becs et ongles la politique du gouvernement, très impopulaire. Il a en plus commis l’extrême imprudence de critiquer « les décrets Benes » qui, en 1946, ont légalisé le transfert de quelques deux millions d’Allemands des Sudètes vers l’Allemagne. A propos de leur signataire, Edvard Benes, dernier président tchécoslovaque démocratiquement élu avant la prise de pouvoir par les communistes, en 1948, Schwarzenberg a déclaré que, de nos jours, il aurait sûrement été traduit devant le tribunal de La Haye pour cet acte.

Les vieilles générations des Tchèques et les habitants de province étant très sensibles à ce sujet-là, l’état-major du candidat rival n’a pas hésité une seconde pour engager une attaque frontale contre le prince Schwarzenberg. D’après les annonces anonymes publiées dans la presse, ce représentant d’une vieille aristocratie germano-tchéque qui avait passé une majeure partie de sa vie en Autriche n’aurait souhaité rien de moins qu’une révision des résultats de la seconde guerre mondiale.

Zeman, le rebelle narcissique

Par conséquent, beaucoup ont opté pour Zeman «  le hobereau  » comme pour un «  moindre mal  ». Ceci malgré le fait que parmi les sponsors de sa campagne figure le chef de la filiale tchèque de Lukoil, la géante compagnie pétrolière russe, que son entourage compte quelques entrepreneurs pragois douteux, que lui-même ait un faible pour la becherovka et d’autres spiritueux et que son narcissisme et son agressivité verbale envers ses détracteurs en fassent un véritable sosie du président sortant, Vaclav Klaus.

Et, en effet, malgré le fossé idéologique qui les sépare, le président sortant a entre les deux tours ouvertement plaidé pour Zeman  ; il a parallèlement dénoncé Schwarzenberg comme «  le candidat de l’étranger  ».

Quelques jours avant le vote, Milos Zeman a sorti son dernier atout. «  Le cabinet Petr Necas devrait démissionner et les élections anticipées devraient avoir lieu », a-t-il déclaré. Le conditionnel était bien indispensable, car les pouvoirs du président tchèque sont limités et celui-ci n’a pas le droit de dissoudre le parlement. La flèche n’a pourtant pas manqué sa cible. D’après un récent sondage, le gouvernement Necas n’aurait recueilli que 8% d’opinions favorables  ; or, Schwarzenberg y occupe la double responsabilité du ministre des Affaires étrangères et du «  premier vice-premier ministre  ».

Après la publication des résultats, samedi après-midi, le président sortant Klaus, heureux, a emprunté à son prédécesseur Havel sa devise préférée, estimant que «  la vérité et l’amour l’ont emporté sur la haine et le mensonge  ». Connaissant le désamour qui séparait les deux hommes et sachant que Schwarzenberg était considéré comme le candidat «  havlien  » dans ce duel, on doit qualifier de double provocation cette déclaration de Klaus.

Dans les médias pragois qui, tous en chœur, ont fait campagne pour Karel Schwarzenberg, on a aujourd’hui la gueule de bois. Dans un langage choisi dont il a le secret, Milos Zeman avait auparavant traité les journalistes tchèques de «  débiles mentaux, de fripouilles et de fumier  »  ; il se peut qu’en président triomphalement élu par le peuple, il mijote déjà sa revanche.

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  • pablico
    pablico
    Co-NOBEL de la Paix
    • Posté à 17h09 le 28/01/2013
    • Internaute 14278
      Co-NOBEL de la Paix

    Ça a pissé le sang bleu à gros jets. : -D

  • Tchislo5
    Tchislo5
    soft machine
    • Posté à 17h14 le 28/01/2013
    • Internaute 197629
      soft machine

    C’était vraiment pas malin de s’exprimer ainsi sur les décrets Benes. Dèjà un natif resté au pays au cours des avatars historique y réfléchit à deux fois avant de lancer cette machine infernale qui serait presque comparable à ce que fut jadis l’affaire Dreyfus en France. Alors un prince germano-tchèque de chez les Schwarzenberk... Enfin : ce n’est pas une réussite, hein ?

    • Zeki
      Zeki répond à Tchislo5
      Curieux de tout
      • Posté à 17h45 le 29/01/2013
      • Internaute 64085
        Curieux de tout

      Je ne suis pas très au fait de la situation tchèque et j’aimerais comprendre en quoi la critique de ces décrets, je pense qu’il s’agit de la troisième salve nationaliste décrétant une épuration politique et un nettoyage ethnique, n’est pas très malin ?

      A l’inverse du nettoyage ethnique antisémite des nationaux-socialistes que peu voire aucun leaders d’opinion oseraient justifier en Allemagne actuelle, est ce en rep. Tcheque comme la déportation et l’expropriation des arméniens par les jeunes turcs en Turquie ou comme le nettoyage ethnique de la Palestine par la Haganah en Israël ?

      • Tchislo5
        Tchislo5 répond à Zeki
        soft machine
        • Posté à 18h36 le 29/01/2013
        • Internaute 197629
          soft machine

        Les décrets ne sont rien c’est leur application qui fut en partie criminelle.

         
        • Zeki
          Zeki répond à Tchislo5
          Curieux de tout
          • Posté à 19h16 le 29/01/2013
          • Internaute 64085
            Curieux de tout

          Comment ça ?

          Ce n’est pas le contenu et l’application de décrets comme :

          « 33/1945 Sb. - Décret constitutionnel du président de la République du 2 août 1945 sur le retrait de la citoyenneté tchécoslovaque des ressortissants des minorités allemande et hongroise4 (Ústavní dekret presidenta republiky ze dne 2. srpna 1945 o úpravě československého státního občanství osob národnosti německé a maďarské) »

          Mais leur seule application...

          J’avoue ne pas y voir beaucoup de cohérence.
          D’autant plus qu’étranger à l’instrumentalisation politique par des divers partis tchèques, auxquels je ne connais que peu, je ne vois pas comment sans un bonne dose d’ethnodifférentialisme ou de nationalisme l’on peut s’offusquer d’opinions critiques du contenu des décrets donc des conséquences évidentes liées à leur application.

          Les 3 millions d’allemands « ethniques » deportés depuis la Tchécoslovaquie sont encore loin des 7 millions déportés de Pologne suivant les désir d’homogénéité ou de pureté ethnique sur fond de rancœurs politiques. Et le sort de ces 10 millions de déportés n’est que l’application du consensus chez les alliés vis à vis des « population gênantes ».

          Que peut on reprocher à la critique de ces decrets et de leur application ?

          • Tchislo5
            Tchislo5 répond à Zeki
            soft machine
            • Posté à 16h49 le 31/01/2013
            • Internaute 197629
              soft machine

            1 - de ne tenir compte que de l’aspect moral. Sans se préoccuper assez du contexte de l’époque, en particulier des conditions chaotiques, incertaines e t fort fluctuantes de la libération des territoires nationaux. (savez-vous combien de macchabées ont laissé derrière eux les allemands en refluant vers l’ouest quand ils se trouvèrent en Bohème-Moravie ? je connais quelques personnes qui allèrent reconnaître le cadavre de qui un frère jumeau, qui un père dans les fosses creusée à la hâte en 1945) après leur départ.

            2 - de prolonger une posture « à la Havel » dont moult tchèques aujourd’hui ont par dessus la tête. Nous avons des torts dans l’histoire - comme toute autre nation - quoiqu’on puisse difficilement nier que notre attitude fut souvent celle de la recherche des consensus, des appels au règlement pacifique des conflits quels qu’ils fussent. Les « Sudètes » ont totalement rompu avec cette tradition peu ou prou commune en 38 : ils l’ont payé cher et bien sûr ceux qui avaient peu à se reprocher parmi eux ont prit le maximum dans la tronche.

            3 - les allemands du grand Reich eux-mêmes, volksdeutsch ou non ont été les premiers à dire lors du premier reflux après Stalingrad : « ils (j’interpole “les russes” en “les slaves” - je sais) feront au pays le pire vu ce que nous leur avons fait ; ». Pinailler sur ces sujets en 2013 a certes un sens, je ne pense pas que ces remises en cause aient vraiment leur place dans l’arène politique mais devraient selon moi ressortir du travail d’historiens, d’artistes et de sociologues.

            Donc, mon avis - pour ce qu’il vaut - reste que si les circonstances et les conditions dans lesquelles cette affaire (l’expulsion) fut « exécutée » ont été horribles, condamnables et peut-être impardonnables je comprends que la décision ait été prise.

            Nazdar buh ! Je vous conseille puisque vous semblez fort au courant de ces choses - pour un francophone - d’aller voir l’excellentissime film tchèque récent « Alois Nebel » qui revient sur cet épisode et d’autres. Où l’on voit clairement que ce n’était pas malin de remettre ça sur le tapis si on voulait se réellement se faire élire comme « caution morale ultime » des nations tchèque et morave au regard de l’histoire humaine en marche...

            • Zeki
              Zeki répond à Tchislo5
              Curieux de tout
              • Posté à 17h51 le 31/01/2013
              • Internaute 64085
                Curieux de tout

              Ok merci, sans pouvoir partager votre avis, c’est plus clair pour un non initié à la politique tchèque.
              Et aussi pour le conseil ciné.

              « Pinailler sur ces sujets en 2013 a certes un sens, je ne pense pas que ces remises en cause aient vraiment leur place dans l’arène politique mais devraient selon moi ressortir du travail d’historiens, d’artistes et de sociologues. »
              Je souscris par contre à 100% à ce propos lucide et raisonnable.

        3 autres commentaires
  • Arthur Vanhove
    Arthur Vanhove
    Affranchi
    • Posté à 21h38 le 28/01/2013
    • Internaute 197670
      Affranchi

    C’est poétique et doux la république tchèque. On vote pour des raisons romanesques.

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à Arthur Vanhove
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 22h27 le 28/01/2013
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      En effet, vue de loin, la Tchéquie peut paraître poétique et douce...

    • Conventionnel
      Conventionnel répond à Arthur Vanhove
      On ne peut régner innocemment
      • Posté à 07h37 le 29/01/2013
      • Internaute 169038
        On ne peut régner innocemment

      Raisons romanesques qui plaisaient tant à la France ... Havel, le brillant intellectuel victime de la dictature communiste et toussa.
      Bon, c’est pas trop grave puisque le président tchèque n’a guère que le pouvoir d’illustrer les chrysanthèmes. Et certainement pas celui de convoquer des élections anticipées.
      Parce que en Tchéquie, en Europe, ce n’est pas comme en Egypte : on n’élit pas un président avant de faire une élection pour décider de quels pouvoirs il dispose. Et ça signifie peut-être que ce n’est pas « la rue » qui gouverne.
      En tous cas, merci M. Danes pour vos articles. Pour nous autres Français, Prague est avec Amsterdam une des belles villes où nous aimons passer des week-end romantiques.

  • John Merrick
    John Merrick
    pachyderme que ça
    • Posté à 11h57 le 29/01/2013
    • 179410
      pachyderme que ça

    La carte des votes était assez révélatrice de ce scrutin : Prague et les grandes villes, jeunes, riches et diplomées, ont voté Schwarzenberg. Les campagnes ou le populisme rentre comme dans du beurre ont voté Zeman.

    Pareil pour les soutiens des candidats, l’élite artistique et intellectuelle progressiste était clairement en faveur de Schwarzenberg. Les vestiges de l’ere communiste pour Zeman.

    Qu’un fou furieux comme Klaus (son dernier fait d’arme est une amnistie présidentielle délirante) s’entende comme larons en foire avec Zeman ne devrait pas rassurer sur l’integrité morale du nouveau président, dont les méthodes plus que douteuses (dénigrement, attaques anonymes dans les journaux, chantages) durant la campagne faisaient déja flipper.

    Seul point qui ne soit pas trop négatif, Zeman semble moins eurosceptique que Klaus... Pas dur en meme temps, pour Klaus l’Europe c’est le mal absolu.

    On aurait aimé voir « l’héritier » de Vaclav Havel, héros national, a sa place.

    • Martin Danes
      Martin Danes répond à John Merrick
      Journaliste et écrivain tchèque (...)
      • Posté à 10h25 le 30/01/2013
      • Journaliste 66921
        Journaliste et écrivain tchèque (...)

      Pour résumer votre propos, ce sont les vieux réacs des campagnes qui l’ont emporté sur la jeunesse progressiste des villes. Mais je ne suis pas là pour dire des contes et ne pourrai donc pas souscrire à votre analyse simpliste du résultat de la présidentielle tchèque qui sent trop votre parti pris. Il suffit de comparer les profils politiques des deux candidats pour comprendre que cette histoire doit être un peu plus compliquée que cela : Karel Schwarzenberg est catholique et conservateur (noblesse oblige) et Milos Zeman représente une « gauche libérale »,
      Concernant Vaclav Havel, il a rempli, aux yeux du monde, le rôle d’un symbole de la chute du communisme à l’’Est, en 1989. Mais, dans son propre pays, les opinions sur le premier président du post-communisme sont beaucoup plus partagées. Vous me direz peut-être que les 55 pour cent de réacs des campagnes ne peuvent pas le sentir alors que les 45 pour cent de progressistes des villes ont accroché son portrait dans le séjour et tous les jours, ils mettent des fleurs fraîches dessous. Dans ce cas-là, je vous répondrais : Vous avez cent pour cent raison !

  • vorivzakonie
    vorivzakonie
    toujours juste -Ceterum censeo (...)
    • Posté à 14h25 le 01/02/2013
    • Internaute 168643
      toujours juste -Ceterum censeo (...)

    C’est l’homme de Moscou qui l’a emporté. Comme prévu et comme de raison.
    A quand la réunification du pays ?
    La présidence de Havel dans le pays de Kafka, de Hasek et Hrabal était un moment de gloire pour la Tchécoslovaquie jusqu’en 1992. Pour le reste, il a lui même été opposé à la partition et a laissé le statut présidentiel s’effriter...
    Il y a du travail en perspective.

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